Vers le soir, Luce vint chercher Michio. Celui-ci n’avait pas vraiment envie de quitter son petit ami, mais il céda à la raison. Il avait abusé assez de la gentillesse du personnel de l’hôpital. Et pis, il devait bien se reposer, car le lendemain se déroulait la soirée du concours annuel des écoles.

 

       Michio se fichait de gagner ce concours. Il aurait voulu y aller avec Rafael et lui montrait son tableau et sa sculpture. Luce secoua la tête en observant son fils sortir de l’hôpital en trainant les pieds. Ses fils grandissaient vraiment trop vite. Tous deux avaient trouvé leur moitié comme lui avant eux ou comme leurs grands-pères.

 

       Ce soir-là, Luce demanda l’aide de Michio pour l’écriture d’un passage. Ce devait être un passage assez osé et il savait que son fils adorait le faire. Michio ne se gêna pas évidemment à se moquer de son père. Nael finit par rejoindre son frère pour l’aider. En les entendant se chamailler pour certains passages, Luce avait fini par s’échapper, rouge comme une pivoine. 

 

       Carlin n’avait pas pu s’empêcher de se moquer de son fils. Erwan embrassa la joue de son compagnon, tout en le taquinant à son tour. Il faillit se faire frapper. Renko mit fin en déposant une tasse de café devant les protagonistes encombrant sa cuisine. 

 

— Tu es vraiment un ange, mon Luce. Laissa échapper Carlin, après avoir bu une gorgée de son café. 

 

       Luce haussa juste les épaules. Il répondit simplement :

 

— Il fallait bien lui occuper l’esprit. Mais, on voit très bien de qui il a hérité ce côté pervers. 

 

       Luce lança un regard vers son père. Celui-ci ne tiqua pas comme la plupart du temps quand on lui faisait ce genre de remarque, sur sa ressemblance avec le garçon. Il adressa un sourire amusé à son fils. 

 

— Il a hérité de tous mes bons gênes mon Luce. 

 

       Renko émit un petit rire derrière le dos de son compagnon. 

 

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ? 

 

— Dis donc Ren, si tu te moques, je vais te pourrir la vie cette nuit. 

 

       Luce observa, amusé, ses pères se chamailler comme des enfants. Il aimait voir sa famille ainsi. Erwan regardait son compagnon. Il devait bien reconnaitre que son petit diable de Luce s’était beaucoup assagi avec l’âge, mais il restait vraiment craquant quand il avait les yeux brillants de joie. 

 

       Rafael eut bien du mal à s’endormir. Finalement, il aurait aimé avoir la chaleur de Michio contre lui. Elle lui aurait évité les cauchemars. Car ses démons, il les avait toujours. Ils ne le quittaient jamais. Ils étaient tapis au fond de lui. Il le savait. Il se demandait comment il arrivait à donner le change. Non, il n’arrivait pas à mentir à Michio ni à Nael. Là aussi, il le savait. 

 

       Il n’était pas stupide. Les deux frères ne lui disaient rien. Mais, ils savaient. Enfin, Rafael l’avait compris depuis peu. Peu de choses pouvaient être cachées quand deux empathies se trouvaient dans les parages. Alors certes, Michio et Nael ne pouvaient pas lire en lui, ils ne connaissaient pas ses démons. Mais, ils savaient qu’ils existaient.

 

       Parfois, Rafael voulait lâcher prise et montrer son véritable visage. Mais, il ne voulait pas faire de la peine à son oncle ni à ses sœurs. Tous le croyaient fort et solide. Mais, ce n’était qu’un leurre. Comment avait-il appris à jouer aussi bien la comédie ? Il soupira. Il songea à Owen. Ce garçon lui avait dit que c’était grâce à lui s’il n’avait pas cédé. Qu’avait-il bien pu faire ? Il n’en savait rien. 

 

       Après une nuit très mouvementée, Rafael eut la visite du médecin et du psychologue. Il apprit ainsi que dès janvier, il aurait le droit à suivre des séances avec le docteur Daniels. Il fut surpris d’apprendre que les visites se feraient dans un foyer où il pourra ainsi revoir Owen.

 

       Rafael apprit aussi qu’il pouvait sortir. Son oncle allait venir le chercher. Carmichael, avant de quitter la chambre, avait laissé échapper. 

 

— Ainsi tu pourras faire la surprise à une certaine personne. 

 

       Rafael avait récupéré son sourire et sa bonne humeur aussitôt. Son oncle en subit les conséquences.

 

       Un poids lourd sur le ventre finit par réveiller le jeune homme. Il s’étira comme il le put. Puis, il ouvrit enfin les yeux. Ces yeux noisette rencontrèrent deux orbites de couleurs bleu-gris. Il laissa échapper un soupir. 

 

— Bordel, Dae. Es-tu obligé de me grimper dessus ?

