Chapitre 6

 

Quand le mois de septembre arriva, il fut l’heure pour les deux petits monstres de la famille Oda de faire leur première journée à la maternelle. Luce, par contre, n’avait pas prévu la réaction de Michio en apprenant qu’il ne serait pas avec son frère. Nael irait dans une autre section.

 

Tout d’abord, il refusa de s’y rendre. Mais, Nael parvint à lui faire changer d’avis quand il lui promit qu’ils se verront pendant la récréation. Nael n’était pas très rassuré également. Il n’aimait pas être loin de son frère.

 

Donc les deux enfants purent aller à leur journée d’école. Mais, Michio se vengea de la décision de son père. À partir de ce moment, il fit comme si son père Luce n’existait pas. Et personne ne réussit à lui faire changer d’avis. Luce reçut cette punition en plein cœur. Il ne pensait pas que l’indifférence de son fils lui ferait aussi mal.

 

Carlin avait longuement observé son fils Luce et son petit fils Michio. Ils se faisaient mal tous deux, car il ne fallait pas croire que cette situation plaisait à Michio. Il en souffrait, mais têtue comme une mule, il ne voulait pas céder. Carlin n’essaya pas une seule fois à leur faire changer d’avis. Et il demanda à Erwan dont la situation le perturbait de ne rien faire. 

 

Il fallait que Luce comprenne de lui-même qu’il avait mal agi. Il aurait dû prévenir ses fils bien avant afin de les préparer et pas au dernier moment. Pour Michio, c’était une punition qu’il s’infligeait lui-même.

 

Erwan eut beaucoup de mal à accepter la demande. Mais, il accéda. Il resta à l’écoute de son homme quand celui-ci craquait. Et il était là quand Michio avait besoin de la présence d’un de ces pères. Nael lui se trouvait entre les deux. Il en voulait aussi à son père Luce, mais en même temps, il ne voulait pas agir comme Michio, car il se rendait compte que cela rendait triste son père et son frère aussi.

 

Un mois jour pour jour, alors que Luce buvait son éternel verre de lait dans la cuisine. Renko était sorti nourrir les chats. Un petit Michio tout tristounet fit son apparition. Il s’approcha de son père. Luce posa son verre et s’agenouilla devant lui.

 

— As-tu fait un cauchemar, Michio ?

 

Luce eut peur un instant que le petit ne veuille pas lui répondre. Mais, le garçon se jeta dans les bras de son père en pleurant. Il murmura :

 

— Pardon, papa. Michio a été méchant avec papa. Pardon.

 

Soulagé, Luce serra son fils dans les bras avec tendresse.

 

— Tu es tout pardonné. Papa aurait dû vous le dire plus tôt pour l’école. Je ne veux pas te séparer de Nael, Michio. Il est ton frère. Il sera toujours avec toi, même si vous n’êtes pas toujours ensemble. J’ai été maladroit. Tu me pardonnes aussi. 

 

Le petit garçon redressa la tête. Il hocha la tête et répliqua :

 

— Je te pardonne si tu me fais un gros câlin.

 

Luce émit un petit rire. 

 

— Profiteur, lança-t-il à son fils.

 

Il le prit dans ses bras. Michio nicha, sa tête dans le cou, en soupirant de soulagement. Une petite main tira sur le pantalon de Luce. Il baissa son regard et il croisa celui d’un gris orageux de son autre fils. Luce se laissa tomber sur une chaise tenant toujours Michio d’un bras, il souleva le deuxième pour l’installer sur son autre jambe. Tout content, Nael se moula à son tour.

 

— Et bien, on dirait que tout s’arrange, lança une voix un peu nasillarde. 

 

Luce tourna la tête vers son père Carlin. Celui-ci s’approcha et caressa la tête des deux garçons. Ceux-ci levèrent la tête vers leur grand-père avec un sourire tout heureux.

 

— Papa, tu savais où était le problème. Pourquoi ne pas m’avoir aidé ? 

 

Carlin s’installa à table à son tour.

