Chapitre 5

 

         Un rayon de soleil effleura la petite forme endormie. Celle-ci remua doucement. Il n’avait pas envie de se lever. Le jeune enfant s’étira de tout son long. Il se redressa ensuite. Il soupira. Une nouvelle journée devrait passer avant de pouvoir retourner dans son lit où il pourrait un temps oublié. 

 

         En trainant les pieds, il se rendit dans la salle d’eau qui avait connu de meilleurs jours. Il frissonna. La maison n’était pas chauffée et évidemment, il n’y avait pas d’eau chaude. La glace collée sur la porte refléta un petit corps trop mince, car assez mal nourri. Une touffe de cheveux rousse entourait un jeune visage émacié avec des taches de son. Les yeux bleus nuit semblaient éteints de toute lumière joyeuse.

 

         Après s’être rincé un peu le visage pour se réveiller, il s’habilla rapidement. Ensuite, il se rendit dans la deuxième chambre. Il devait réveiller ses deux sœurs. La plus jeune se trouvait déjà debout et pleurait devant son lit. Le jeune garçon, du nom de Rafael, soupira. Sa sœur avait encore dû faire pipi au lit. Il s’approcha et répliqua un peu sèchement :

 

         — Sara ! Arrête de chouiner et va te laver. 

 

         La petite fille sursauta en entendant son frère. Elle préféra obéir sans discuter. Son frère pouvait être irascible parfois. Il ne lui jeta pas un coup d’œil, il préféra réveiller son autre sœur. Moira râla, mais elle se leva rapidement. Il lui ordonna de préparer le repas pour eux. Ensuite, sans plus faire cas d’eux, il retira les draps.

 

         Il retourna dans la salle de bain avec son fardeau. Il les trempa dans l’eau. Il ne pourra pas les laver maintenant sinon il n’aurait pas le temps de grignoter quelque chose avant d’aller à l’école. Il soupira. Ce n’était pas le travail d’un gosse. Mais, il n’avait pas le choix. 

 

         Rafael s’accroupit un instant. Il aimerait pleurer. Mais, il n’en avait pas le droit. Si l’autre l’entendait, il risquait fort de venir. Rafael frissonna à nouveau. Les coups reçus se faisaient toujours sentir dans son dos. Pourquoi devait-il subir tout ça ? 

 

         Six mois auparavant, sa mère mourut dans un accident de la route. Un chauffard l’avait chopé alors qu’elle traversait un passage piéton. Elle était alors enceinte de huit mois de son quatrième enfant. Ni l’un ni l’autre n’avait survécu. 

 

Boris Blackwood ne supporta pas la mort de sa femme adorée. Il se mit à boire et à se droguer. Il en perdit son travail de chauffeur routier. Il ne s’occupa pas un seul instant de ses gosses. Après tout, il ne les avait pas vraiment désirés. C’était un caprice de sa défunte femme. Mais, en même temps, il ne voulait pas les abandonner, car ils étaient la seule chose qui restait de sa femme. 

 

Rafael, alors âgé de huit ans, avait pris sur lui. Il avait pris ses sœurs sous son aile. Il se débrouillait pour les nourrir d’une façon ou d’une autre. Il empêchait Moira et Sara de s’approcher de leur père. Celui-ci devenait facilement violent. Si par malheur, ils avaient besoin d’argent pour la nourriture, Rafael se dévouait pour aller le réclamer à son père. 

 

La plupart du temps, son père le frappait à coup de poing et lui jetait les sous à la figure ensuite. Mais d’autres fois, il sortait la ceinture. Rafael serrait les dents sous la morsure du cuir sur son dos. Les filles devaient assister à la scène. Plus, elles pleuraient, plus Rafael en recevait. 

 

Moira avait fini par arriver à sécher ses larmes. Elle suppliait Sara d’en faire autant. Il le fallait pour leur frère sinon il ne tiendrait pas éternellement. Alors qu’il sortait à nouveau de la salle de bain, il se fit éjecter un peu plus loin. Le jeune garçon s’écroula sur le sol carrelé. Il grimaça de douleur. Il se releva en grimaçant. Un rire sinistre retentit derrière son dos. Rafael se crispa en attendant le coup venir. Il gémit quand il se fit redresser par une main lui tirant les cheveux. Il reçut une paire de gifles avant d’être jeté comme un malpropre. 

 

— Dégage de ma vue ! grogna l’homme d’une voix nasillarde. 

 

Son père avait dû encore boire. Il ne tenait pas vraiment sur ces jambes, mais malgré cela, sa poigne n’avait pourtant pas changé. Rafael se releva aussi vite que possible et il s’échappa vers la cuisine qui avait vu de meilleurs jours. 

