Chapitre 5

 

            Le radeau s'éloignait de la tour. Ywain l'observait en silence. Comment en était-il arrivé là ? Il n'arrivait pas encore à croire qu'il quittait définitivement le cercle. Il n'avait même pas eu voix au chapitre. Il allait devenir un garde des ombres, un garde de légende. Là où il n'arrivait pas à se remettre, c'était de savoir qu'il était libre, enfin d'une certaine façon.

 

            Les templiers gardaient toujours son phylactère. Si par malheur, il tournait mal, Ywain les verrait arriver un jour pour l'abattre sans autres formes de procès. Un soupir s'échappa de ses lèvres minces attirant l'attention de Duncan. Celui-ci lui posa une main rassurant sur l'épaule.

 

— Désolé de vous obliger à quitter votre foyer.

 

— Ce n'est rien. Ce sera l'occasion inespérée de connaitre le monde autrement que par les livres.

 

            Duncan hocha la tête avec un sourire énigmatique. Dès qu'ils furent revenus sur la terre ferme, ils furent accueillis par deux nains. Tyia s'exclama fortement :

 

— Duncan ne me laissait plus seule avec cet énergumène. C'est vraiment une honte pour un nain de détester à ce point la bière. J'hallucine, il fait partie de la classe des nobles en plus.

 

            Amusé, Duncan jeta un coup d'œil vers Nazim qui ne bronchait pas à quelques pas de distance de la jeune naine. Se sentant observer, le nain leva les yeux. Il eut un sourire d'excuse tout en haussant les épaules. Il aperçut alors le jeune mage derrière le garde des ombres.

 

— On dirait bien que vous venez d'embaucher un nouvel élément, Duncan.

 

            Tyia s'arrêta net et aperçut également l'humain. Elle renifla, pas très galamment.

 

— Bah ! Qu'est-ce qu'il a de si extraordinaire ? C'est juste un humain.

 

            Nazim jeta un coup d'œil courroucé. Cette femme n'avait vraiment aucune délicatesse.

 

— Je te ferai dire que Duncan est un humain également.

 

— Non sans blague ? Comme si je ne le savais, bougre d'idiot.

 

            Duncan secoua la tête amusée. Il ne regrettait pas de les avoir choisis. Il fit les présentations.

 

— Je vous présente Ywain. J'espère que vous allez bien vous entendre lors de notre voyage.

 

— Ah ! Où est-ce que vous nous emmenez maintenant ?

 

— A Dénérim au Bascloitre. J'aimerais rendre visite au doyen. C'est un ami de longue date.

 

— Pouah ! Des elfes, maintenant. Quelle poisse ! Laissa échapper Tyia tout en grimaçant.

 

— Un peu de convenance, Tyia.

 

— La ferme, Nazim. Quand on ne sait pas boire de la bière, on se la ferme.

 

 

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            Kellindil ne voulait pas l'entendre. Il faisait la sourde d'oreille. Hors de question de se lever aujourd'hui ! Ce jour était maudit. Quelle folie avait attrapé son père pour lui faire ce coup en douce ? La voix insistante de sa cousine se fit plus stridente.

 

— Debout Kellindil ! Lève-toi, gros fainéant ! C'est un grand jour aujourd'hui. Allez !

 

            La jeune elfe du haut de ses quinze ans tapa du pied agacé devant l'inaction de son cousin préféré. Ce bougre d'âne ne fera rien pour se motiver ou être agréable envers son entourage. Les mains sur les hanches, elle observa le dos fin du prétendu endormi. La jeune elfe secoua se petite tête rousse. Un sourire malicieux apparut sur ses lèvres roses. Des fossettes apparurent alors sur ses joues rondes et aux tâches de rousseur.

 

            Elle se rapprocha silencieusement du lit et d'un geste rapide et efficace, elle leva la jambe et donna un violent coup de pied droit dans les fesses de son cousin. Celui-ci sursauta de surprise et chavira de son lit. Un grand bruit de chute se fit entendre. Shanni porta une main à sa bouche pour étouffer son rire.

