Chapitre 4

 

         Le plus silencieux possible, Maximilien, jeune garçon de huit ans à peine, s’enfonça dans le petit bois enneigé entourant la capitale Ibériade. Il jeta un coup d’œil au rempart de la ville légèrement inquiet. Si sa mère apprenait qu’il s’était encore enfui du château, elle allait encore en faire tout un drame. Il grimaça. Il imaginait bien le sermon éternel de sa mère.

 

         Il haussa les épaules. Il assumait toujours ses bêtises. S’il devait être puni, alors il le serait. Ce n’était pas comme s’il n’y était pas habitué. Sa mère voulait faire de lui un modèle de la noblesse avec toute l’attitude ennuyeuse qui suit évidemment. La raison ? Tout simple en fait. Le Roi Minos Mc Craig n’avait pas d’enfant. Sa femme défunte maintenant avait eu fausse couche sur fausse couche. Et la dernière lui avait ôté la vie.

 

         Minos ne s’était pas remis de la mort de sa femme. Il refusa de se remarier sous prétexte qu’il devait un héritier. Sa sœur avait eu la chance d’avoir un fils. Celui-ci fut donc adopté par le Roi pour devenir le nouveau souverain à sa mort. Maximilien s’en serait bien passé. Il aimait beaucoup son oncle et celui-ci le lui rendait bien. Mais, sa mère lui menait la vie dure.

 

         Alors depuis, dès qu’il en avait l’occasion, il prenait la fuite comme maintenant. Il se rendait à son lac préféré au centre de ce petit bois. Il savait aussi que ces petites sorties n’étaient pas très recommandées ces derniers temps. Les Chichas, une tribu d’hommes-chats à la fourrure noir et blanc patrouillait souvent et ils n’appréciaient pas trop les humains.

 

         Le vent du nord se mit d’un coup à souffler donnant des frissons glacials au jeune garçon. Maximilien resserra sa capuche et remonta son écharpe. Il approchait du centre où se trouvait le fameux lac gelé. D’un seul coup, il s’arrêta et huma l’air froid. D’un regard rapide, il examina les alentours sans jamais rester plus de quelques secondes sur un point. Il aperçut alors un mouvement sur sa gauche.

 

         Avec vivacité, il s’éjecta vers l’avant et évita la boule de neige qui s’éclata contre un arbre. Maximilien n’eut pas le temps de se remettre debout qu’il fut percuté par l’arrière. Il se retrouva la tête dans la neige. Un rire angélique se fit entendre. En recrachant la neige, le garçon se releva enfin. Il frotta son pantalon.

 

— Tu n’es pas assez rapide, Maxi.

 

         Le rire et la voix venaient d’une seule et même personne. Une jeune fille de deux ans de moins que lui. À six ans à peine, Andora Beverly avait déjà acquis rapidité et souplesse. Maximilien l’examina. Andora aimait beaucoup s’habiller en blanc afin d’être en harmonie avec la nature d’Ibéria, toujours recouverte de neige. Elle avait un joli visage ovale entouré d’une longue touffe de cheveux blond cendré, de deux magnifiques yeux orageux et une bouche pulpeuse qui aimait taquiner son meilleur ami.

 

         Là, elle affichait un sourire de ravissement pour avoir réussi l’exploit de battre son ami de toujours. Maximilien ne put s’empêcher de sourire à son tour. Andora fut retrouvée bébé devant la chambre de la plus jeune sœur du Roi. Oriana, après une longue maladie durant son adolescence, avait appris qu’elle ne pourrait jamais enfanter. Elle décida de rester célibataire et de s’occuper des orphelins.

 

         Mais quand elle trouva Andora, elle tomba sous le charme de ce bébé et refusa de le remettre à l’orphelinat. Elle l’adopta avec l’accord de son frère le Roi. Bien sûr, toute la noblesse en fut horrifiée. Une princesse ne devait pas s’occuper du rejeton d’un autre comme son propre enfant. De plus, elle n’était pas mariée. C’était scandaleux.

 

         Oriana déclara à son frère de faire taire une bonne fois pour toutes les mauvaises langues sinon elle quitterait la contrée pour celle de Soleila où elle y sera mieux accueillie. Minos fit bien comprendre à tous les détracteurs de sa sœur que celui qui gouvernait était lui en les menaçant de leur faire perdre quelques privilèges par exemple.

