Chapitre 6

 

            Kellindil et Soris se regardèrent un instant pour savoir la marche à suivre. La plupart du temps, quand un humain venait au Bascloître, c'était pour y mettre le chaos. Soris s'excusa auprès des deux femmes, puis avec son ami, il se dirigea vers cet invité indésirable. L'homme en question ressemblait à un soldat sans en être réellement un. Il en avait juste un peu l'attitude. C'était invariablement un guerrier.

 

            L'homme les observa venir vers lui en silence. Il semblait légèrement amusé. Il était également intrigué par l'elfe aux cheveux noirs. Il pouvait deviner chez lui une certaine noblesse d'âme, mais aussi une irrésistible envie de liberté. Si seulement, il pouvait se permettre d'enlever ce garçon à sa vie dans le Bascloître, il le ferait sans hésitation. Mais, Duncan savait qu'il n'en avait pas la possibilité. Ce garçon devait se marier aujourd'hui. Soris ne se présenta pas avant de lancer d'une traite à l'étranger.

 

— Vous devriez partir, les étrangers ne sont pas les bienvenus.

 

            Kellindil fut surpris par l'attitude de l'humain. Habituellement, les humains agissaient comme s'ils avaient tous les droits et souvent, les elfes se faisaient rabroués avec menace dès qu'ils osaient le lever le ton sur eux. Mais, cet homme agit différemment. Il leur adressa un simple sourire tout en s'excusant de son intrusion.

 

— Pardonnez-moi d'être présent alors que je ne suis pas le bienvenu. Mais, j'ai entendu dire que mon vieil ami Valendrian allait représenter deux mariages. Je sais que c'est un évènement important.

 

            Soris se sentit très mal à l'aise tout à coup. Kellindil haussa les épaules. Moins intimidé, il expliqua :

 

— Nous sommes les futurs mariés. J'espère que vous n'en voulez pas trop de l'accueil donné par mon ami Soris. Il est assez stressé.

 

— Et vous ? N'êtes-vous pas dans le même état ? Demanda Duncan, intrigué.

 

— Non, c'est juste une formalité à passer. De toute façon, je ne peux pas fuir cet engagement. Alors… Répliqua le jeune elfe en haussant à nouveau les épaules.

 

— Ah lala ! On dirait bien que tu vas à l'échafaud, Kellindil. Tu devrais être plus enthousiasmé, lança une voix derrière eux.

 

            Un vieil elfe venait de faire son apparition. C'était le doyen du Bascloître de Dénérim.

 

— Je ne vois pas pourquoi je le serais, marmonna Kellindil, avant de faire volte-face pour partir dans une autre direction.

 

            Soris observa son ami un instant interdit, avant de le suivre après avoir salué le doyen. Valendrian soupira en suivant des yeux les deux jeunes elfes. Il se sentait un peu responsable. Il était celui qui avait conseillé Cyrion à marier son fils pour le calmer. Il avait toujours eu peur que Kellindil finisse par dire ou faire quelque chose qui l'amènerait dans des ennuis impossibles à réparer.

 

            Valendrian appréciait chaque elfe qui vivait dans son Bascloître. La plupart d'entre eux, il les avait vus naitre et grandir. Il voulait le bonheur pour chacun d'entre eux.  Il se tourna ensuite vers l'humain et lui adressa un sourire d'excuse.

 

— Je suis désolé pour le comportement de mes semblables.

 

— Tu n'as pas à t'excuser, Valendrian. Leur attitude est tout à fait normale. Et ne t'inquiète pas inutilement, je ne suis pas venu pour t'emprunter un membre de ta communauté.

 

            Le vieil elfe se sentit soulager de l'apprendre. Il n'avait rien contre les gardes des ombres, mais il voulait juste protéger sa famille. Il invita Duncan à se rendre près de l'arbre sacré où la prêtresse d'Andrasté venait d'arriver. Le mariage allait avoir enfin lieu.

 

            Tout le village se trouvait présent. Ils entouraient les deux couples. Personne ne pouvait deviner sur le visage des deux elfes masculins à quel point, ils aimeraient être ailleurs. Pour Soris, ce n'était juste que la peur de l'engagement, mais pour Kellindil, c'était autre chose. L'engagement en lui-même ne lui faisait pas peur, mais il savait bien qu'il ne désirerait jamais sa future femme.

 

            Il commençait à ressentir déjà ce sentiment de frustration qu'il avait déjà ressenti après le décès de sa mère. Il avait l'impression d'étouffer, d'être enchainé. Ce n'était vraiment pas juste. Pourquoi n'avait-il pas le droit de regard sur sa vie ?

 

            La Prêtresse commença par la prière à la Déesse où elle demandait de vénérer celle qui s’était sacrifiée pour la paix. À la fin, alors qu'elle allait dire les sacrements du mariage, des bruits de pas se firent entendre. Une troupe d'humains apparurent. Il s'agissait du fils d'un Iarl, Vaughan. Il était accompagné par ses deux amis et par ses trois gardes du corps. Il s'arrêta à quelques pas des jeunes futurs mariés.

 

            Les villageois se reculèrent trop effrayé par ces humains qu'ils savaient mauvais. Vaughan sourit avec un plaisir évident. Il aimait voir la crainte sur le visage de ces elfes maudits. Il lorgna les jeunes mariées. Il se lécha les lèvres avec délectation. Il s'enquit :

 

— J'ai appris qu'un double mariage aurait lieu. Comment se fait-il que nous ne soyons pas mis au courant de ce genre d'évènement ? Je voudrais bien y mettre mon véto, mais je ne suis pas aussi mesquin. Par contre, ces deux jeunes femmes avec leurs demoiselles d'honneur sont les bienvenues dans mon domaine.

