Chapitre 2

 

            Comme convenu, Shin revint deux jours plus tard avec deux couffins. Akira avait posé quelques jours de repos afin de se réhabituer à s'occuper de jeunes enfants. Quand son jeune frère sonna à la porte, il inspira un long moment avant d'aller ouvrir. Shin le salua d'une voix un peu bourrue. Akira en fut un peu étonné.

 

            Shin emmena les jumeaux directement dans la chambre d'ami qui se transformera au fil des jours en chambre d'enfant. Il déposa les couffins sur le lit. Il se pencha pour observer sa progéniture. Il ne pouvait pas nier s'être quand même attaché à ses deux petites choses. Il se mordit un peu la lèvre en caressant la joue rose de Kaigan.

 

            Akira arriva à ce moment et aperçut le geste. Il ne comprendrait jamais son frère. Quel stupide gamin ! Comme pris en faute, Shin sursauta et se retourna vers son frère. Le regard vert pailleté d'or était trouble. Akira soupira. Il comprenait aisément. Depuis la disparition de Hans, le jeune homme que son frère avait éperdument aimé, il avait peur de s'attacher et d'aimer à nouveau.

 

— Peux-tu me dire pourquoi tu as donné le nom de Hans à un de tes fils ?

 

            Shin passa une main dans sa chevelure brune ébouriffée. Il jeta un autre coup d'œil aux deux petites formes. Les deux garçons dormaient à point fermé. Il haussa les épaules.

 

— Le Hans que j'ai connu n'a pas eu une vie heureuse. Tu le sais, Aki. Je me suis dit qu'ainsi, je lui offrais une nouvelle chance de bonheur. C'est idiot, pas vrai ?

 

            Akira suivit son jeune frère jusqu'à la cuisine. Shin s'installa comme à son habitude. Akira lui servit une tasse de café.

 

— Tu n'es pas un idiot, Shin. Loin de là ! Tu as tout fait pour aider Hans. Peut-être pas de la bonne manière, mais tu es le seul à avoir essayé.

 

            Akira ne put s'empêcher de lui ébouriffer encore plus les cheveux. Shin émit un petit rire. Le moral était revenu au beau fixe.

 

— Tu es un vrai papa poule, Aki. Tu vas me manquer.

 

— Pourquoi avoir accepté cette mission ?

 

            Shin se laissa aller contre le siège. Il demanda l'autorisation pour fumer. Après quelques instants, il avoua :

 

— J'ai besoin de m'aérer. Lina également. Notre couple durera le temps qu'il durera. Je ne m'en fais pas trop. Je sais déjà qu'un jour ou l'autre, ça cassera.

 

            Akira secoua la tête, stupéfaite.

 

— Alors, pourquoi l'avoir épousé ?

 

— Pourquoi pas ? J'aime Lina, Aki. Peut-être pas de la même manière que j'ai aimé Hans, mais elle m'a sauvé aussi comme Ludwig. Je lui dois bien ça.

 

— Et tes amis ? Comment ont-ils pris ta soudaine envie de prendre la fuite ?

 

            Shin se mit à rire.

 

— Plutôt bien. Même s'il a fallu que j'assomme Nathaniel pour qu'il arrête de me fatiguer avec ses mains baladeuses. Sa dernière phrase a été de m'informer que puisque je le quittais, il irait ennuyer son Aki chou.

 

            Akira grimaça faisant rire son frère, encore plus. Quelle poisse !

 

— Luka ne pourrait pas lui mettre une laisse pour le faire tenir tranquille.

 

— Tu rigoles ? Luka ne vaut pas mieux. Il adore t'entendre râler.

 

            Akira soupira. Il garda le silence un instant avant de changer de sujet.

 

— Tu es sure que cela ira pour les petits, Shin. Ne vont-ils pas te manquer ?

 

            Shin détourna le regard. Il s'agita sur son siège.

 

— J'ai retrouvé de vieilles photos de nous. Les jumeaux nous ressemblent. C'est incroyable à quel point on nous aurait pris pour des jumeaux si nous avions le même âge. Euh !… Me manquer ? Je pense qu'ils me manqueront un peu. Mince alors !

 

            Shin se frotta le nez pour reprendre contenance.

 

— Aki, je ne changerais pas d'avis. Je veux que ce soit toi qui les élèves avec Matt. Ils seront bien plus heureux ainsi.

 

— Ils pourraient l'être aussi avec toi, Shin.

