Chapitre 3

 

            Matt Cauthon fit encore quelques clichés du mannequin vedette avant de poser enfin son appareil. Il exprima sincèrement ses félicitations à son modèle pour les excellentes photos. La jeune femme en était ravie. Elle avait spécialement choisi ce photographe, car il faisait toujours ressortir quelque chose de magique sur ses photos. Étant donné qu'elle voulait se donner toutes les chances de réussite dans le mannequinat, il lui fallait donc un book du tonnerre.

 

            Avec un soupir un peu las, Matt rangea sa boutique. Il avait promis à sa cliente qu'il lui enverrait très rapidement les tirages. Mais pour le moment, il n'en avait pas le temps. Il jeta un coup d'œil à l'horloge et la panique le rattrapa. Il allait être en retard.

 

            Il se dépêcha donc de quitter les lieux et se dirigea rapidement vers le parking situé un peu loin. Habituellement, il aimait la marche à pied, mais aujourd'hui, il se trouvait vraiment à la bourre. Si Akira l'apprenait, il subirait un éternel sermon de tous les diables. Bah oui ! Ce ne serait pas la première fois en plusieurs années que Matt serait en retard.

 

            Akira avait tendance un peu à oublier que lui aussi avait un travail aussi prenant que le sien. Son compagnon l'avait appelé dans l'après-midi pour lui demander d'aller chercher les jumeaux à sa place, car il était coincé dans une réunion qui n'en finissait pas. Matt adorait les petits, mais lui aussi était coincé. Il ne pouvait pas se permettre d'annuler des rendez-vous comme cela lui chantait.

 

            C'était parfois des sujets de dispute entre eux. Akira finissait toujours par reconnaitre ses torts et affirmait qu'il changerait, mais au bout de temps d'année, Matt s'était vite aperçu que c'était des paroles dites dans le vide. Akira était ainsi fait. Parfois, il était un peu égoïste, lunatique, mais terriblement attachant. Il était solide comme le roc et une seconde plus tard, il devenait plus malléable à souhait. Dans un sens, Akira et Shin étaient bel et bien des frères.

 

            Évidemment arrivé sur le tard, Matt dut se garer assez loin de l'entrée de l'école. Il dut faire le reste du chemin à pied. Quand il aperçut le portail encore fermé, il soupira de soulagement. Il fut bientôt rejoint par une jeune femme aux longs cheveux noirs et aux yeux bleus ciel. Elle lui adressa un sourire de bienvenue.

 

— Coucou, Matt. Comment va ?

 

            L'homme haussa les épaules. Puis, il avoua :

 

— Bien, mais il y a des jours où une irrésistible envie d'étrangler Aki me démange.

 

            La jeune femme émit un rire cristallin. Matt ne put s'empêcher de sourire également. Maeva Osborne avait bien grandi. Elle était la fille adoptive de leur ami Carlin Oda. Elle avait fini par épouser son meilleur ami de lycée. Ils avaient eu trois enfants, dont deux garçons et une petite fille. D'ailleurs, la petite poupée se trouvait précisément au côté de sa mère.

 

— Plus elle grandit et plus elle te ressemble, Maeva.

 

            La jeune maman caressa la tête de sa fille de quatre ans. Celle-ci leva les yeux vers sa mère et lui adressa un sourire enjôleur. Elle se tourna ensuite vers Matt et lui confia :

 

— Maman m'a promis que nous irions chez papy Carlin.

 

— Ah oui ? Et tu as hâte d'y aller, je suppose.

 

            La petite fille gloussa et pencha la tête.

 

— Tu supposes bien, oncle Matt.

 

— Et cela va être toute une histoire quand il faudra rentrer à la maison, s'exclama Maeva, en levant les yeux au ciel. Parfois, je me demande qui ils aiment le plus, leurs parents. Ou leur papy Carlin et papy Renko ?

 

— Maman, on t'aime, mais nos papys, ben c'est nos papys, quoi !

 

            Les deux adultes se mirent à rire de bon cœur. À ce moment le bruit du portail se fit entendre et une cohorte d'enfants apparut. Rand Osborne arriva le premier. C'était un jeune garçon ressemblant étrangement à sa mère, mais portant des lunettes lui donnant un petit côté cool. Il assaillit sa mère assez rapidement et une dispute fraternelle finit par avoir lieu entre Kalhan et lui.

 

            Matt se tourna à nouveau vers l'entrée de l'école et aperçut enfin les deux répliques. Comme toujours, les deux se tenaient la main. Les instituteurs ne trouvaient pas cela normal, évidemment. Akira avait même été convoqué. Il les avait rabroués en précisant qu'ils cherchaient juste une petite bête où il n'y en avait pas. Qu'avait-il de mal à ce que deux frères qui plus est jumeaux avaient de choquant qu'ils se tiennent par la main ?

