Chapitre 5

 

         Qui a dit que les femmes étaient des êtres doux et fragiles ? Cette personne se trompait lourdement sur leurs comptes. Louka en avait fait les frais depuis son arrivée dans cette école. Il avait accepté de venir avec la Prêtresse Anita afin que ses parents n’aient pas d’ennui.

 

         Il se doutait aussi à l’époque que les pouvoirs offerts par le Dieu Zandru auraient pu le rendre fou s’il n’était pas correctement éduqué. Mais jamais, il n’avait imaginé se sentir si démuni et si solitaire dans cette épreuve. Pour les professeurs, il devint un sujet d’étude comme les autres avant lui et pour les élèves tous féminin, un sujet de discorde, tout du moins au début.

 

         Il avait à peine six ans quand il arriva à l’école de Zandru, se situant à Médriane, une ville côtière. Il avait voyagé pendant longtemps auprès de sa tante Anita, la grande prêtresse de Zandru actuellement. En chemin, d’autres futurs élèves l’accompagnèrent. Elles étaient intriguées, car ce fut le seul mâle du voyage.

 

         Ses parents lui manquaient terriblement tout comme ses sœurs. Il se disait que sa petite Myrna ne se souviendrait plus de lui. Mais, il ne voulait pas laisser transparaitre son chagrin. Il se devait d’être solide pour que ses parents soient fiers de lui. Ce fut très dur surtout quand il se retrouva réellement isolé.

 

         Au fil des jours, des semaines, des mois et des années, ses compagnes de route changèrent de caractères. La plupart prirent la grosse tête. Elles avaient été élues par le Dieu suprême alors quiconque leur devait obéissance. Pour elles, seules les femmes méritaient d’être des élus. Louka se trouvait donc être une tare. Elles se mirent à le haïr et à le mépriser.

 

         Trois d’entre elles d’ailleurs s’acharnèrent contre lui pendant quelques années. Elles s’amusaient à lui voler son repas ou ses devoirs afin qu’il se fasse punir. Le jeune garçon connut très souvent le cachot sous les douves de l’école qui se trouvait être un édifice érigé en pierre rouge sur le haut d’une falaise dominant l’océan d’un bleu limpide.

 

         Ensuite, elles le maudirent encore plus en apprenant en cours que les hommes élus ne subissaient pas la malédiction. Recevoir les dons de Zandru était certes un privilège, mais les femmes la recevant devenaient alors stériles. Les hommes n’avaient pas ce petit souci. C’est d’ailleurs grâce à eux que les plus grandes prêtresses avaient pu naitre.

 

         La grande prêtresse Alitha, dont Anita avait pris la place après son décès, fut l’une d’elles. Grâce à sa dévotion et à sa puissance, elle avait permis de stopper une querelle entre Soleila et les Terres arides qui duraient depuis de très longs siècles. Parfois la nuit, Louka observait les étoiles depuis sa fenêtre de sa chambre. Il imaginait le monde qui se trouvait au-delà du ciel.

 

         Les cours lui apprenaient que parfois des débris tombaient du ciel et à certains moments, dans ses débris, des humains en immergeaient. Ceux-ci parlaient à peu près leur langue avec un horrible accent. Son professeur d’histoire lui raconta que ces êtres n’étaient pas bien vus, car certains se révélaient être mauvais, mais Zandru refusait de détruire des êtres vivants sans leur laisser une chance de rédemption.

 

         Heureusement, ils n’y en avaient pas beaucoup qui survivaient, mais ceux qui y parvenaient malgré tout repeuplaient les petits villages. Louka se souvint que son père lui avait parlé de Cassiopé, le village voisin de Minerve. Les villageois acceptaient justement ces réfugiés. Aux dires de son père, ces hommes et ces femmes leur ressemblaient beaucoup, mais avaient vécu légèrement différemment. Ils devaient donc réapprendre à vivre à la manière d’un Ridenien.

 

         Louka ne pouvait pas trop se plaindre de l’école en elle-même. Le fait d’apprendre l’histoire de Ridenow lui plaisait agréablement. Apprendre à se servir de ses dons surtout celui de guérison était en soi fort agréable. Connaitre les arbres, les fleurs, savoir laquelle utiliser pour créer des potions était fort utile également. Mais ce qu’il détestait par-dessus et qui était gardé secret, c’était les « à-côtés ».

 

         Dès qu’il eut huit ans, il dut apprendre à connaitre la douleur, la souffrance morale et physique. Il devait apprendre à la gérer. Il devait s’endurcir afin d’affiner ses sens au maximum. Tous les élèves subissaient ces tortures. Plus d’une fois, Louka faillit lâcher prise. Il ne voulait pas perdre son humanité. Pour lui, être un gardien était, avant tout, aider son prochain, quel qu’il soit, même si l’individu n’avait aucune foi, il se devait de l’aider.

 

         Les années passantes à subir les coups de fouet, l’eau froide jetée sur des plaies à vif, la froideur de l’hiver sans chauffage, le rejet des autres élèves : Louka perdit son sourire. Il ne sut plus ce que cela voulait dire. Mais, il ne perdit en rien sa détermination à aider autrui quand celui-ci en avait besoin.