 

Les filles venaient de terminer de manger. Moira lui tendit une tartine beurrée. Le jeune garçon mangea en silence. Ensuite, il ordonna à ses sœurs de se dépêcher de mettre leur manteau. Les deux fillettes obéirent sans discuter. Les trois enfants sortirent de la maison. 

 

Ils avaient un long chemin à faire jusqu’à leur école. Sara sera déposée en premier à la maternelle du coin, les deux autres devront continuer un moment avant d’atteindre leur école, enfin ce bâtiment qui prétendait être un établissement scolaire. 

 

Personne ne faisait cas de ces trois enfants orphelins de mère. Même les maîtresses se fichaient bien de savoir si oui ou non leurs élèves avaient une vie descente. Chacun se préoccupait de leur propre affaire. Rafael se demandait si c’était partout pareil. Y avait-il un endroit dans ce monde où les parents ne battaient pas leur gosse ? Un endroit où il faisait bon de vivre ? 

 

Depuis la mort de sa mère, Rafael se demandait pourquoi il ne la rejoignait pas. Peut-être serait-il enfin tranquille ? Il ne subirait plus les coups. Il ne verrait plus les larmes contenues de ses sœurs. Ce serait tellement facile de disparaitre. Personne ne le pleurerait. Enfin si, ses sœurs seraient surement très triste et puis son père s’acharnerait sur elles. 

 

Ce serait injuste de leur faire subir le même sort. Il avait accepté de prendre les coups à leur place. Il l’avait promis à sa mère à la naissance de Moira. Une promesse qu’il comptait assumer jusqu’au bout même si pour cela, il devait souffrir mille morts.

 

Il savait aussi que ses sœurs souffraient de le voir subir les coups, alors il faisait en sorte de ne pas être tendre avec elles. Il les bousculait, il les grondait. Il râlait sur leur lenteur, sur leur incompétence. Sara souffrait le plus de l’éloignement de son frère. Moira tentait de la rassurer. Elle avait bien saisi la raison de son frère.

 

Ils arrivèrent devant la maternelle. Même ici, ce n’était pas la joie. Les enfants faisaient tous des têtes d’enterrement. Certains étaient même mauvais envers les autres. Personne ne réagissait. C’était aberrant. 

 

         Les faibles se faisaient manger. Ils subissaient en silence. Les forts régnaient en maitre. Souvent, on se moquait de leurs vêtements. Ils étaient rapiécés. Ceux de Rafael devenaient trop petits. Son père l’empêchait également de se couper les cheveux.

 

         Quand ils arrivèrent enfin à l’établissement scolaire, Rafael aperçut les deux terreurs du primaire. Il soupira. Ça allait encore être pour sa pomme. Il ordonna à sa sœur de s’éloigner. Elle voulut désobéir, mais un seul regard noir de son frère lui fit obéir. Mieux valait ne pas le mettre en colère.

 

         Pourquoi personne ne les aidait ? Qu’est-ce qu’ils avaient commis pour mériter toute cette haine ? Moira se rendit rapidement dans sa classe. Elle voyait les autres filles parler derrière son dos. Elle ne savait pas ce qu’elles pouvaient dire. Mais, elle pouvait les entendre rigoler. 

 

         Peu après, elle vit son frère apparaitre. Ses habits portaient des traces de boue. Les deux imbéciles avaient dû le faire tomber exprès pour s’amuser. À l’heure du midi, elle sortit sa gamelle. Ce n’était pas grand-chose, juste un pain et une pomme. 

 

         Elle s’aperçut que son frère ne mangeait pas. Elle soupira. Où était sa gamelle ? Elle l’avait fait elle-même. Elle vit alors les deux terreurs rire dans leur coin. Elle devina aisément. Alors, elle se leva et elle s’approcha de son frère. Elle déposa devant lui la pomme. Ce n’était pas grand-chose, mais au moins il aurait quelque chose à manger. 

 

         Rafael baissa la tête, honteux. Il se sentait misérable. À cause de sa faiblesse, sa sœur n’aurait pas assez à manger. Il soupira. Il devait s’endurcir. Il ne laisserait pas ces personnes avoir raison de lui. Il se battra avec ses tripes pour survivre à son malheur. Et peut-être un jour, il parviendrait à se relever et à éprouver à nouveau la joie. 

 

         Pour l’instant, il endurerait en silence. Il fera le nécessaire pour que ses sœurs ne subissent pas la violence de leur père ou celle des autres. Il les protégerait comme il l’avait un jour promis à sa mère. Elle lui manquait. Il voulait à nouveau entendre son rire communicatif. Il voulait revoir ce regard aussi bleu que le sien qui était rempli d’amour et de fierté.