 

            Matt croisa le regard bleu saphir de Kaigan. Celui-ci le montra à son frère. Hans  esquissa un sourire et lâcha la main de son frère pour foncer sur lui. Matt eut juste le temps de le rattraper avant qu'il ne s'étale. Hans était parfois un peu maladroit. Matt en était souvent troublé, car il avait ainsi l'impression de retourner dans le passé avec Shin enfant. Il n'y avait pas à dire, mais ces petits démons ressemblaient beaucoup trop à leur père d'origine.

 

— Pfft ! T'es vraiment maladroit, Hans ! s'exclama Rand.

 

            Le petit garçon haussa les épaules fatalistes. Il n'y pouvait rien si parfois il était un boulet. Il tira la langue à son ami d'enfance. Kaigan arriva à ce moment-là et donna un coup sur la tête de son frère.

 

— Banane ! Regarde où tu mets les pieds !

 

— Aïe ! T'es pas obligé de frapper ! Matou ! Dis-lui d'arrêter de me faire mal !

 

            Matt grimaça. Il entendit le rire moqueur de Maeva.

 

— Matou ? On dirait bien qu'ils ont pris la mauvaise habitude d'une certaine personne, mon pauvre Matt.

 

— Évidemment ! Qu'est-ce qu'ils ne feraient pas pour faire grogner de jalousie leur oncle préféré ?

 

— Pfft ! Oncle Aki est bête !

 

— Maman ! Je veux aller chez papy ! Dépêche-toi ! Lança d'un seul coup Kalhan en tapant du pied.

 

— Bah tiens ! Mademoiselle casse-pieds fait sa vilaine, persifla Kaigan.

 

            La petite fille lui lança un regard venimeux. Les deux adultes se regardèrent, amusés. C'était toujours ainsi.

 

— Je ne t'ai pas sonné, vermisseau.

 

            Hans secoua la tête exaspérée. Son frère était incorrigible. Son plaisir personnel était de se chamailler avec la plupart des filles. Pour coupé court à la future dispute, il lança à Matt.

 

— Matou ? On rentre ou on dort sur place ?

 

           

            Dès qu'ils furent rentrés dans leur petite maison au-dessus de la boutique de photo, les jumeaux s'élancèrent vers leur chambre qu'ils partageaient. Matt secoua la tête, amusée et fataliste aussi. Il se pencha et ramassa les chaussures laissées en vrac sur le palier du couloir, ainsi que les manteaux. Combien de fois déjà leur avait-il demandé de ranger leurs affaires ? Bien trop souvent à son gout et bien évidemment aucun des deux n'écoutait.  

 

            Les deux garçons s'arrêtèrent net devant l'entrée de leur chambre. Ils restaient abasourdis devant les deux petits lits. Quand ils avaient quitté leur chambre ce matin, c'était encore leur grand lit et maintenant…. Les jumeaux se regardèrent en silence avant de pousser un cri de joie. Kaigan fonça sur le lit posé contre la fenêtre et se laissa tomber dessus. Hans se rapprocha et s'exclama d'une voix légèrement moqueuse.

 

— T'es sure que tu veux celui-là ?

 

            Kaigan arrêta de sauter sur le matelas. Il s'installa en croisant les jambes.

 

— Pourquoi tu poses une question aussi idiote ?

 

— Idiote ? T'es sure ? Ne va pas pleurer quand il y aura l'orage, alors.

 

            Kaigan s'assombrit. Il jeta un coup d'œil à la fenêtre, puis après une longue hésitation, il s'en éloigna et rejoignit l'autre lit plus éloigné. Avec un sourire de triomphe, Hans s'assit sur le lit près de la fenêtre. D'un seul coup, Kaigan se retourna et se jeta sur son frère. Les deux garçons bataillèrent pendant un long moment tout en riant. Comme d'habitude, Hans perdit contre son frère.

 

— T'es un filou, Hans.

 

— Non, je suis un génie. Tu as tellement peur de l'orage que c'est trop facile de te manipuler.

 

            Kaigan attrapa la tête de son frère entre ses bras comme pour l'étouffer, mais en fait, il lui gratta son poing contre son crâne. Hans se débattait pour s'échapper tout en grognant contre son frère. Quand il put enfin se remettre debout, Hans frotta sa tête et lança un regard noir à son frère.

 

            Il allait répliquer quand il entendit une voix provenant de la cuisine. Alors oubliant tout, il fonça vers l'endroit suivi de près par Kaigan. Quand il vit la personne, il lui fonça dessus en criant son nom avec joie.

 

— Rei chou !

 

            Un homme, plutôt grand à la chevelure mi-longue d'un blond comme les blés, se retourna en entendant son surnom. Un sourire esquissa ses lèvres. Il attrapa le jeune garçon pour le soulever dans ses bras. Hans s'accrocha à son cou. Kaigan, un peu plus modéré, se rapprocha, mais il se fit harper par un deuxième homme. Celui-ci était plus grand que Matt également, mais il portait les cheveux longs bruns en queue de cheval. Sur ses bras, des tatouages pouvaient s'apercevoir.

