Chapitre 6

 

         Nolan se leva de la couchette. Il parvint sans faire de bruit à ramasser ses affaires. Il les enfila en faisant attention à ne pas réveiller son partenaire de nuit. Le jeune homme jeta un coup d’œil vers la couchette. Il eut un léger sourire en apercevant le dormeur la tête sous l’oreiller. Joe Moreau avait le sommeil lourd. Même si quelques années auparavant, Nolan avait souffert de l’infidélité de cet homme, il n’avait pas pu lui en vouloir éternellement.

 

         Joe ne s’était aucunement excusé. Ils avaient juste discuté et en commun accord, ils arrêtèrent toute relation sexuelle pendant un temps. Nolan connut d’autres rencontres. Il se lia à d’autres personnes. Au fil des ans, une solide amitié se noua entre les deux hommes. Puis, ils reprirent leur relation où elle s’était stoppée, mais sans le côté amoureux.

 

         Après un dernier regard vers la forme, Nolan sortit de cabine. Il longea le couloir étroit et remonta à l’étage supérieur. Il se rendit vers la cantine. Il se servit un copieux petit déjeuner avant de l’engloutir rapidement. Autour de lui, les passagers du « Périgord » commençaient à s’éveiller et venaient envahir son espace.

 

         Le jeune homme soupira. Il attrapa les restes de son repas et le jeta dans la corbeille adéquate. Il sortit par une autre porte menant aux cabines des voyageurs. En longeant un nouveau couloir, il laissa son regard s’évader vers l’immensité de l’univers qu’il apercevait. Il s’arrêta un instant. Il posa son front contre la vitre froide.

 

         Comment survivrait-il sur la nouvelle planète où il se rendait avec sa famille ? Lucien avait été muté dans une nouvelle colonie. Pour son excellent travail, Lucien avait eu le droit à une promotion exceptionnelle. Il aurait le droit de retourner sur sa planète d’origine. Mais, étant donné que la personne qu’il devra remplacer ne serait à la retraite dans deux ans approximatifs, Lucien devra travailler dans une école située sur la lune en attendant.

 

         Ryna et Kerry avaient sauté de joie à l’idée de revoir même de loin leur planète la « Terre », mais Nolan lui ne se sentait pas bien. Il avait besoin de liberté, d’espace. En se renseignant sur la lune, il avait appris qu’il devrait s’habituer à vivre sous un dôme. Certes à Narvas aussi, il y avait un dôme, mais c’était différent. Sur Narvas, il y avait la chasse hors de l’abri. Mais sur la lune, ce ne sera pas pareil. Il n’y avait pas d’air hors du dôme.

 

         Il ne voulait pas ennuyer sa famille à cause de son problème. Deux ans à tenir, il y arriverait, n’est-ce pas ? Ensuite, il pourrait enfin visiter la planète de ses parents adoptifs. Il en avait toujours rêvé chaque fois où sa mère lui racontait les étendues de la forêt amazonienne et le désert du Sahara. Malgré les nombreux dégâts qu’elle avait subis, la « Terre » résistait de toutes ses forces et restait magnifique.

 

         Nolan ferma les yeux un instant. Il aimerait tant pouvoir s’échapper et courir de tout son soul. Il se souvint de son rêve de cette nuit. Il l’avait déjà fait de nombreuses fois déjà. Il courait de toutes ses forces vers un appel lointain. Il pouvait sentir sous ses pattes de gros félin beige l’herbe tendre. De son odorat, des senteurs diverses de fleurs, de plantes et aussi celles d’arbres venait le chatouiller.

 

         Mais, c’était surtout cette voix grave qui l’attirait le plus. Alors, il redoublait d’effort. Il traversait une forêt, il sautait au-dessus d’une rivière, montait le long d’une pente ardue. Il parvenait enfin au sommet. Là, il apercevait la silhouette d’un homme grand et bien bâti, les pieds nus et ne portant sur lui qu’un simple pantalon de cuir souple. Le soleil se trouvant derrière cet homme, Nolan ne parvenait pas à le voir distinctement. Mais, fait étrange, il apercevait clairement les yeux de l’étranger. Il l’hypnotisait. Les pupilles avaient une couleur très différente du vert habituel. Nolan avait l’impression de se noyer dans l’herbe bien fraiche du printemps.