 

         Pourquoi le destin avait-il enlevé cette femme pleine de vie et de joie ? Si, elle serait encore avec eux, jamais il n’aurait eu à subir cette violence. Mais, il ne pouvait lui en vouloir. Ce n’était pas de sa faute. Elle n’y était pour rien. C’était cette voiture folle. Après avoir tué deux, trois personnes, elle avait foncé dans un lac. Le conducteur, un homme d’une cinquantaine d’années, était mort d’une overdose. 

         Pourquoi avait-il agi ainsi ? Personne ne le saurait. Par contre, il avait brisé des familles, dont l’une.

 

         Vers seize heures, Rafael et Moira firent le chemin inverse pour rentrer. Ils récupérèrent Sara. Et avec appréhension, ils rentrèrent chez eux, dans cette maison qui tombait en ruine. À peine furent-ils entrés que la voix de leur père se fit entendre. Il appelait Rafael. Celui-ci serra les dents en frissonnant. 

 

         Il se rendit vers le salon. Son père était avachi sur un canapé tenant sa ceinture dans une main et une bouteille de vodka dans l’autre. Rafael avala avec difficulté sa salive. Il obéit à l’ordre de son père. Il se mit devant le canapé. Il s’agenouilla et il releva son pull. Le coup partit sans prévenir. 

 

Le garçon sentit la morsure du cuir à nouveau sur son dos. Les larmes montèrent à ses yeux. La douleur intense traversa sa colonne vertébrale. Sans que son père le voie, il parvient à sortir un morceau de bois qu’il mordit. Il empêcha ainsi de crier face au coup. Combien en reçut-il ce soir-là ? Il ne s’en souvient pas.

 

La seule chose dont il se rendit compte fut qu’il avait fini par perdre connaissance. Il se releva en grimaçant et en gémissant. Son père ne se trouvait plus dans les parages. Il se traina vers la cuisine. Moira s’y trouvait toujours. Elle faisait ses devoirs. Elle avait les yeux rouges. Elle avait dû entendre les coups. 

 

Quand elle vit son frère, elle ne broncha pas. Elle se leva juste pour lui servir une soupe afin qu’il puisse se restaurer un peu. Elle lui déposa également un plus gros morceau de viande aussi. Il lui jeta un regard noir. Il avait déjà précisé plus d’une fois que la viande était pour les filles. Moira haussa les épaules sans se laisser démonter.

 

— Tu ne tiendras pas si tu ne manges pas. Comment pourras-tu nous protéger dans ce cas-là ? 

 

Rafael ne put pas répliquer. Elle avait raison même s’il refusait de l’admettre. Il devait devenir plus fort sinon comment pourrait-il faire pour les aider au maximum ? Alors, il la remercia en bougonnant, puis il demanda tout en mangeant :

 

— Où est Sara ? Et l’autre ? 

 

— Sara n’en pouvait plus. Je l’ai envoyé au lit. L’autre, il est sorti. 

 

Rafael se sentit soulagé. Au moins, il ne subira pas plus pour aujourd’hui. Il finit son bol sans en laisser une seule goutte. Puis, il fit la vaisselle. Il avait d’autres trucs à faire. Il se rendit dans la salle de bain. Il devait faire la lessive à la main. Moira arriva avec une casserole d’eau chaude. Elle faisait attention de ne rien renverser. Ensuite, elle sortit des pansements. Elle s’exclama :

 

— Il faut d’abord soigner tes blessures, Rafael. 

 

Le garçon haussa les épaules. Il souffrait, mais il ne laissa rien paraitre. 

 

— On verra cela après. Va plutôt voir Sara. Il faut l’aider à refaire son lit. 

 

Moira tenta de répliquer, mais Rafael l’en empêcha en lui jetant un regard noir. Elle soupira et lui obéit. Quelle tête de mule, celui-là ! Elle fit ce qu’il lui avait demandé. Enfin, elle le fit tout seule, car sa jeune sœur s’était endormie. 

 

Ensuite, elle rejoignit son frère. Elle l’aida du mieux qu’elle put pour le linge. Elle parvint à le convaincre de se soigner. Elle grimaça en voyant les plaies dues à la ceinture. Elle le soigna en silence avec les larmes coulant sur ses joues. Il remercia d’une petite voix. Puis, il lui ordonna d’aller se coucher. Il ne tarda pas à faire de même. Il se coucha dans son lit. Il sortit un cadre de dessous son oreiller. 

 

Il le regarda un instant. On pouvait y apercevoir une jeune femme rayonnante à la longue chevelure rousse et aux yeux bleus nuit dont les joues se trouvaient couvertes de taches de son. Elle tenait un bambin de huit mois dans les bras. Il riait tout joyeux. Rafael serra le cadre contre lui, le cœur serré. Il s’endormit rapidement en rêvant de sa mère.