 

         Maximilien s’était rendu chez sa tante pour faire la connaissance de cette petite fille et il en était tombé sous le charme. Il avait fait la promesse solennelle à sa tante qu’il veillerait toujours sur Andora. Oriana adorait voir sa fille adoptive et son neveu ensemble même si cela déplaisait fortement à sa sœur aînée, Amélie la mère de Maximilien.

 

— Que fais-tu ici, Andora ?

 

         La petite fille se mit à rire de plus belle. Elle se rapprocha de son ami.

 

— Je t’ai suivi.

 

 

         Maximilien fronça les sourcils. Il ne l’avait pas entendu. Pff ! Andora n’était pas une petite fille comme les autres. Il le savait. Tout le château le savait. Une lettre dans le berceau l’avait explicitement expliqué sans pour autant donner les noms de ses vrais parents.

 

Andora avait du sang d’une très vieille race, celle des chattes-démones. Ces femmes humaines en apparence avaient pour certaines la capacité de se transformer en un animal et d’autres de redoutable pouvoir magique du genre : transformer leurs victimes en hommes-chat.

 

         Andora avait la capacité de transformation, mais son pouvoir trop faible surement dû à son lignage côté père avec un humain ordinaire ne lui permettait de prendre qu’une apparence d’un animal de petite taille. Elle avait décidé de prendre celle d’un chat de gouttière, les plus intrépides et les plus malins également.

 

         Maximilien se doutait bien qu’elle l’avait suivi en prenant son apparence de chat sinon il l’aurait vu, il en était certain. Il préféra tout de même de ne pas relever ce détail. Il décida plutôt de passer à l’attaque. Après tout, elle avait commencé, n’est-ce pas ? Il attendit donc qu’elle soit près de lui pour lui écraser une boule de neige en pleine figure.

 

         La réplique ne se fit pas entendre. Andora réattaqua aussitôt. Bientôt la clairière retentit de leur cri de joie et de leur rire. Ils en oublièrent le danger et ils eurent bien de la chance ce jour-là. Une tribu de Chichas traversa le bois. Le chef et ses soldats, des êtres humanoïdes recouverts de fourrure noir et blanc mais dont la tête ressemblait fortement à ceux d’un fauve, entendirent les rires des enfants, mais ceux-ci ne s’attaquaient pas à des êtres purs et innocents. À l’abri des regards, ils les observèrent un petit moment avant de reprendre leur route dans le plus grand silence laissant ces petites créatures s’amusaient.

 

         Quand Maximilien retourna vers ses appartements. Il ne fut pas vraiment surpris d’y voir sa mère hurlant des imprécations sur l’incompétence des soldats du royaume. Minos grimaçait, mais il restait silencieux pour ne pas envenimer le débat. Sa sœur lui faisait souvent perdre ses moyens. Il devait souvent se mordre la langue pour éviter d’être méchant.

 

         Du coin de l’œil, il aperçut son neveu entrer discrètement dans la pièce, mais peine perdue, sa mère se retourna d’un coup et vit son fils. Elle poussa un nouveau hurlement. Elle fonça vers Maximilien pour le secouer.

 

— Espèce de petit inconscient ! Ne t’avais-je pas dit d’arrêter ce petit jeu stupide, Maximilien ? Quitter la maison sans prévenir !

 

         Le garçon leva les yeux vers sa mère avec fatalisme. Il répondit d’une voix neutre.

 

— Pourquoi vous aurais-je prévenu ? Vous m’auriez interdit de sortir comme d’habitude.

 

— Maximilien ! Ne sois pas impertinent ! Bien évidemment que je t’aurais refusé cette sortie ! Quand vas-tu comprendre que tu ne peux plus faire tout ce que tu veux ? Tu es l’héritier !

 

         Le garçon haussa les épaules.

 

— C’est juste une excuse. Même avant, je n’avais pas le droit de faire quoi que ce soit et ce n’est pas en restant à étudier du matin jusqu’au soir à en avoir mal au crâne que cela fera de moi un bon Roi.

 

         Sa mère pinça les lèvres de rage. Son fils ne la respectait jamais tout comme son défunt mari le faisait de son vivant. Elle tenta de changer de sujet.

 

— Tu devais rencontrer la fille d’une connaissance aujourd’hui. Il faut bien commencer à te trouver une future épouse.

 

         Maximilien grimaça. Il secoua la tête.