 

            Le jeune homme eut un rire un peu faux.

 

— Possible. Mais, je serais trop occupé. Et puis, je ne préfère pas les laisser avec Lina dans les parages. Je ne veux pas qu'ils deviennent aussi capricieux que nous deux. J'ai déjà bien du mal à m'occuper de moi-même. Je dois aussi m'occuper de Lina et de ses humeurs. J'ai fait le bon choix. Je n'ai rien décidé sur un coup de tête, Aki. J'ai murement réfléchi, tu sais.

 

            Des pleurs empêchèrent Akira de prendre à son tour la parole. Shin en fut soulagé. Voyant son frère se dirigeait vers la chambre, Shin s'enquit.

 

— Je vais m'éclipser, Aki. Je resterais en contact, promis.

 

            Le jeune homme se rapprocha de son frère et déposa un baiser sur sa joue. Celui-ci en fut estomaqué. Shin sortit de l'appartement un peu comme s'il avait le diable à ses trousses. Akira plongea dans ses pensées tout en rejoignant la chambre où les pleurs retentissaient. Il ne savait plus quoi pensé sur les intentions de son frère ? Était-ce réellement bien ainsi ?

 

            Akira se pencha sur la forme agitée de soubresauts. Il souleva la petite créature du nom de Hans devant lui. Celle-ci s'arrêta aussitôt de pleurer. Il avait les yeux grands ouverts. Ils avaient à peine deux mois. Hans avait hérité des yeux de son père. Akira eut l'impression de tenir à nouveau Shin au même âge. Cela lui fit un drôle d'effet.  Il eut un sourire pathétique. Il s'adressa à la petite forme dans ses bras.

 

— Il m'a bien eu. Il savait bien que je craquerais. Je suis sûr que ton frère et toi alliez me mener par le bout du nez comme votre père.

 

            Un sourire apparut sur les lèvres de Hans comme si l'enfant avait compris et était tout à fait d'accord. Quand Matt rentra de son shooting, il retrouva son compagnon installé dans le canapé avec les deux bébés dans les bras. Amusé, il se laissa choir près de lui. Akira rougit légèrement pris en faute. Matt baissa son regard sur une des formes à moitié endormies. Il en piqua un dans les bras d'Akira. Il le leva devant les yeux.

 

— C'est lequel celui-là ?

 

— Pfft ! Ils sont faciles à reconnaitre. Ils n'auront pas les mêmes couleurs d'yeux. Tu as Kaigan. Il a déjà du caractère Miori. Je vais juste espérer que ce ne sera pas un second Erwan.

 

            Matt jeta un coup d'œil vers son amant, amusé. En y réfléchissant, Akira avait raison. Ce serait bien si cette petite créature évitait d'être comme le fils de Mili Miori, leur amie d'enfance. Ce garçon avait quatorze ans et c'était une vraie plaie. Il en faisait qu'à sa tête, aimait par-dessus tout rendre sa mère ou son père chèvre. Il squattait souvent chez Carlin afin de rester auprès de Luce, le fils adoptif de la famille.

 

            À cet instant, la porte d'entrée retentit. Ils n'eurent pas à se lever pour ouvrir, car des voix se firent aussitôt entendre. Parlez du démon et voilà qui pointait son nez. Les deux hommes se regardèrent en silence avant de soupirer. Matt se leva et se dirigea vers le couloir d'où les voix provenaient.

 

            Un homme, une femme et deux enfants s'y trouvaient. Ce fut l'adolescent qui le repéra en premier. C'était un grand gaillard aux cheveux bruns et aux yeux d'un bleu intense. Matt baissa son regard sur le bébé et se rendit alors compte que les deux avaient les mêmes yeux. Il comprenait mieux ce que voulait dire son compagnon.

 

— Matou ! Tu es trognon avec cette petite chose dans les bras, s'exclama l'adolescent avec une certaine insolence.

 

— Bonjour Erwan. On dirait que tu es très en forme.

 

            L'adolescent allait répondre, mais il se fit bousculer par l'autre jeune garçon. Celui-ci était tout en longueur, mais pas très grand. Ces yeux mordorés étaient rehaussés par sa tignasse noire comme l'ébène et sa peau pâle. Il avait un sourire d'ange sur les lèvres.

 

— Coucou, Matou.

