Comme prévu, les deux prétendus flics l’avaient bel et bien déposé devant la maison de sa famille d’accueil. Tout le long du trajet, il avouait avoir pris plaisir à se chamailler avec le brun. Comment se nommait-il déjà ? Ah oui, Léon Kennedy. Rolan le garda en mémoire.

 

       Il regarda la voiture s’éloigner un long moment avant de finalement se tourner vers la maison où il vivait depuis quelques mois. Son père avait été arrêté en même temps que celui de Blackwood. Une assistance sociale des plus désagréables était venue le chercher, mais une jeune femme, belle comme une déesse vint l’en empêcher.

 

       La nouvelle venue expliqua qu’elle avait reçu des ordres stricts le concernant. Elle devait l’emmener dans un centre conçu spécialement pour venir en aide à des jeunes en difficultés, maltraités et abandonnés. Rolan avait été intrigué. Il n’aimait pas les femmes. Il ne leur faisait pas confiance. Elles lui faisaient peur. Pendant des années, il avait subi des coups, de la violence gratuite par sa propre mère avant qu’elle se barre avec un autre homme. 

 

       Son père ne valait pas mieux. Il se droguait et il buvait. Il ne le battait pas, mais il avait préféré vendre son fils comme esclave sexuel pour avoir de l’argent pour payer sa came. Rolan ne voulait pas obéir, mais il n’avait pas le choix et puis il ne connaissait rien d’autre. Comment croire qu’ailleurs ce serait mieux ? 

 

       Même maintenant, il n’arrivait pas encore à croire qu’il était sauvé. Il avait toujours la peur de se réveiller et de s’apercevoir qu’il avait juste fait un rêve. Il se passa une main dans ses cheveux bruns. La femme se révélait être une avocate. Elle ne lui avait pas vraiment parlé tout le long du trajet. 

 

       Non pas qu’elle s’en désintéressait. Il l’avait compris. Elle respectait juste son choix au silence. Elle lui avait juste expliqué où il se rendait. Il allait vivre chez une de ses connaissances. Il s’occupait de jeunes gens en difficulté. Avec le propriétaire des lieux, il y aurait un autre jeune homme en plus. Il n’aurait aucune laisse autour de son cou. Il pourrait faire presque ce qu’il veut. 

       Les seules exigences seraient simplement de finir le lycée en ayant de bonnes notes si possible. Il devait aussi avoir du respect envers son futur tuteur. L’avocate reprit en expliquant mieux. On ne demandait pas au garçon de faire tout ce que le tuteur pourrait lui demander. Il n’était plus un esclave, mais de rester correct dans son langage.

 

       La jeune femme avocate l’avait également arrêté dans un hypermarché afin qu’il s’achète des vêtements et tout le nécessaire pour la toilette. Il avait obéi, mais il n’était vraiment pas à l’aise. Il y avait beaucoup de monde et il se sentait vraiment gauche. La femme prit les choses en main. Elle l’installa à une table avec un chocolat chaud.

 

       Elle se rendit ensuite dans une boutique en face. De là où il se trouvait, il pouvait la voir discuter avec une vendeuse. Celle-ci disparut un instant avant de revenir avec des vêtements. La femme avait payé avant de revenir. Elle lui avait adressé un sourire avant de lui tendre le sac. 

 

— Tu pourras les essayer quand nous serons à l’hôtel.

 

       Il en avait été abasourdi. La femme ne lui demanda rien en retour. Pourquoi ? Il n’avait pas l’habitude de ce genre d’attitude. D’ailleurs, il se rendit compte qu’il ne savait même pas le nom de sa bienfaitrice. Celle-ci avait ri avant de répondre, amusée. 

 

— Je me suis présentée, mais tu étais tellement terrifié par la vieille Berzoc que tu n’as pas fait attention. Je me représente donc : Origin Oda Hills, avocate. Je suis chargée de t’emmener chez Ilies Joly. Il sera ton tuteur jusqu’à ta majorité. 

 

— Pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi m’aidez-vous ? Qu’attendez-vous de moi ? avait finalement pu demander Rolan, effrayé d’entendre la réponse.

 

       Il avait baissé la tête, les poings serrés. Il se tenait devant la jeune femme aux longs cheveux d’un roux flamboyant et aux yeux magnifiquement bleu gris. Elle avait les traits doux. Elle lui souriait sans vanité. Rolan la trouvait très belle, car naturel. Pourquoi n’arrivait-il pas à la détester comme les autres ?