 

       Son camarade lui adressa un sourire, amusé. Il s’était de suite senti à l’aise avec Rolan. Celui-ci le secouait toujours, le bousculer. Il lui arrivait même de lui donner des coups de pieds dans le derrière pour le faire réagir, mais il avait su de suite qu’il pouvait offrir sa confiance à ce jeune homme à la langue bien pendue. 

 

       Rolan bougea un peu pour tenter de dégager la sangsue, mais Daegan se mit à rire. Il avait fait en sorte de bien entortiller son ami avant de s’installer. Les deux garçons bataillèrent pendant un long moment enfin jusqu’à la chute sur les fesses de Rolan. Daegan regarda son camarade en tailleur sur le lit. Il riait à gorge déployée. Il en avait mal aux côtes. 

 

       Rolan se redressa en se frottant les fesses. « Merde ! Ça faisait mal. Et l’autre qui se marre ! » Rolan sourit avant de se jeter sur le lit pour faire chavirer son camarade. Il se mit à chatouiller Daegan. Celui-ci n’en pouvait plus. Il suppliait l’arrêt de la torture. 

 

       Rolan finit par s’arrêter. Il se laissa tomber au côté de son camarade. Il songea que leur relation pourrait faire poser des questions à des regards inconnus. Mais, il n’y avait rien de sexuel entre eux. Il considérait Daegan comme un frère qu’il n’avait jamais eu. Et c’était réciproque.

 

       La voix d’Ilies se fit entendre. Il leur ordonnait de descendre prendre leur petit déjeuner en quatrième vitesse. Les deux jeunes hommes se levèrent d’un même mouvement et chacun fonça vers la cuisine. C’était un jeu habituel. 

 

       Daegan fut le premier arrivé, mais il s’arrêta net devant la porte. Rolan faillit lui rentrer dedans. Il parvint à s’arrêter à la dernière minute. Il se mit à grailler des imprécations peu reluisantes sur son ami. Finalement, il poussa Daegan pour voir la raison de l’arrêt brutal. Ilies se trouvait en compagnie d’un homme assez grand, aux cheveux rasés sauf la mèche blonde lui tombant sur le front. Il y avait également un autre homme avec lui. Un garçon de leur âge se trouvait assis prenant un solide petit déjeuner avec un certain appétit. 

 

       D’ailleurs, celui-ci leva les yeux vers eux. Il leur adressa un signe de main et un sourire. Daegan ne semblait pas l’avoir vu, il observait le blond. Celui-ci dut se rendre compte de l’insistance du regard, car il se tourna vers la porte. Daegan croisa alors de magnifiques yeux verts. Il eut l’impression de tomber dans un lac. La voix de Rolan le fit revenir à lui. 

 

— Ah ! Sven, c’est ça ? 

 

       L’homme se tourna vers le jeune brun. Il lui adressa un sourire. 

 

— Content de voir que tu te souviens de mon prénom. Tu semblais tellement captivé par Léon.

 

       Rolan ne put empêcher ses joues de rougir. Ilies fronça les sourcils. Il répliqua :

 

— N’allez pas dévergonder mes locataires.

 

— Oh Ilies ! Tu es un rabat-joie. Tu aurais bien ri en les voyant se chamailler ces deux-là.

 

       Rolan fronça les sourcils. Il allait répliquer quand il sentit Daegan près de lui. Il lui tenait le tee-shirt. Il avait enfin repéré le nouveau venu. Le jeune homme soupira à nouveau. Il se tourna donc vers le jeune homme brun. Celui-ci buvait tranquillement son jus d’orage. 

 

— Salut. 

 

— S’lut. J’espère que je ne vous dérange pas. Les adultes ont juste décidé que je serais mieux ici.

 

       Sven se tourna vers eux. Il secoua la tête. 

 

— Je vous présente Nathan. Il vivait dans une caravane en ruine. On a eu du mal à le déloger et Léon a bien failli l’étrangler deux, trois fois. 

 

       Ilies ne put s’empêcher de ricaner. 

 

— Venant de Léon, je n’en suis pas surpris. 

 

       Rolan fronça les sourcils. Il finit par demander. 

 

— C’est moi ou vous vous connaissez ? 

 

       Ilies se tourna vers les jeunes. Daegan avait enfin lâché Rolan pour s’approcher de la table où se trouvait l’autre jeune. Voilà quelque chose d’intéressant. 

 

— Évidemment que je les connais ces deux abrutis. J’ai grandi avec eux. Nous avons été sauvés par la même personne. Nous avons suivi les mêmes cours.

 

— Eh ! Qui tu traites d’abruti ? Enfin bref ! On nous a juste signalé que le gosse se nourrissait de ce qu’il trouvait. Alors, nous sommes allés le chercher. Nous n’avons plus de place au centre alors nous avons pensé qu’il serait en sécurité ici.