 

— Je viens juste d’avoir huit ans, mère. Vous vous y prenez vraiment trop tôt. De toute façon, vous perdez votre temps, j’épouserais celle que j’aurais choisie et personne d’autre. Vous ne déciderez pas à ma place.

 

         Maximilien jeta un coup d’œil derrière sa mère où Minos suivait avec intérêt le débat entre la mère et le fils. Pour lui, son neveu était vraiment un très bon choix. Malgré son jeune âge, il savait très bien ce qu’il voulait et ne mâchait pas ses mots pour exprimer ses opinions. Minos sourit en entendant la suite.

 

— Même si le Roi me l’ordonne, je n’obéirai pas. Ma vie est la mienne. Vous me l’avez déjà à moitié prise quand vous avez accepté que je sois l’héritier.

 

         Minos éclata de rire. Amélie se tourna vers son frère en colère. Elle laissa échapper un petit cri de rage avant de quitter la pièce en claquant la porte derrière elle. Maximilien rejoignit son oncle dans le salon. Il s’installa à ses côtés sur le canapé. Le roi ébouriffa la tignasse blonde comme les blés de son héritier.

 

         Le garçon leva les yeux vers l’homme à la haute stature à la chevelure aussi blonde que la sienne et aux yeux d’un bleu ciel. Son visage coupé à la serpe lui donnait un air sévère et autoritaire alors que l’homme aimait par-dessus tout son prochain et détestait sévir même s’il était bien obligé parfois.

 

— Tu vas rendre ta mère chèvre un de ces quatre matins.

 

         Maximilien haussa les épaules.

 

— C’est plutôt l’inverse, mon oncle.

 

         Le roi se mit à rire de nouveau. Puis, il reprit son sérieux.

 

— Je ne veux pas être aussi casse-pied que ta mère, mon garçon. Mais, tu devrais faire attention. Les temps sont en train de changer. Une menace s’approche même si je ne sais pas où elle va avoir lieu et quand. Je n’aimerais pas qu’il t’arrive quelque chose.

 

— Parce que je suis l’héritier ?

 

         Minos secoua la tête.

 

— Parce que tu es le fils dont j’ai toujours rêvé.

 

         Maximilien ému allait répondre quand la porte s’ouvrit à nouveau les faisant sursauter. Un rire cristallin retentit. Minos et son neveu se tournèrent vers les deux nouvelles arrivantes. Le Roi sourit à sa plus jeune sœur. Pourquoi Amélie n’avait-elle pas hérité de la douceur et de la bonté comme Oriana ? La petite fille qui accompagnait la princesse s’élança vers le salon et sans aucune prétention, elle se jeta dans les bras de son Roi.

 

— Roi Minos ! s’écria-t-elle. Il y a une horrible mégère dans nos appartements.

 

         Minos leva les yeux vers Oriana. Celle-ci, s’étant rapprochée à son tour, embrassait chaleureusement son neveu. Elle adressa un sourire contrit à son frère.

 

— Amélie est venue faire scandale. Elle prétend que ma fille monte la tête à son fils.

 

— Pourquoi Dame Amélie ne m’aime pas, Roi Minos ?

 

— Tu dois dire majesté, Andora, lui expliqua Maximilien.

 

         La petite fille fronça les sourcils.

 

— Pourquoi ? Roi Minos est son nom, je ne vois pas pourquoi je devrais lui donner un autre nom.

 

         Minos déposa un baiser sur le front de la petite fille qui se mit à rire presque ronronnant. Il sourit.

 

— Laisse Maxi. Ce n’est rien tant que nous sommes en famille. Ma chérie, il y aura toujours des personnes qui n’aimeront personne d’autre que même. Malheureusement, je crois bien qu’Amélie soit de cette catégorie.

 

— Je veux bien le croire. Mais, je ne veux pas qu’on m’interdise de voir Maxi. Il est mon ami.

 

— Ne t’inquiète pas. Elle n’aura pas gain de cause tant que je serais là. Je suis le Roi, n’oublie pas.

 

         Andora embrassa la joue du Roi avec gratitude. Mazette ! Ces enfants allaient le faire fondre. Sa femme les aurait adorés et elle ne lui pardonnerait pas s’il ne les protégeait pas comme il le fallait. Il entoura de son regard plein d’amour les deux enfants. Il ferait son possible pour éviter de les séparer quoiqu’en dise ces prétentieux de la noblesse ou sa tyrannique de sœur.