Chapitre 7

 

            Arrivé aux abords de la demeure de Vaughan, Kellindil hésita un instant. Il connaissait la sentence en agissant dans la violence. Il en prenait la responsabilité. Mais, devait-il pour cela entrainer son ami de toujours ? Il se tourna vers Soris, inquiet. Son ami dut lire en lui, car il l'informa d'une voix un peu tremblante quand même :

 

— Je viens avec toi, Kellindil. Je suis mort de trouille, mais je ne serais pas une gêne. Après tout, c'est ta mère qui m'a enseigné le tir à l'arc. Elle était douée dans cette spécialisation.

 

            Kellindil hésita encore un moment. Il baissa la tête et prit une forte inspiration. Il se détourna ensuite et longea le bâtiment de pierre en faisant le moins de bruit possible. Autant éviter aux maximums les gardes ! Ils arrivaient à l'arrière de la demeure quand un éternuement les fit sursauter.

 

            Kellindil ordonna silencieusement à Soris de ne pas bouger pendant qu'il se rapprochait du garde qui leur tournait le dos. Le jeune elfe bénissait sa mère de lui avoir enseigné l'art du combat rapproché et éloigné. Le garde eut juste un sursaut avant de s'écrouler sur le coup reçu à la nuque. Soris ne saurait dire s'il était en vie ou mort. Kellindil l'empêcha de poser la question.

 

            Ils arrivèrent ensuite vers la porte de service. Deux gardes en gardaient l'entrée. Pour les attirer, Soris jeta une pierre un peu plus loin de lui contre un mur. Les gardes surpris se rendirent tous deux vers l'endroit. Ils furent vite assommés par les deux elfes qui leur prirent leurs armures afin de passer inaperçus.

 

            Avant d'entrer par la porte de service, Kellindil jeta un autre coup d'œil aux formes allongées. Il secoua la tête. Ces hommes étaient-ils donc si stupides ? Pourquoi avoir quitté leur poste à deux ? Ces humains pouvaient vraiment agir bêtement, parfois.

 

            La porte de service s'ouvrait sur un couloir menant aux cuisines. Les elfes domestiques ne firent pas attention à eux, le cuisinier humain non plus. Il était trop occupé à houspiller après ses esclaves pour s'occuper de vulgaires gardes.

 

            Pourtant, un peu plus loin, les deux faux gardes se firent arrêter par une jeune elfe dont la joue était barrée d'une vilaine cicatrice. Elle hésita un instant, puis elle s'exclama d'une traite :

 

— Si vous cherchez les femmes, elles ont été emmenées dans une pièce à l'étage. Il faut tourner à gauche des escaliers. Elle est solidement gardée par trois hommes. Je crois qu'une des femmes a été emmenée ailleurs, mais je ne sais pas où.

 

— Pourquoi nous aides-tu ? Tu risques d'être puni si cela s'apprend, s'enquit Soris, plein de sollicitude.

 

— Parce que Vaughan est un gros porc. Si quelqu'un peut l'empêcher de continuer à nous humilier alors je suis prête à l'aider quoiqu'il puisse m'arriver.

 

            Kellindil hocha la tête gardant le silence. Il reprit la route sans attendre après Soris. Celui-ci secoua la tête, exaspérée. À vrai dire, il avait beaucoup de mal à suivre son meilleur ami depuis quelques années. Si enfants, Soris était un aventureux tout comme son ami, en vieillissant il avait beaucoup changé. Il voulait une vie calme et simple.

 

            En fait, l'attaque de Vaughan était une bonne excuse pour Kellindil de s'échapper à son destin. Il agissait exactement comme sa mère avait agi quelques années plus tôt. Aménaïs, telle était son prénom, était une elfe libre, ni dalatienne, ni citadine. En fait, personne ne savait ce qu'elle était réellement. Elle était arrivée un jour et elle avait aidé un jeune elfe ennuyé par un marchand l'accusant de vol.

 

            Elle avait réussi à avoir l'avantage contre cet humain malhonnête. Ensuite, elle tomba sous le charme de ce jeune elfe. Elle accepta alors de rester avec lui dans ce Bascloître de Dénérim. Elle eut un fils qu'elle aima de tout son cœur, mais au fil des ans, l'ennui était venu la titiller, la colère également. Elle ne supportait plus les bassesses des humains envers eux. Elle avait alors commencé à agir plus violemment et elle avait fini par être arrêtée.