 

         Cet homme ne lui faisait pas peur, car tout son être respirait les odeurs réunies de la faune. Nolan, toujours en fauve, apercevait également d’autres animaux. Ceux-ci admiraient également cet étrange homme. Qui était-il ? Nolan avait l’impression de le connaitre, mais aucun souvenir ne venait le titiller. Pourquoi ? L’étranger levait les yeux vers lui. Le fauve s’en rendait compte. Il avait même l’impression qu’il lui souriait.

 

         L’étranger murmurait à chaque fois une phrase, mais le jeune homme n’arrivait pas à l’entendre. Mais, cette nuit, cela avait été légèrement différent. L’étranger avait tendu le bras vers lui et pour la première fois, Nolan l’entendit clairement : « Ne t’inquiète pas, jeune démon. Nous nous rencontrerons bientôt. Aie confiance, je n’abandonne jamais les miens. »

 

         De nouveau troublé, Nolan se secoua. S’il commençait à se morfondre, sa famille s’en rendrait rapidement compte. Ils en souffriraient. Nolan refusait d’être un poids. Il tiendrait. Il inspira un bon coup. Il s’éloigna de la vitre, puis avec une nouvelle énergie, il se rendit vers la cabine de ses parents.

 

         Il donna un coup à la porte pour se faire entendre, puis il pénétra à l’intérieur sans attendre de réponse. Comme il s’en doutait déjà sa sœur s’y trouvait. Il eut un sourire carnassier. Une lueur s’alluma dans son regard ambre. Ryna l’aperçut et comprit le manège de son fils. Incorrigible, celui-là ! Nolan s’approcha sans bruit. Sa sœur n’ayant pas entendu le coup frappé, d’un bond, il lui sauta dessus.

 

         Kerry poussa un hurlement de terreur avant de comprendre que son abruti de frère recommençait à faire des siennes. Elle se mit à le frapper, mais Nolan ne se laissa pas faire, l’attrapa et la souleva comme un sac de pommes de terre et il la fit tournoyer autour de la chambre. Kerry criait de plus belle tout en riant. Elle n’avait pas peur. Elle portait une confiance aveugle envers son frère.

 

         Lucien sortit de la salle de bain en entendait les hurlements de sa fille. Il secoua la tête devant le spectacle. Il les aimait ses enfants et ceux-ci le lui rendaient bien. Il aimait cette harmonie familiale. Il connaissait ses enfants comme personne. Il savait que Nolan n’allait pas bien. Il s’en sentait responsable. Alors, il s’était promis de mettre de l’argent de côté afin d’emmener de temps en temps sa famille en vacances sur « Terre » afin que Nolan puisse être libre de vagabonder dans de grands espaces.

 

— Pose-moi, crétin de frère !

 

— Jamais !

 

— Aaaaaaah ! cria de plus belle Kerry quand son frère se remit à tourner dans tous les sens.

 

         Ils finirent par s’écrouler sur le lit de leurs parents. Kerry reprit enfin son souffle avant de sauter sur Nolan. Mais, le jeune homme, plus rapide, se releva. Il s’échappa vers sa mère. Ryna n’eut pas le temps non plus d’agir, qu’elle fut soulevée à son tour, mais plus gentiment. Son fils la fit tournoyer comme une princesse lors d’un bal. Elle se mit à rire, suivi des autres membres de la famille. Kerry les rejoignit et tous trois tournoyèrent joyeusement.

 

         À bout de souffle, ils s’arrêtèrent. À ce moment précis, une secousse retentit et l’alarme se mit à hurler. Les Metters restèrent un instant saisis. Que se passait-il ? Cette alarme ne sonnait que s’il fallait rejoindre les capsules de survie. Lucien blanchit d’un coup. Mon Dieu ! Pourquoi ?

 

         Le vieil homme se ressaisit. Il ordonna à sa femme et à ses enfants de se dépêcher. Nolan attrapa la main de sa sœur. Il ne la lâcherait pour rien au monde quoiqu’il puisse arriver. Ils sortirent rapidement dans le couloir déjà encombrer de monde. Les Metters se frayèrent un passage à travers cette foule humaine qui n’agissait pas assez vite.

 

         Une autre secousse retentit. Ryna manqua de tomber des escaliers, mais son mari la retint. Ils avaient peur. La panique se ressentait dans l’air. Les hommes de l’équipage tentaient leur possible de calmer la foule afin de gérer l’évacuation. Un appel au loin fit tourner la tête de Nolan.