 

— Tu dois apprendre par toi-même, Luce. C’est normal de faire des erreurs. Bon, je n’avais pas prévu que cela durerait tout un mois. Au fait, où est Erwan ?

 

— Il est déjà parti. Ils n’ont toujours pas trouvé qui est à l’origine des incidents dans les entreprises. Et certains indices se portent sur une personne de confiance. Et connaissant la personne, Erwan a bien du mal à croire qu’elle soit capable de vendre les nouveaux prototypes à d’autres sociétés. 

 

— Un vendu parmi les proches ? Qui est-ce ? 

 

Luce secoua la tête et il haussa les épaules. 

 

— Erwan n’a rien voulu dire. Il ne veut rien dire tant que toutes les preuves ne seront pas irréfutables. Et de plus, il pense qu’il y en a plusieurs traitres.

 

Renko arriva sur ce fait. Il prépara le repas pour les habitants de la maison après avoir embrassé son homme. Les garçons hurlèrent comme des affamés déridant l’atmosphère.

 

Quelques années plus tard, Michio se posa une question essentielle. Pourquoi devait-il se rendre à l’école tous les jours de la semaine ? C’était d’un barbant. Il s’y ennuyait la plupart du temps. Erwan avait voulu que ses fils aillent dans une école privée. Là même où lui-même avait fait sa primaire. 

 

Luce avait consenti même s’il avait préféré une autre école. Non pas qu’il ne faisait pas confiance à cette école pour l’enseignement. Mais, il savait qu’elle correspondait à Nael, mais pas pour Michio. Les règles étaient trop strictes. Michio aimait avoir une certaine liberté d’expression et un lieu où il pourrait se dépenser. 

 

Nael adorait rester tranquille dans une classe ou être à la bibliothèque. Michio voulait bouger. Il voulait rire, parler et surtout remuer. Mais dans cette école, il n’avait pas le droit de courir. Il n’avait pas l’autorisation de parler si on ne lui en donnait pas l’ordre. Il n’aimait pas et il le faisait savoir. 

 

Depuis deux ans qu’il se rendait à cette école, Michio fut souvent convoqué chez la directrice. Celle-ci prenait sur elle-même même si elle commençait à en avoir assez du comportement de ce garçon. Il était le fils d’un sponsor important. Elle devait donc faire très attention. Sinon cela ferait depuis belle lurette qu’elle aurait renvoyé le garçon. 

 

Michio pouvait être adorable comme il pouvait être une petite peste. La plupart du temps, il faisait le pitre en classe. La maîtresse n’arrivait jamais à le calmer. Mais parfois, son humeur se trouvait dégradée. La raison était soit la faute à la maîtresse qui lui avait enlevé son carnet à dessin, soit la faute à deux autres enfants, un peu plus âgé qui voulait faire de Michio leur bouc émissaire.

 

Ils l’attendaient à la récréation pour lui faire des misères. Mais contrairement à ce qu’ils espéraient, Michio ne se laissait jamais faire. Il répliquait toujours. Et pourtant, malgré leurs échecs, ils continuaient. Nael venait souvent aider son frère. C’était devenu une coutume. Mais après ça, quand chacun regagnait sa classe, l’humeur de Michio changeait et devenait impossible.

 

À cause de son caractère assez instable, Michio n’avait pas réellement d’ami contrairement à son frère plus avenant. Pourtant personne à part Dan ne pouvait prétendre être ami avec les frères Oda. Pour Nael, si tu voulais être son ami, il fallait que tu acceptes son frère. Si tu avais le malheur de le critiquer ou te moquer, Nael lui tournait le dos sans état d’âme.

 

La directrice regarda le jeune garçon face à elle. Il se trouvait debout devant le bureau bien droit. Le visage levé, il l’observait avec un air de défi comme chaque fois qu’il se retrouvait devant elle. Elle ne pouvait nier que ce petit avait un petit charme assez arrogant. Ces cheveux noirs faisaient ressortir sa peau très blanche. Et les yeux noirs mettaient souvent ses interlocuteurs mal à l’aise.