 

            À l'origine, lors de son procès, elle avait été jugée à deux ans de travaux forcés, mais elle n'eut pas le temps de les faire. Son corps fut retrouvé dans sa cellule avec un coup de poignard en plein cœur. Le chef de la milice avait fait son travail. Il avait tenté par tous les moyens possibles à retrouver son assassin, mais ce fut impossible. Il dut se contenter d'annoncer la nouvelle à son mari et à son fils. Cet homme n'aimait absolument pas annoncer ce genre de nouvelle aux familles des défunts.

 

            La mort d'Aménaïs avait fait des ravages sur Cyrion. Celui-ci, alors qu'il aimait par-dessus tout la liberté, devint plus amère et se referma sur lui-même. Il eut peur de perdre son fils de la même façon alors il voulut lui couper l'herbe sous le pied avant que cela n'arrive. Ce fut une véritable erreur.

 

            Les deux elfes n'eurent pas à combattre aucun autre garde avant d'arriver devant la fameuse porte où les femmes étaient retenues. Ils pouvaient entendre des pleurs et des rires grossiers. Kellindil sentit son sang bouillir. Il donna un violent coup de pied dans la porte afin de l'ouvrir sans perdre de temps. D'un rapide coup d'œil avant d'être assailli par les trois hommes, il remarqua de suite le corps sans vie d'une des femmes enlevée. Il pinça les lèvres de fureur.

 

            Soris arriva juste à temps pour encocher une flèche et ainsi abattre un des gardes voulant attaquer son ami par l'arrière. Il était sidéré. Comment Kellindil pouvait-il rivaliser avec autant de savoir-faire contre des soldats expérimentés ? Certes, Aménaïs lui avait tout appris, mais tout de même. Il ne s'était jamais battu avec des êtres de chairs et de sang auparavant. Aménaïs avait toujours été sa seule adversaire.

 

            Le pauvre Soris se sentait réellement comme un boulet. Il se secoua et parvient à dépasser les trois combattants sans se faire remarquer. Il se dirigea rapidement auprès des femmes pour voir si elles allaient bien. Il aperçut également la morte. Il ferma un instant les yeux. C'était une des demoiselles d'honneur. Il allait avoir la responsabilité d'annoncer la mort de sa fille unique au tavernier du Bascloître.

 

            Malicia tenait entre ses bras Kalendria, choquée par la mort violente d'une camarade d'infortune. Soris fut soulagé de les savoir vivantes. Elle lui adressa un faible sourire. Elle se retenait de pleurer depuis son arrivée dans cette prison. Elle se devait de rester forte pour les autres. Une ombre derrière Soris la fit sursauter. Elle leva les yeux et aperçut Kellindil couvert de sang. Elle croisa les yeux noirs. Elle frissonna d'une certaine crainte.

 

            Pauvre Kalendria ! Elle devra se trouver un nouveau mari. Celui-ci n'était réellement pas fait du même bois que les elfes citadins. Kellindil se pencha vers la pauvre victime. Il soupira et ferma les yeux.

 

— Je suis désolé d'être arrivé en retard pour empêcher ce crime.

 

— Vous n'êtes pas responsable, répliqua Malicia.

 

— Soris emmène-les ! Je te fais confiance pour les faire sortir en toute sécurité.

 

— Hein ? Tu es fou, Kellindil. Je ne te laisse pas seul. Il y a trop de gardes dans cette maison.

 

            Kellindil posa une main sur l'épaule de son ami. Son regard était dur comme de la pierre. Il rétorqua :

 

— Tu ne me sauras d'aucune utilité si tu te fais tuer ! Ramène les femmes au Bascloître, Soris. Je me charge seul de ramener Shanni.

 

            D'un ton radouci, il supplia :

 

— Je t'en prie, Soris. Obéie, s'il te plait.

 

            Après un salut rapide, l'elfe à la chevelure noir comme les yeux se détourna et ressortit de la pièce. Soris serrait les dents à s'en faire mal. Puis, il soupira un bon coup. Bientôt, le groupe entendit des cris et des coups d'épée à l'autre bout du couloir. Le jeune elfe se secoua. Il émit un petit rire.