 

            Kellindil se redressa en se frottant le derrière. Il se retourna vers la coupable. Il voyait bien qu'elle se retenait en grande peine de rire de sa chute. Il soupira fataliste. En soupirant à fendre l'âme, il se laissa choir sur le bord du lit.

 

            Le rire de Shanni s'évanouit aussi vite. Elle voyait pour la première fois son cousin complètement démoralisé. Elle pouvait le comprendre. Kellindil n'était pas un homme aimant être lié par la contrainte. Elle adorait son oncle, mais là, il avait mal calculé. Elle savait qu'il l'avait fait afin d'empêcher la fuite de son fils unique.

 

            Kellindil ne supportait plus de vivre dans le Bascloître. Il avait l'impression d'être dans une prison, de n'avoir aucun avenir. Il se sentait contraint de vivre dans une misère éternelle, d'être obligé de vivre une vie ennuyante jusqu'à la fin de sa vie.

 

            La jeune elfe se tordit les mains avant de se décider à être positif. Elle s'approcha et lui attrapa le bras pour le mettre debout. Il se laissa faire sans broncher. Ils avaient la même taille tous deux, mais ils ne se ressemblaient pas le moins du monde. Kellindil avait hérité de la beauté de sa mère, de sa grâce et de son agilité. Alors que Shanni dut à son caractère emporté, elle préférait garder les cheveux courts. Son cousin, lui, les portait mi-long et d'un noir d'ébène. Il les portait régulièrement natté.

 

            Shanni les aimait beaucoup. Elle l'enviait même. Elle adorait les toucher et les brosser. Kellindil ne bronchait jamais. Il semblait aimer qu'elle s'en occupe. Kellindil était plus un grand frère qu'un cousin. Il l'avait longtemps surprotégé après la mort de ses parents. Il l'avait accepté dans sa propre famille. Il l'avait également emmené partout avec son meilleur ami Soris. Shanni connaissait le secret de Kellindil. Elle savait pourquoi il ne voulait pas se marier, mais il ne pouvait y échapper.

 

— Allez ! Retrouve le sourire, Kellindil. C'est un grand jour aujourd'hui.

 

— Ah oui ? Tu veux plutôt dire : « c'est ton jour maudit ».

 

— Allons, allons ! Ne dramatise pas à ce point. Peut-être seras-tu étonné ? Ta future est une vraie beauté. Mon oncle ne t'a pas choisi la plus vilaine.

 

            Kellindil soupira de plus belle. Il n'avait vraiment pas envie de faire le moindre effort. Il leva les yeux vers sa jeune cousine. Elle se mordait les lèvres. Elle tentait désespérément de lui remonter le moral. Il ferma un instant les yeux. De toute façon, il pouvait se débattre comme il voulait, il ne pourrait rien y faire. Son destin avait été tracé. Il serait dans l'obligation de se marier avec la femme choisie par son père, sinon le déshonneur serait jeté non seulement sur sa famille, mais également sur celle de cette jeune femme inconnue. Quelle poisse !

 

— Bien, bien. Je vais faire un effort pour être aimable. Pfft ! Mais ne m'en demande pas plus.

 

            Shanni sourit. Elle se jeta dans les bras de son cousin et l'embrassa sur la joue. Elle l'adorait et elle aurait aimé le voir plus heureux. Elle s'éclipsa un instant et revint avec des vêtements dans les bras. Elle les lui tendit.

 

— Voilà tes vêtements de mariage. Habille-toi vite et ensuite va rejoindre Soris. Vous pourrez ainsi aller à la rencontre de ta future femme.

 

            Ne le voyant faire aucun geste pour prendre les vêtements, elle les lui déposa dans les bras par la force. Ensuite, elle s'éclipsa avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit. Même s'il ne voulait pas de ce mariage, elle savait bien qu'il l'accepterait quand même. Kellindil aimait beaucoup trop son père pour lui jeter le déshonneur en pleine face.

 

            Quelques instants plus tard, la porte de la chambre s'ouvrit laissant le passage à un jeune elfe dans une tenue écrue aux broderies d'or. Cyrion soupira de soulagement en apercevant enfin son fils. Il l'accueillit avec un sourire bienveillant. Perdre son épouse avait bien failli l'achever, alors il ne voulait pas perdre son fils également. Il était toute sa vie.