 

— Nous attendons de toi que tu vives ta vie, Rolan. Que tu puisses avoir une chance d’en faire quelque chose qui te rende heureux, qui te rende fière d’avoir finalement survécu. Et pourquoi nous t’aidons ? Eh bien, parce que nous le voulons, parce que tendre une main à son prochain devrait se faire naturellement sans arrière-pensée.

       

       Des larmes avaient coulé le long de ses joues. Il n’avait pas pu les en empêcher. Pourquoi pleurait-il d’ailleurs ? Il ne l’avait plus fait depuis tellement longtemps. Il remercia en silence la jeune femme. Elle ne fit aucun geste vers lui. Elle le laissa verser son chagrin avec juste un petit sourire plein de douceur. Ensuite, elle le guida vers la voiture pour rejoindre l’hôtel. Il avait eu la plus belle jamais eu de sa vie. Il n’avait pas pu dormir sur le lit. Il s’était couché sur le canapé. Le lendemain, ils avaient repris la route dans un silence total. Rolan avait juste indiqué que les vêtements lui allaient à merveille. 

 

       Ils mirent quatre heures pour enfin arriver devant la demeure où il allait vivre désormais. Ilies Joly était un jeune homme proche de la trentaine. C’était un grand brun à la peau mate. Il souriait tout le temps. Il était toujours de très bonne humeur et d’une patience à toute épreuve.

 

       Ilies lui avait montré sa chambre qu’il devrait partager avec un autre jeune. Celui-ci, d’ailleurs, s’y trouvait recroquevillé dans son lit. Il dormait profondément. Il semblait en avoir sérieusement besoin avait pensé Rolan juste d’un coup d’œil vers la silhouette. 

 

       Rolan se secoua un bon coup. Le passé était le passé. Enfin, c’est ce que lui disait souvent Ilies. Apparemment, son tuteur avait été sauvé dans son enfance par un homme énigmatique alors qu’Ilies était forcé à vendre de la drogue à des jeunes de son âge. L’homme l’avait embarqué et amenait dans une ferme. Là-bas, Ilies avait fait la connaissance d’autres jeunes gens de son âge dans le même état. 

 

       Quand Rolan entra dans la maison, il entendit le rire de son tuteur. Il semblait bien vivant d’un coup. C’était bien louche. Bon certes, Ilies était un homme facile à vivre et toujours de bonne humeur, mais son rire était différent des autres fois. Il se demandait s’il pouvait s’échapper vers sa chambre sans être vu. 

 

       Il hésita un instant avant de se diriger vers les escaliers en face de lui. Mais en passant devant l’entrée de la cuisine, il entendit clairement la voix d’Ilies lui ordonner de venir le voir. Rolan grimaça. Raté. 

 

       L’adolescent pénétra dans la cuisine moderne. Ilies se trouvait installé sur un tabouret au comptoir, discutant avec un homme de haute stature, aux cheveux noirs un peu longs. L’homme attirait le regard. Il devait plaire aussi bien à la gent féminine qu’à la gent masculine. En tout cas, il plaisait à Ilies. Rolan se demandait si son tuteur se rendait compte qu’on pouvait lire en lui comme dans un livre ouvert.

 

— Rolan, je te présente Soan Daniels. C’est le psychologue que tu devais rencontrer aujourd’hui à l’hôpital. 

 

       Rolan grimaça à nouveau. Le ton sonnait comme une remontrance. Pourtant, Ilies reprit normalement. 

 

— Je suppose que tu dois avoir une bonne raison pour ne pas avoir été à ton rendez-vous ? Mais, monsieur Daniels a d’autres patients, il aurait été correct de téléphoner pour annuler. 

 

       Rolan serra un peu les dents pour éviter sa langue de vipère de dire une ânerie. Il inspira un bon coup puis il avoua :

 

— Je suis allé voir un ami qui se trouve dans le même lycée que moi. Il a eu un accident. Je voulais voir si tout allait bien.

 

       Ilies observa en silence un long moment le jeune homme en face de lui. Il ne disait rien, mais il savait très bien que Rolan ne lui disait pas toute la vérité. Il n’avait pas encore réussi à avoir entièrement sa confiance. 

 

— Ce n’est pas grave, monsieur Joly. Puisque je devrais m’occuper de Rolan et de votre autre locataire, il sera plus simple que je vienne directement ici. Ne vous inquiétez pas Rolan. Nous ne ferons que discuter de tout et de rien. Je ne vous forcerais pas à parler de ce que vous ne voulez pas parler. 

 

       Rolan baissa la tête. Le psychologue tentait de le rassurer. C’était vraiment perturbant toute cette gentillesse. Il finit par hocher la tête. 