 

Une rumeur courrait que l’enfant ressemblait beaucoup trop à l’artiste peintre de génie Carlin Oda. Pourtant, le père de l’enfant se trouvait juste être le fils adoptif de ce peintre. Elle n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer le peintre, mais le fils assez régulièrement à cause de ce garçon capricieux.

 

Elle avait appelé encore une fois son père afin de venir chercher le fils. Cette fois-ci, elle avait décidé de sévir. Il serait renvoyé pour une semaine. Un coup à la porte retentit, la directrice autorisa l’entrée à l’inconnu. Elle eut un sursaut de surprise. Elle avait pensé voir arriver Luce Oda, mais cette fois-ci ce fut le second père qui passa sa porte. 

 

Un homme brun aux yeux d’un bleu intense et brillant comme des pierres précieuses se dressa devant elle. La directrice sentit la présence de cet homme. Elle était assez écrasante et intimidante.

 

— Monsieur Miori, je ne m’attendais pas à vous voir en personne.

 

Erwan se rapprocha du bureau. Il jeta un coup d’œil à son fils. Celui-ci fixait toujours la directrice. Il ne faisait pas cas de son père. En réponse, il haussa les épaules. 

 

— Pourquoi être surpris ? Nael et Michio sont tout autant mes enfants. Luce m’a signalé que le problème aujourd’hui est plus grave que d’habitude. J’aimerais bien savoir la raison. 

 

La directrice se tortilla légèrement sur son siège. Elle n’était pas vraiment à l’aise. Elle tenta de reprendre contenance. 

 

— C’est très simple pourtant. Michio Oda est renvoyé pendant une semaine.

 

Erwan hocha la tête et répliqua :

 

— Je l’avais très bien compris. J’aimerais plutôt connaitre la raison.

 

Le ton était sans appel. Elle devait lui donner une bonne raison. 

 

— Non seulement, il a frappé un élève, il a ensuite été très méchant envers sa maîtresse.

 

Erwan se tourna vers son fils. Michio leva les yeux vers son père. 

 

— Pour quelle raison as-tu frappé cet élève, Michio ?

 

Le garçon haussa les épaules, mais il répondit :

 

— Tristan et Malcom n’arrêtent pas de venir m’ennuyer à la récré. Nael et moi, on leur a déjà dit d’arrêter, mais ils continuent sans arrêt. Et aujourd’hui, Tristan a jeté mon carnet dans la boue. Alors, j’ai frappé.

 

— Et pourquoi as-tu été méchant envers ta maîtresse ?

 

— Parce qu’elle a refusé que je nettoie mon carnet à dessin. Mais si je ne le faisais pas, les pages auraient collé et mes dessins seraient perdus. Alors je lui ai dit d’aller se faire voir et qu’elle était chiante.

 

Erwan soupira. Ah ces artistes ! Pour cela, il ressemblait non seulement à Carlin, mais aussi à Luce également. 

 

— Si je comprends bien, vous voulez renvoyer mon fils pour avoir frappé un camarade qui fait exprès de l’embêter. Pourquoi ce garçon n’était-il pas puni également ? Il n’a pas à jeter les affaires de ces camarades. Et cette maîtresse n’a-t-elle pas d’empathie envers les enfants ? Au lieu de lui interdire de nettoyer ses affaires, n’aurait-elle pas dû l’aider plutôt ?

 

— Les maîtres d’école sont là pour enseigner et non de jouer à la nounou, monsieur Miori, répliqua la directrice. 

 

Erwan eut un sourire carnivore. Les yeux bleus se durcirent. 

 

— Eh bien, cette école a beaucoup changé par rapport à mes souvenirs. J’avais gardé un très bon souvenir de cette école. C’est pour cela que j’y avais inscrit mes fils. Mais, il semble que je me sois trompé.