 

            Matt soupira. Les jeunes faisaient toujours exprès de l'appeler ainsi juste pour énerver Akira. Ça fonctionnait toujours. Le garçon tira sur la manche de l'homme afin qu'il se baisse. Matt ne se fit pas priver. Il se baissa afin de mettre le bébé à son niveau.

 

— Il est minuscule, laissa échapper le garçon, les yeux brillants.

 

            Deux bras entourèrent le cou de l'enfant. Celui-ci leva les yeux vers son père adoptif.

 

— Un petit Shin miniature, murmura l'homme en question.

 

— Et pour le compte, j'en ai deux, s'enquit Akira en arrivant avec le deuxième. Que me vaut votre visite ?

 

            La femme, restée en arrière, arriva à ce moment et elle s'élança vers son meilleur ami.

Elle se jeta littéralement sur lui pour l'embrasser. Ensuite, elle ne se gêna pas le moins du monde à lui piquer le petit Hans. Elle lui déposa une petite bise sur le front.

 

— Ah ! Je craque. Ils sont trop choux.

 

            Après un moment tout le monde fut installé dans le salon avec boisson et tout. Les jumeaux avaient été installés dans leur couffin. Erwan et Luce les entouraient, émerveillés. Milli était assise entre Akira et Carlin. Matt dut se résoudre à se poser dans le fauteuil. C'était toujours ainsi quand les deux amis de son compagnon étaient dans les parages. Il était toujours mis de côté.

 

            Cela ne le gênait pas le moins du monde. Il aimait observer. Il pouvait ainsi repérer des expressions différentes chez Akira qu'il ne voyait pas tous les jours et avec lui. Tout comme il en faisait d'autres en présente de son frère Shin. Parfois, Matt se désespérait de ne pas avoir son appareil photo. Il en ferait des merveilles.

 

— Je croyais que tu ne voulais plus pouponner. Répliqua Carlin au bout d'un temps.

 

            Akira se mordit la lèvre. Il se souvenait très bien avoir traité son ami de fou quand celui-ci avait adopté Luce. Il eut un petit rire. Il céda.

 

 — Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

 

— Oui, c'est vrai. Mais, la garde des jumeaux, c'est une idée de Shin. Pas vrai ?

 

— Carlin ? Arrête d'être aussi clairvoyant. T'es pénible.

 

            En réponse, Akira cria de douleur après avoir reçu un coup sur la tête. Son ami n'avait pas perdu l'habitude de frapper.

 

— Je ne suis pas clairvoyant, banane. Shin est venu et m'a demandé mon avis et celle de Ren. Il n'a pas agi sur un coup de tête comme on pourrait le penser. Il a longtemps hésité avant de te laisser la charge des jumeaux.

 

— Pourquoi ? Il n'avait pas confiance à mes capacités ?

 

— Akira, t'es idiot parfois, laissa échapper Carlin.

 

— Si seulement c'était parfois, reprit Mili, amusée. Au contraire, tu es la personne en qui Shin a le plus confiance. Mais, il ne voulait pas t'encombrer. Il ne peut pas les garder. Je pense sincèrement qu'il a raison. Il se connait trop bien, ce petit. Et il connait encore mieux Lina. J'aime beaucoup ma belle-sœur, mais parfois, elle me donne des envies de meurtre.

 

            Milli couvrit son fils d'un regard maternel. Elle soupira.

 

— Imagine, elle a réussi l'exploit de mettre Erwan en rogne. Mon petit amour aime faire l'inverse habituellement. Mmmh ! Ça doit tenir de famille.

 

            L'adolescent jeta un regard noir à sa mère. Elle entendait par quoi là ? Qu'il était un démon ?

 

— M'man évite de me comparer à tante Lina. Tu serais mignonne.

 

— Pourquoi Wan ? Tu es aussi démoniaque que peut l'être tante Lina, voire plus, s'exclama alors Luce, sans quitter des yeux les deux endormis.

 

— Luce ? Commença par menacer l'adolescent.

 

            Le garçon en question leva alors ses yeux mordorés vers son ami. Celui-ci détourna aussitôt les yeux. Il soupira. Il n'y arriverait jamais. Il ne pouvait jamais contredire Luce. Impossible ! Carlin eut un sourire amusé. Il avait remarqué l'échange. Son petit Luce était une merveille. Il se laissa aller en arrière et croisa les bras.

 

— Je sens que je vais m'amuser à vous observer pouponner tous les deux. Qu'est ce que je vais me régaler ? Et surtout m'éclater !