 

— D’accord. Mais, pour Daegan, il est vrai que ce serait plus simple à domicile. Il n’est pas encore prêt à sortir de lui-même. C’est déjà une sinécure pour aller au lycée. 

 

— Donc nous sommes d’accord. Je passerais tous les samedis matin pour discuter ensemble à partir du mois de janvier. Cela vous convient ? 

 

       Soan Daniels regardait à tour de rôle le tuteur et l’adolescent. Ceux-ci hochèrent la tête. Rolan allait se détourner, mais intriguer, il demanda :

 

— Est-ce que vous allez avoir Rafael Blackwood comme patient ? 

 

       Soan hésita un instant. Mais, il se souvient que les deux adolescents venaient de la même ville. 

 

— Oui, il le deviendra à partir de janvier, également.

 

— Est-ce que vous pourriez l’intégrer dans notre rendez-vous ? 

 

       Intrigué, Soan et Ilies se regardèrent surpris. C’était la première fois que Rolan demandait un service et surtout qu’il parlait d’une personne. 

— Pas de problème. Je verrais avec lui et son oncle. 

 

       Rolan fourragea sa tignasse avant de s’éclipser sans autre mot. Il fila rapidement vers l’étage. Pourquoi voulait-il Blackwood dans ses rendez-vous avec le psy ? Il n’avait jamais voulu lui parler. N’est-ce pas ? 

 

       Rageant de ne rien comprendre à ce qu’il avait, il pénétra dans la chambre qu’il partageait avec un jeune. Daegan O’Neill était arrivé un peu avant lui. Ilies l’avait trouvé dans une ruelle, battu à mort. Il l’avait emmené à l’hôpital. C’est là-bas qu’il avait appris que le jeune homme vivait dans la rue depuis plusieurs mois.

 

       Il était très maigre et il avait eu le malheur d’avoir croisé une bande de loubards. Il avait été battu. Daegan avait réussi à s’enfuir, mais de douleur, il s’était écroulé dans une ruelle. Il n’avait plus envie de vivre. Il n’en voyait pas l’intérêt. Ces parents l’avaient jeté comme un malpropre juste pour son orientation sexuelle. Maintenant, on lui balançait que les déchets devaient disparaitre. Il en pouvait plus. 

 

       À force de patience, Ilies avait appris son nom et son âge. Daegan vivait dans la rue depuis deux ans. Maintenant, il avait seize ans et plein de rancœur. Ilies avait fait appel à l’aide d’Origin pour tous les papiers nécessaires et il avait pris le jeune homme sous son aile. Quand Rolan était arrivé dans la maison, il avait décidé de mettre les deux garçons ensemble. 

 

       Ilies se réjouissait de son génie. Les deux garçons finirent par s’entendre très bien. Rolan permettait à Daegan de sortir de son enfermement. Daegan reprenait son envie de vivre grâce au mordant de son jeune ami. 

 

       En pénétrant dans la chambre, il aperçut son colocataire en tailleur sur le lit lui tournant le dos. Rolan eut un sourire démoniaque. Il fonça vers son ami et il se jeta sur son dos. Le portable quitta les mains de Daegan pour tomber sur la moquette. Le jeune homme, lui, poussa un petit cri de surprise. Il tenta ensuite à virer la sangsue de son dos, mais ce fut une perte de temps. 

 

— Bordel, Rolan, t’es pénible comme mec !

 

— Oui, moi aussi je t’adore, Dae. J’ai été le voir.

 

       Daegan jeta juste un coup d’œil vers son jeune ami. Il savait très bien de qui il parlait. Il sourit légèrement. 

 

— Alors ? T’a-t-il mangé ?

 

       Rolan rougit légèrement. Daegan l’avait souvent forcé à aller parler à Rafael, mais il avait toujours eu peur de faire le premier pas. Il secoua la tête. 

 

— Non, mais il m’impressionne toujours autant. Merde, comment il fait pour avoir l’air serein ? Je n’y arrive pas moi !

 

— Peut-être est-il plus doué que toi pour jouer la comédie ? Est-ce qu’il était seul ? 

 

— Oui au début. Ensuite, il y a eu les flics. Ils ont dit qu’ils se chargeaient de la femme. J’espère qu’elle va être emprisonnée pour longtemps. Pff ! Oda est arrivé après. Merde, je perds mes moyens quand ils sont là. Ils ont une manie de lire en toi à livre ouvert. 

 

— Oui, c’est assez flippant. Mais, je ne dirais pas d’eux que ce sont des monstres comme certains le disent.

 

— Des monstres ? Râla Rolan. C’est juste qu’ils n’ont jamais rencontré dans leur vie de vrais monstres.