 

Erwan lâcha un document sur le bureau. La directrice remarqua simplement que c’était un polycopier sur un devoir noté. Pourquoi lui montait-il ceci ? Elle ramassa la copie et l’observa mieux. Elle fronça les sourcils sous le commentaire et la note. Le devoir était un sans fautes. L’enfant aurait dû avoir un 20/20, mais à la place sa note avait largement baissé. Et la raison fut que l’enfant avait laissé un commentaire à la fin du devoir : « Veuillez prendre le temps de relire pour corriger les fautes avant de le remettre à des enfants. Faut pas s’étonner ensuite s’ils ne savent pas écrire correctement par la suite. » 

 

Le seul capable d’écrire ce genre de phrase se trouvait dans son bureau. Michio regardait le plafond. La directrice soupira. Ce garçon était une peste. Il aimait mettre l’embrouille où il passait.

 

— Cela peut arriver à n’importe qui de faire des fautes. 

 

— Hein ? Mais, c’est tout le temps, répliqua aussi sec Michio. Si elle ne sait pas écrire pourquoi travaille-t-elle dans une école. J’étais gentil. Je l’ai juste prévenu et madame me met un 10/20 pour me punir. Ce n’est pas juste.

 

Erwan posa une main sur la tête de son fils. Michio se calma aussitôt. Son père se tourna ensuite vers la directrice. Il s’exclama :

 

— Michio subira sa punition. Et dans un mois, Nael et Michio quitteront cette école.

 

La directrice blanchit. 

 

— Vous ne pouvez pas les enlever en plein milieu de l’année. Vous risquez de les perturber et ils auront du mal à suivre.

 

Erwan plissa des yeux. Il n’appréciait pas ce qu’il entendait. 

 

— Pensez-vous que mes fils sont des imbéciles ? Aux dernières nouvelles, ils sont les meilleurs élèves de votre établissement. Où qu’ils aillent, ils s’en sortiront sans problème. Michio, on y va. 

 

Erwan se dirigea vers la sortie, suivi de son fils qui avait récupéré son carnet à dessin posé sur le siège. Son père se retourna une dernière fois. 

 

— Ne comptez pas sur ma société pour sponsoriser à nouveau votre établissement l’année prochaine. La directrice eut bien du mal à avaler cette nouvelle. Elle jeta un regard noir plein de haine vers Michio. Celui-ci lui lança un regard en coin et il lui adressa un sourire moqueur. 

 

Quand ils sortirent de l’établissement. La pluie venait à nouveau de tomber. Michio fut tout content quand il fut à l’abri dans la voiture. Son carnet se trouvait ainsi à l’abri. Erwan se passa une main dans ses cheveux. Il jeta un coup d’œil à son fils de huit ans.

 

— Tu ne m’avais pas promis d’être un sage à l’école ?

 

Michio haussa les épaules. 

 

— Mais enfin papa, comment veux-tu que je sois un ange quand on m’embête ? Pourquoi papa Luce n’est pas venu ?

 

— Parce qu’il écrit.

 

— Ah ! Encore ce maudit cahier. À force, je vais croire qu’il aime mieux son cahier que ses fils. Pff !

 

         Erwan secoua la tête. 

 

         — N’importe quoi ! Ne va surtout pas lui balancer ça, toi !

 

         Michio sourit malicieusement. 

 

         — Ah bon ? Pourquoi ? 

 

         — Tu le sais très bien, démon. Il risque de s’en vouloir et il va culpabiliser pendant des jours. 

 

         — Oui, ce serait bien amusant.

 

         Erwan ébouriffa les cheveux noirs de son fils.

 

         — Mais, tu es sadique. Bon, on attend Nael et ensuite, je vous emmène manger dans un fast-food. Ça te convient ? 

 

         — Yes ! s’exclama Michio, tout content.

 

         Pendant l’attente, Michio dessina dans son carnet pendant que son père téléphonait au siège social de la Miori Corporation, puis à la maison pour prévenir. Nael arriva une heure après. Il sauta de joie en apprenant où il irait manger. Manger de bonnes choses, c’était bien, mais de temps à autre, manger de la mal-bouffe, c’était chouette.

 

         Pendant tout le trajet jusqu’à un restaurant rapide, Erwan eut l’impression d’être suivi. Ce n’était pas la première fois qu’il avait cette impression. Luce lui avait également signalé ce fait. Était-ce leur imagination qui leur jouait des tours ?