 

         La grande prêtresse Anita admirait son neveu en silence. Elle ne pouvait se permettre de lui montrer de l’intérêt. Sa sœur Netty la maudirait éternellement, mais elle n’y pouvait rien. Elle agissait pour son bien. Si elle faisait montre de favoritisme, Louka subirait encore plus d’acharnement contre lui et là, pas seulement des élèves.

 

         Elle voyait bien à travers lui à quel point la solitude le pesait. Il aurait désormais beaucoup de mal à donner sa confiance à une femme maintenant. Toutes celles qui l’avaient approché actuellement, c’était servi de lui afin de lui faire du mal gratuitement. Savait-il seulement que ces jeunes damoiselles ne seraient jamais reçues à l’examen et qu’elles perdraient leurs pouvoirs en temps et en heures ?

 

         En tout cas, une chose retenait Anita. Ces jeunes péronnelles ne savaient pas ce qu’elles manquaient. Louka en grandissant devenait chaque jour de plus en plus magnifique. Il deviendrait comme ses prédécesseurs avant lui un magnifique éphèbe. Zandru a toujours été représenté comme un Dieu aimant la beauté, celle de la nature domestiquée, mais surtout sauvage. Louka avec sa haute taille mince, aux muscles fins, mais durs comme de l’acier, sa peau brunâtre représentait le mâle par excellence surtout avec ses cheveux courts d’un noir d’ébène et ses yeux d’un vert printanier.

 

         Louka reçut son diplôme le jour même de ses quinze ans avec les félicitations de tous les professeurs et de la grande prêtresse en personne. En cadeau, il reçut les bracelets d’or. En les mettant, il eut l’impression de recevoir des chaines le liant à vie à une sorte de secte où il n’était pas certain d’y avoir sa place.

 

         Quelques heures plus tard, il prit le chemin le ramenant chez lui. Il n’avait pas revu son village depuis plus de neuf ans. Reconnaitrait-il ses parents et ses sœurs ? Comment serait-il accueilli ? Il se posa ce genre de question tout le long du trajet de retour. Il décida aussi de traverser par les petits villages. Il paya son loyer de la nuit par de menus services.

 

         Il mit deux mois environ avant d’arriver enfin à Minerve. Le village respirait toujours la joie de vivre. De loin, il pouvait observer la forêt interdite dans toute sa splendeur verdoyante. Un jour, il prendrait son courage à deux mains et il franchirait la frontière.

 

         Les villageois croisés se retournaient à son passage. Louka ne se rendait pas compte de son charme ténébreux. Comment l’aurait-il su après tout ce qu’il avait subi pendant des années ? Alors, il se disait juste que les villageois ne le reconnaissaient pas et se demandaient qui il pouvait être.

 

         Il arrivait enfin à la dernière maison. Il ne se souvenait plus qu’elle était si petite. La demeure rectangulaire respirait le soleil avec ses murs crème et sa toiture rouge. Les fenêtres aux volets rouges également étaient envahies par les fleurs. Un puis se trouvait à proximité. Une jeune fille, aux longs cheveux noirs comme les siens, y puisait de l’eau.

 

         Elle se retourna en entendant des pas sur le gravillon. En l’apercevant, elle relâcha le sot qu’elle venait de remplir. Elle en fut tout éclaboussée, mais elle s’en fichait. Elle observait l’arrivant la bouche en cœur. Puis, elle hurla après ses parents tout en s’élançant vers le jeune homme.

 

         Louka reçut sa sœur dans les bras. Celle-ci pleurait à torrent tout en marmonnant qu’elle avait presque perdu espoir qu’il revienne un jour. Un peu gauche, il la serra contre lui. Ellemir ne l’avait pas oublié.

 

— As-tu oublié, Mir ? Je tiens toujours mes promesses.

 

         Netty et Body sortirent rapidement en entendant leur fille aînée les appeler. Ils restèrent abasourdis un instant avant de s’élancer à leur tour vers leur fils. Myrna et Cory ne tardèrent pas à arriver des champs. Elles sautèrent sur leur frère avec une telle joie que Louka en fut ému. Peut-être que sa famille parviendrait-elle à lui rendre ce qu’il avait perdu ?

 

         Au même instant, une troupe de soldats humains et d’hommes-chats apparurent près des limites de la ville d’Hélios, capitale de la contrée Soleila. Un homme de haute stature, légèrement vouté et enveloppé d’une cape noire se tenait devant en compagnie d’une femme à la beauté envoutante dont les yeux ambrés et à la pupille ovale reflétaient une extrême froideur.

 

         L’homme à la cape dont le visage défiguré par moitié eut un sourire froid. Dans quelques heures, les habitants d’Hélios allaient connaitre la peur et la souffrance. Georges Grayson, l’enfant maudit, allait enfin se venger de toutes ses années de rejet. Plus personne dans Soleila ne sera à l’abri et un jour, il parviendra à conquérir les autres terres également.

 

         À la tombée de la nuit, Grayson leva son bras. Ses hommes se redressèrent avec hâte. Ils voulaient du sang. Grayson allait leur en donner. Il abaissa son bras et ses hommes suivis par les hommes-chats en hurlant foncèrent vers la ville endormie. Resca savourait elle aussi les prochains combats. Elle allait montrer à ses humains à avoir peur des chattes-démones.