 

            Kaigan se débattit en riant et s'écria :

 

— Non-pitié ! Laisse-moi partir, je ne veux pas devenir idiot.

 

— Ah ! Rei chou, regarde comment ce petit asticot me traite. Et toi, le morveux descend de ton perchoir, s'exclama le brun à Hans.

 

            Le garçon lui tira la langue et se serra un peu plus contre le blondinet. Celui-ci se mit à rire. Matt, quant à lui, secoua la tête. Parfois, il se demandait sérieusement si cette famille n'était pas atteinte de la folie. Finalement, les deux hommes finirent par déposer les jumeaux sur le sol afin qu'ils puissent s'asseoir à leur tour autour de la table. Aussitôt, Kaigan s'échappa et se rendit auprès de son frère toujours au côté du blond.

           

            Matt servit le café à ses invités, pendant que les jumeaux prenaient leur goûter. Ensuite, il s'installa à son tour et finit par demander.

 

— C'est gentil d'être venu nous rendre visite, mais je suppose que vous avez quelque chose à demander.

 

— On ne peut rien te cacher, Matt. Je suis venue pour prendre rendez-vous pour une séance de photo. Ce serait pour le prochain album, expliqua Rei Harada Miori, pianiste de profession. Il est fort probable également que ce soit le dernier.

 

            Matt glissa son regard vers le bras gauche du pianiste. Des années auparavant, Rei avait été drogué par son oncle. Son bras en avait souffert. Quel dommage ! Rei était un excellent musicien.

 

— Pas de souci, dis-moi les jours qui te conviendront. Je m'arrangerais pour être libre ces jours-là, répondit Matt, peu après.

 

            Le brun restait silencieux depuis un moment, puis il demanda abruptement.

 

— Auriez-vous des nouvelles de Shin ?

 

            Matt lui jeta un regard surpris. Ludwig Carlin Junior de la Forestière Lagardère était le neveu de Carlin Oda, mais également le meilleur ami de Shin Soba. Il jeta un coup d'œil du côté de Rei. Celui-ci, également, attendait la réponse.

 

— Oui, bien sûr. Enfin, ce sont les jumeaux qui reçoivent des nouvelles. Akira, d'ailleurs, en est vert de jalousie. C'est trop… comment dire… Amusant.

 

— Les jumeaux ?

 

— Bah oui ! Nous, banane, s'exclama Kaigan.

 

— Kaigan ! Tu dois être plus poli avec les adultes, le rabroua son frère.

 

— Je ne t'ai pas causé, toi !

 

— Ça suffit ! Coupa court Matt.

 

            Les jumeaux baissèrent la tête comme prise en faute. Puis, Hans avoua :

 

— On reçoit une lettre de Shin presque tous les trois mois. La dernière, nous l'avons eue hier.

 

            Ludwig restait un peu sur le cul. Shin avait laissé ses fils à son frère aîné. Il avait pensé alors qu'il ne les aimait pas. Il s'était trompé sur son ami. Enfin, il fallait dire aussi que Shin était une vraie girouette.

 

— Alors, comment va-t-il ?

 

 — Pourquoi nous te le dirions ? Si Shin ne t'écrit pas, c'est peut-être parce qu'il ne veut pas que tu le saches, murmura Hans, moqueur.

 

— Matt ? Tu me permets que je les étrangle ? Peux-tu me dire pourquoi il a fallu qu'ils héritent autant de cet énergumène qui me sert d'ami ?

 

— Je ne pense pas qu'Akira sera d'accord que je t'en donne la permission, même si j'avoue que parfois, cela me démange également.

 

— Hein ? Tu nous aimes plus Matou ? S'écria Hans en se rapprochant du compagnon de son oncle.

 

            Matt soupira fataliste à nouveau.

 

— Je t'adorerais encore plus si tu arrêtais de m'appeler Matou.

 

            Hans pencha la tête et secoua la tête avec un sourire espiègle affiché sur les lèvres.

 

— Je ne peux pas. J'adore trop la tête que tu fais et surtout celle d'oncle Aki.

 

            Les deux invités éclatèrent de rire. Matt finit par se joindre à eux. Comment ne pas les aimer ces deux énergumènes ? C'était impossible de les détester. Rei tenta à son tour.

 

— Et à moi, est-ce que tu me dirais comment va Shin?

 

            Les jumeaux se concertèrent du regard. Ludwig pouvait facilement repérer la lueur taquine dans leur regard. Kaigan pencha la tête et posa un doigt sur ses lèvres. Puis, il annonça :

 

— D'accord, mais à la condition que tu viennes prendre ton bain avec nous, Rei chou.

 

— Moi, je veux bien le prendre avec vous, si vous voulez.

 

— Non, avec Rei chou, pas avec toi. Nous ne prenons pas notre bain avec un pervers.

 

            Rei ne put s'empêcher d'éclater de rire devant la tête de son compagnon. Il en rajouta exprès.

 

— Tu vois que j'ai raison. On dit toujours que la vérité sort de la bouche des enfants.