 

— Voilà un bien bel homme, dis-moi !

 

            Kellindil grimaça. Il détestait les compliments sur son physique. Certains humains avaient même tendance à le prendre pour une femme. C'était déjà assez humiliant. Même s'il avait tendance à être plus attiré par les hommes que par les femmes, il n'appréciait pas pour autant la comparaison.

 

— Ta mère serait fière de toi, mon fils.

 

            Kellindil haussa les épaules. Il ne put s'empêcher de laisser échapper.

 

— Mère m'aurait laissé choisir mon destin.

 

            Le jeune elfe se mordit la lèvre. Il venait de blesser son père. Celui-ci baissa la tête, un peu triste. Il espérait que son fils lui pardonnerait un jour. Pour éviter de dire une nouvelle ânerie, Kellindil préféra s'échapper vers l'extérieur où l'attendait un autre elfe de son âge.

 

            Soris était son ami d'enfance. Ils avaient fait les quatre cents coups ensemble. Ils avaient beau être très proches, Kellindil n'avait jamais osé avouer à son ami son secret. Il ne voulait pas perdre le seul ami qu'il avait. Parfois cela l'étouffait, il avait alors envie de hurler à mort.

 

— Ah ! Te voilà enfin, Kellindil. J'ai cru un instant que tu allais me laisser seul face à ces deux femmes.

 

— Désolé pour l'attente. On dirait bien que tu as hâte de te marier, Soris.

 

— Ne crois pas cela, mon bon ami. C'est juste…

 

            Soris haussa les épaules. Comment avouer qu'il mourrait d'envie de prendre la poudre d'escampette ? De plus, il était légèrement jaloux. Il avait fait une peu ample connaissance avec sa future et celle de son ami. Pourquoi les plus belles proies étaient-elles toujours pour Kellindil ? Non seulement Kalendria était belle, mais en plus, elle était intelligente. Malicia, quant à elle, elle était charmante et plutôt souriante, mais sans plus.

 

            Il allait reprendre la parole quand il vit les deux femmes en question s'approcher. Il se tendit. Kellindil apercevant le sursaut de Soris se retourna et aperçut les deux elfes. Il les détailla chacune. La première ressemblait à une elfe ordinaire. Sans être très belle, Kellindil lui trouvait un certain charme dû surement par son sourire très avenant. Elle avait également une douceur très représentée par de grands yeux clairs.

 

            L'autre elfe, elle était belle. Elle resplendissait avec le soleil qui éclaircissait sa chevelure blonde chatoyante. Ses yeux verts brillaient d'intelligence. Pourtant, elle laissa Kellindil indifférent. Il jeta un coup d'œil vers Soris. Il soupira en apercevant l'éclat dans le regard de son meilleur ami. Pfft ! Comment faire comprendre à Soris que la véritable beauté était souvent celle qui ne se voyait pas au premier coup d'œil ?

 

— Enfin, nous nous rencontrons. Un moment, j'ai bien cru que vous alliez nous fausser compagnie, s'exclama Kalendria, en regardant Kellindil avec plaisir.

 

            Elle avait eu peur un instant d'être la future compagne de l'empoté près du très bel elfe. Mais, maintenant elle se sentait rassurée. Son futur était agréable à regarder et ne semblait pas idiot. C'était un soulagement total.

 

— J'y ai fortement songé, figurez-vous ! Répliqua Kellindil en se forçant à sourire.

 

— Alors, nous allons faire en sorte de vous surveiller afin que cela ne se produise pas.

 

— Kalendria, c'est en parlant ainsi que vous risquez fort bien de le faire fuir, lança Malicia.

 

            Kellindil l'apprécia aussitôt. Cette jeune elfe cachait bien son jeu. Soris serait surement entre de bonnes mains avec Malicia. Kalendria allait répliquer, mais Kellindil l'en empêchant en montrant à Soris une silhouette un peu plus loin, près de l'arbre sacré. Soris eut une exclamation. Que faisait un humain au Bascloître ?