 

— Il aurait pu être plus gentil pour me dire que j'étais une gêne.

 

            Il aida Malicia et Kalendria à se lever ainsi que les deux autres femmes présentes également. Malicia se rapprocha de son futur époux et lui murmura doucement :

 

— Vous n'êtes pas une gêne, sinon il ne vous aurait pas demandé de vous charger de nous mettre à l'abri. Je pense qu'il a une entière confiance en vous. Là où il va, peut-être ne reviendra-t-il pas ? Et si vous aviez été avec lui, que ferions-nous ? L'espoir d'être à nouveau libre se serait évanoui à jamais.

 

            Kellindil avançait dans cette maison interminable. Après cinq, six combats à l'affilé, il commençait sérieusement à sentir la fatigue le gagner. Il avait enfin réussi à savoir où sa cousine se trouver. Il espérait arriver à temps pour la sauver avant que cette ordure ne la touche.

 

            Il atteignit enfin le dernier étage. Évidemment, un garde surveillait la chambre de son maître comme un bon chien. D'un cri de rage, l'elfe fonça sur celui-ci. Le garde n'eut pas le temps de réagir qu'il se fit embrocher de part et d'autre par l'épée. Sans perdre de temps, Kellindil ouvrit la porte menant à la chambre de Vaughan.

 

            Les deux compagnons de Vaughan essayaient de tenir fermement la jeune elfe impertinente afin que leur ami puisse faire ses petites affaires avec elle. Vaughan était comme un enragé. Cette petite pute ne se laissait pas faire. Elle lui avait déjà envoyé un coup de pied dans les parties. Il allait lui faire comprendre qui était le maître ici. Quand la porte s'ouvrit, il se tourna en fureur. Qui osait venir le déranger ? Quelle ne fut pas sa surprise de se retrouver face à l'elfe qu'un de ses amis avait frappé !

 

— Que fais-tu là ? Garde ! Hurla-t-il.

 

            Kellindil eut un sourire mauvais. Il susurra :

 

— Tu peux t'époumoner autant que tu veux. Tes petits gardes ne viendront pas t'aider.

 

— Pour… pourquoi ?

 

            Kellindil émit un petit rire sarcastique. Il pénétra plus avant dans la chambre. Ses yeux noirs noircirent un peu plus quand il aperçut Shanni allonger sur le dos la robe retroussée. D'une voix coupante, il informa :

 

— Parce qu'ils sont tous morts.

 

            La peur tenailla Vaughan. Le visage pâle, celui-ci tenta :

 

— Écoute, je t'offre tout ce que tu désires en échange, tu fais marche arrière et tu nous oublies. Qu’en dis-tu ?

 

— La seule chose que je désire, c'est ta vie, mon pauvre Vaughan.

 

            Au même moment, Kellindil évita de justesse la lame d'un des sbires de Vaughan. Celui-ci ne put faire une autre tentative. Il s'écroula sous la lame de l'elfe en colère. Vaughan attrapa sa propre épée et avec son dernier ami, ils foncèrent sur l'elfe. Mais, Kellindil n'eut aucun mal à les désarmer. Vaughan en perdit sa main. Du sang gicla partout dans la pièce avec son hurlement de dément. Personne ne pouvait plus l'aider. Les serviteurs avaient pris la fuite en entendant les combats.

 

            Kellindil observa sans la moindre pitié son adversaire fuir dans le couloir. Il ne tarderait pas à mourir. L'elfe laissa tomber son épée et fonça vers sa jeune cousine recroquevillée sur elle-même. Elle se débattit en sentant des bras l'entourer. Mais, elle se calma rapidement quand elle reconnut la voix de son cousin. Alors, elle se jeta dans ses bras et pleura de tout son saoul. Elle hoqueta :

 

— Il est mort, hein, Kellindil. Il ne fera plus mal à personne. Tu me le jures.

 

— Oui, Shanni. Il ne fera plus jamais de mal.

 

            Shanni enfouit son visage contre la poitrine de son cousin. Celui-ci la souleva sans le moindre effort. Il se détourna du carnage de la chambre et sortit sans un regard autour de lui.