 

— Nous sommes en pleine cérémonie, commença à dire la Prêtresse.

 

— Fermez-la ! Qui vous donne des dons pour les miséreux ? Eux, peut-être ? Laissez-moi rire ! Non, non, le mariage se fera demain sans faute, mais avant, je vais m'amuser avec ces jeunes demoiselles avec mes amis.

 

            Les amis en question n'avaient pas entendu pour se rapprocher des jeunes filles en question. Elles regardaient autour d'elles effrayer, mais personne ne bougeait, ni ne bronchait. Vaughan eut un sourire mauvais. Ces elfes étaient de vraies mauviettes. Il s'approcha de Kalendria afin de l'attraper par le bras. Mais, un elfe se mit en travers. Il le regardait droit dans les yeux sans la moindre expression de frayeur.

 

— Regardez ça ! Tu veux m'empêcher de prendre ta compagne ? Haha ! Tu es bien naïf, charogne.

 

            Les yeux noirs de l'elfe se noircirent encore plus lui donnant une expression froide et coupante. Vaughan sentit une sueur froide l'envahir qui ne dura pas longtemps, car un de ces amis se faufila à l'arrière et frappa l'elfe d'un coup rapide. Le jeune elfe tomba inconscient. À ce moment-là, un cri de fureur retentit et une jeune fille apparut comme une furie. Elle jeta une jarre sur Vaughan.

 

            Celui-ci, furieux, frappa violemment la jeune elfe. Il ordonna à ses hommes de la prendre avec eux également. Il allait dompter cette femelle pour lui montrer où se trouvait sa véritable place dans ce monde.

 

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            Kellindil porta une main à sa tête. Une douleur aiguë lui vrillait les tympans. Un soupir de soulagement retentit juste à côté de lui. Il ouvrit les yeux et croisa le regard inquiet de son père et de Soris. Celui-ci l'aida à se remettre debout. Aussitôt, Kellindil regarda autour de lui. Les femmes pleuraient dans un coin. Les hommes restaient là, la tête baissée de honte.

 

            Kellindil comprit de suite la situation. Il pinça les lèvres. La colère commençait à poindre le bout de son nez. Il en avait plus qu'assez de cette attitude de soumission. Il repoussa la main de son père.

 

— Où les ont-ils emmenés ? Demanda-t-il.

 

            Cyrion secoua la tête, refusant de répondre. Soris eut moins de scrupule.

 

— Dans le domaine de Vaughan. Kellindil ? Ils ont également Shanni.

 

— Quoi ?

 

— Elle a frappé Vaughan quand elle t'a vu t'écrouler. Je ne pouvais rien faire, je suis désolé.

 

— Je vais aller la chercher.

 

            Cyrion retient le bras de son fils avec fermeté. Kellindil jeta un regard noir à son père.

 

— Tu me peux haïr, fils, mais je t'interdits de faire quelque chose qui causera ta perte.

 

            Kellindil secoua violemment son bras pour se dégager.

 

— Tu m'interdis ? Là, c'est la goutte d'eau ! Non, père. Je vais sauver Shanni. Que tu le veuilles ou non ! Comment pouvez-vous rester sans rien faire ? C'est… c'est…

 

            À ce moment, Valendrian et Duncan arrivèrent. Le doyen tenta bien de calmer ce jeune elfe impulsif, mais il parvint juste à le rendre encore plus furieux. Duncan tendit alors sa main vers Kellindil. Le jeune elfe resta bouche bée devant l'épée tendue. Il jeta un regard surpris au garde des ombres.

 

— Ne veux-tu pas aider ta cousine ? Je pense que tu auras surement besoin de cette arme.

 

            Les yeux noirs de Kellindil brillèrent de reconnaissance. Il prit fermement l'arme dans une main et la soupesa. Elle était parfaite. Duncan jugea le garçon. Il avait vu juste. Kellindil n'était vraiment pas fait pour être enfermé. Apercevant une certaine nervosité du côté de Soris, Duncan lui tendit un arc.

 

— Je suppose que vous voulez aider également. Vous aurez besoin de ceci. J'aimerais vous aider également, mais je n'en ai pas la permission. Ma mission est trop importante pour que je m'égare. Je suis désolé.

 

            Kellindil hocha la tête. Il n'avait pas besoin d'en connaitre davantage. Le simple fait de leur avoir permis d'être utiles valait toute l'aide possible. Sans un regard en arrière, il s'éloigna sans attendre Soris. Celui-ci hésita encore un instant avant de rejoindre en courant son ami de toujours. Il ne pouvait pas se permettre de le laisser seul affronter le danger.

 

— Pourquoi Duncan ?

 

— Valendrian, vous êtes le doyen. Vous connaissez chaque individu de cette communauté. Voulez-vous réellement être le responsable de la détresse de ce garçon ?

 

            Le vieil elfe baissa la tête, épuisée. Il ferma les yeux.

 

— Non, je ne veux que leur bonheur. Mais, que peut-il espérer de plus que cette vie ?

 

— Une certaine liberté, même si celle-ci a une certaine contrainte. Je suis désolé, mais vous n'aurez pas le choix. Il faudra le laisser partir.