 

         Un peu plus loin, un homme de grande taille lui faisait signe. Il fit un geste à sa famille de le suivre. Ils eurent bien du mal à rejoindre l’endroit voulu. Une autre secousse se fit. La crise éclata. La foule poussa, hurla de rage. Certains tombèrent et se firent piétiner.

 

         Nolan serra plus fort la main de sa sœur. Celle-ci pleurait en silence de terreur. Ils arrivèrent enfin devant le technicien du vaisseau. Celui-ci parvint non sans difficulté à faire entrer la famille Metters dans une pièce assez sombre. En silence, Joe Moreau les amena devant un sas. Il l’ouvrit. La porte en s’ouvrant livra passage à une autre petite pièce avec quatre sièges.

 

— Qu’est-ce… ? Commença Nolan.

 

— Tais-toi et écoute. Le vaisseau a été touché assez gravement. Le capitaine refuse de quitter le vaisseau. S’il ne part pas alors moi non plus. Il est ma seule famille. Il m’a remis les codes et m’a dit de sauver ma petite famille préférée.

 

         Ryna eut les larmes aux yeux. Elle ne connaissait pas vraiment Joe, mais elle avait quand même appris qu’il avait bon cœur. Elle se souleva et déposa un baiser sur la joue de cet homme un peu bourru. Surpris, celui-ci faillit rougir.

 

— Tu pourrais venir avec nous, Joe, tenta Nolan.

 

         Il ne voulait pas perdre son meilleur ami. Joe haussa les épaules.

 

— Il y a quatre sièges. Je reste ici. Nolan prend bien soin de toi et de ta famille. Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne vais pas mourir facilement. Nous allons tout tenter pour sauver le vaisseau. Nous avons envoyé un message de détresse et une réponse a déjà eu lieu. Alors, ne vous inquiétez pas inutilement. Il viendra vous récupérer. Allez-y !

 

         Lucien serra le bras de l’ingénieur. Kerry tout comme Ryna un peu avant embrassa sa joue. Puis tous trois entrèrent dans la navette. Nolan hésita. Il n’aimait pas les endroits aussi étroits. Il jeta un dernier regard vers Joe. Celui-ci le poussa.

 

— Nolan, dépêche-toi !

 

         Le jeune homme s’attacha. Joe s’apprêtait à refermer la porte, mais il jeta un coup d’œil à l’intérieur. Il eut un sourire un peu forcé. Il ne pouvait pas l’avouer, mais c’était la dernière fois qu’il verrait ce magnifique fauve. Il croisa les yeux ambre. Au moins, s’il mourait il ne pourrait rien regretter. Il avait eu la chance de rencontrer un être exceptionnel avec qui il s’était lié une solide amitié.

 

— Dors bien, chaton !

 

— Quoi ! s’exclama Nolan au moment où la porte se referma.

 

         Il sentit aussitôt la pousser de la navette de survie qui se détachait du vaisseau comme bien d’autres. Nolan ne pouvait rien voir, car aucune fenêtre ne se trouvait dans le compartiment. Pourquoi d’ailleurs ? D’un seul coup, une sorte de brouillard apparut autour d’eux. La panique commença à poindre à nouveau. Nolan voulut se détacher, mais il ne parvint pas. Son esprit s’embrouilla et petit à petit perdit connaissance.

 

         Le brouillard s’évapora de lui-même au bout d’un certain temps. L’ordinateur programmé à ce genre de situation prit le relais. Il mit en marche les propulseurs afin d’écarter la navette de tous dangers. Quand il trouva enfin un endroit sans obstacle, il se mit en veille. L’attente se fit dans un grand silence. Les secours seront présents d’ici une vingtaine d’heures environ. Les passagers dormiront pendant ce laps de temps prévu.

 

         D’autres capsules se rendirent au même endroit stratégique. Mais, un phénomène étrange se produisit alors. Pendant que les ordinateurs de bord des petites navettes de survie se mettaient en veille afin d’économiser l’air, une tempête d’énergie se forma sans prévenir faisant exploser certaines capsules. Puis, un tourbillon se construisit au centre et quelques autres se firent aspirer. Celle-ci ne dura juste l’espace d’un battement de cil.

 

         Quand cette tempête éclair disparut, seule restait encore une dizaine de capsules au lieu de la trentaine. Celle de Nolan et de sa famille ne s’y trouvait plus. Celle-ci ayant été aspirée dans le tourbillon.