 

       Rolan ne comprenait pas tout. Le centre ? C’était quoi ? Il n’en avait jamais entendu parler. Il haussa les épaules. Réfléchir n’était pas son fort. Il se tourna vers le nouveau. Il se rendit alors compte qu’il discutait avec Daegan. Alors là, chapeau. Il se dirigea lui aussi vers la table et il poussa légèrement Daegan sur le banc pour s’asseoir auprès de lui. 

 

       Le nouveau leva ces yeux verts vers lui. Il lui adressa un franc sourire. Rolan le lui rendit sans s’en rendre compte avant de froncer les sourcils. Qu’est-ce qu’il lui prenait ? 

 

— Tu te nommes comment ? 

 

— Nathan Lewis, dit-il simplement. 

 

       Ilies intervient dans la conversation. 

 

— Les garçons, c’est bien beau de faire connaissance, mais j’aimerais bien que vous preniez votre petit déjeuner. Cet après-midi, vous êtes de sortie. Tu es compris dedans Nathan. 

 

       Le nouveau se tourna vers son tuteur et grimaça :

 

— Ah non ! Pitié, j’ai trop la flemme de sortir encore. 

 

— Je ne veux pas sortir. Je veux rester ici, répliqua également Daegan. 

 

       Ilies porta ses poings à ses hanches. Il secoua la tête. 

 

— C’est un ordre et on obéit un point c’est tout. 

 

— Bah ! Vous pouvez y aller. Moi, je resterais ici pour veiller sur Dae, bien que ça va vite me donner la flemme. 

 

       Ilies lança un regard noir à Sven, en l’entendant ricaner derrière son dos. 

 

— Hors de question ! Daegan, tu viendras que tu le veuilles ou non. Tout comme toi, Nathan. Fin de la discussion. 

 

       Nathan marmonna : « Fait chier, j’ai trop la flemme. » Rolan lui lança un regard halluciné. Il porta une main dans les cheveux. Il n’était pas sorti de l’auberge avec deux illuminés. 

 

— Où allons-nous ? Finit-il par demander.

 

       Sven rejoignit les trois jeunes à table. Il s’installa auprès de Nathan. Son regard se posa sur le visage baissé du jeune homme en face de lui. Ilies lui avait appris les déboires de son jeune locataire. Il soupira. Combien de gosses comme lui se faisaient-ils battre pour un oui ou pour un non ? Bien trop à son goût.

 

— Nous avons reçu une invitation pour le concours annuel des lycées, annonça Sven. Étant donné que votre lycée est représenté, j’ai pensé que vous aimeriez y assister.

 

       Il se tourna vers Rolan. Celui-ci fronçait les sourcils. La nouvelle ne devait pas lui plaire. Il verrait surement Blackwood. Il n’avait pas envie de le voir. Il ne s’en sentait pas encore prêt. 

 

— Léon sera surement là-bas. Après tout, il a été désigné comme chauffeur pour le patron.

 

       Rolan se troubla au nom du partenaire du blond. Ilies lui ricana :

 

— Dis plutôt qu’il a encore perdu contre toi. 

 

— Que veux-tu ? Léon a toujours été nul à pierre, feuille, papier, mais il insiste toujours pour qu’on le fasse. 

 

       Daegan mangea en silence. La panique le tenaillait. Il allait devoir encore sortir. Il avait pensé pouvoir être tranquille pour les vacances. Mais, c’était juste un leurre. Il ferma les yeux à s’en faire mal. Il sentit une chaleur le traverser dans tout le corps quand une main lui ébouriffa les cheveux. Il leva légèrement la tête vers l’homme face à lui à table. Sven lui adressa un sourire. 

 

— Tu ne risques rien, Daegan. Nous serons tous là. Et si tu as le moindre pépin, il suffira de nous appeler et on viendra de suite. 

 

       Le jeune homme fixa son regard gris bleu dans celui vert en silence pendant un long moment. Il finit par étirer ses lèvres d’un petit sourire. Le nouveau poussa d’un seul coup :

 

— Ah ! Pitié ! J’ai vraiment trop la flemme, laissez-moi en arrière. Oubliez-moi, d’accord ? 

 

       Il lança un regard larmoyant à Ilies. Celui-ci secoua la tête. Il comprenait réellement pourquoi Léon avait eu une envie irrésistible d’étrangler le garçon. Ilies serra les dents. Sa patience commençait à être à rude épreuve. D’un seul coup, Nathan poussa un petit cri. Il se frotta le crâne en jetant un regard noir à son camarade en face de lui. Rolan affichait un sourire ravi. Il s’écria :

 

— Tu m’emmerdes avec ta flemme. Tu viendras même si je dois te botter les fesses à coup de cravache.