Chapitre 4

 

      Julie Dehay s’enfuit le plus loin possible de Xavier Descamps. Elle le connaissait depuis des années. Trois ans auparavant, ils étaient déjà sortis ensemble. Elle lui avait menti sur son âge. Elle avait toujours paru plus vieille que son âge véritable.

 

      À l’époque donc, elle avait juste quatorze ans, mais en paraissait quatre de plus. Elle aimait jouer avec cette différence. Elle avait vite compris l’avantage de son physique. Le regard des hommes le lui avait vite fait comprendre. Julie en abusa.

 

      En fait, elle avait jeté son dévolu sur Xavier parce qu’il avait un physique effrayant. Il en imposait autour de lui sans rien faire. Elle trouvait cela génial. Elle savait que c’était grâce à la cicatrice lui barrant la joue jusqu’à l’arcade sourcilière. Il n’avait jamais voulu lui dire comment il l’avait eu. Elle s’en fichait un peu d’ailleurs. Elle ne l’aimait pas. Elle n’avait jamais cherché à toucher même à la frôler la balafre. Quelle horreur !

 

      Xavier n’avait jamais couché avec elle le peu de temps qu’ils étaient sortis ensemble. Elle le maudissait. C’était la seule chose qu’elle voulait, mais il n’avait pas cédé à ses charmes. Ensuite, quand il avait appris son véritable âge, il lui avait simplement tourné le dos, sans un mot.

 

      Elle connaissait le coupable. C’était Mako Marcello, le meilleur ami de Xavier. Mako était le fils d’un industriel, mort dans un accident d’avion. À seize ans à peine, il avait hérité de la société de son père. Il était aidé par l’associé de son père pour la gestion. Malgré un physique de mannequin, Mako se sentait plus à l’aise en solitaire ou dans une bibliothèque, jusqu’au jour où il avait rencontré Xavier, nouvel habitant d’une petite maison face à chez lui.

 

      Une solide amitié s’était créée entre eux. Xavier veillait sur Mako contre les mauvaises langues ou les filles cherchant un beau parti. Mako faisait pareil dans une certaine mesure. Il était plutôt à l’écoute. Quand Julie avait réussi après des années à ressortir avec Xavier. Elle avait bien vu que cela ne plaisait pas à Mako. Elle s’en était réjouie.

 

      Mais, elle avait encore perdu. Il fallait dire aussi que Xavier n’était plus le même qu’à l’époque. Il était plus dur. Le mot tendre ne faisait pas partie de son vocabulaire. Certes, il ne s’était pas gêné pour coucher avec elle. D’ailleurs, la première fois, elle n’avait pas trop apprécié le petit rire désabusé qu’il avait eu. Il lui avait donné l’impression de l’avoir largement déçu.

 

      Maintenant, c’était fichu. Elle avait tout gâché avec son désir de voir ailleurs. Mais, c’était de la faute de Xavier aussi. Elle l’avait invité à la soirée de la veille, mais monsieur avait refusé prétextant travailler. Pfft ! Elle devait passer avant tout le reste. Elle y avait été seule, mais elle ne repartit pas les mains vides. Simon Manier l’avait séduite. Il était plutôt mignon et amusant. Elle l’avait suivi sans trop de difficulté.

 

      Pfft ! Non seulement sa nuit n’avait pas été terrible… Simon n’était pas vraiment très doué pour la satisfaire. Mais, en plus elle s’était fait prendre en pleine infidélité pour la deuxième fois. La première fois, il y avait eu le doute. Elle avait réussi à l’embobiner, mais là, elle n’avait pas eu de chance. La poisse ! Elle devra se tenir à carreau pendant un moment pour ne pas le croiser.

 

      Julie s’arrêta dans un café. Elle se dirigea directement vers les toilettes. Enfermée, elle se changea. Elle s’habilla d’un jean et d’un pull et fourra sa robe dans son sac à dos. Ensuite, elle rejoignit le comptoir pour commander un café.

 

      Sa maison se trouvait à quelques minutes de son lycée. En arrivant dans sa rue, elle aperçut un camion de déménagement devant la maison vide face de chez elle. Un an auparavant, le couple qui y habitait avait décidé de partir en voyage pour une durée indéterminée. Ils avaient alors décidé de mettre la maison en vente avec l’accord de leur fils, lui appartenant à moitié.

 

      Julie aperçut son père discutant avec un homme aux tempes grisonnantes. Arthur Dehay adorait parler. Il était aussi d’une curiosité maladive. La jeune fille grimaça. Elle n’aimait pas ses parents. Ils n’avaient rien en commun avec leur fille. Ils aimaient la bonne nourriture ce qui faisait que leur poids était un peu haut par rapport à la normale. Elle avait honte d’eux.

 

      Son père la vit et lui fit signe. Elle soupira. Il n’aurait pas pu l’oublier. Mais, elle ne regretta pas. L’homme avec qui son père discutait était vraiment à son goût. Appétissant serait le terme exact. Il devait avoir près de la quarantaine, des yeux verts-bleu et des cheveux aussi blonds que les blés. Il avait les traits marqués sous un visage carré.

 

— Tu rentres de bonne heure, ma chérie. S’exclama son père.

 

      Avec un sourire des plus égoïstes, la jeune fille salua son père. Celui-ci, attendri, présenta :

 

— Julie, je te présente notre nouveau voisin, Mark Adréakis. Il vient de Grèce en compagnie de ses deux filles.

 

      Julie fut déçue. L’homme ne la détailla pas de la tête aux pieds comme beaucoup d’hommes faisaient. Ce n’était pas son jour. Par politesse, il la salua à son tour. À ce moment, une voix féminine retentit :

 

— Papa ! Les cartons ne vont pas se ranger tout seuls !

 

      Le grec se retourna vers la voix en question. Julie y aperçut une jeune fille de son âge. Elle avait quelques rondeurs, mais elles ne gâchaient en rien sa beauté sauvage. Elle avait la peau plus mate que celle de son père, mais ils avaient la même taille. Elle avait les cheveux longs d’un noir de jais et des yeux tout aussi sombres. Julie lui envia ses lèvres pulpeuses. C’était injuste ! Comment une fille aux formes aussi arrondies pouvait-elle avoir autant de charme et de sex-appeal !

 

— Raven, je te présente ta voisine, Julie.

 

      Raven jeta un rapide coup d’œil à la fille en question. Son avis se fit aussitôt. Elle ne lui plaisait pas, mais absolument pas. Elle regarda à nouveau son père avec insistance.

 

— Oui, ravie de te connaitre Julie. Maintenant papa, tu arrêtes de discuter et tu viens nous donner un coup de main. N’oublie pas que nous sommes de faibles jeunes femmes !

 

      Mark sourit. Sa fille exagérait toujours. Il se tourna vers son voisin et s’excusa auprès de lui. Puis, il rejoignit ses filles dans sa nouvelle maison. Raven lui avait sauté dessus quand il lui avait annoncé qu’il avait pu avoir la maison. Sa jeune fille aimait dessiner. Et depuis plus d’un an, elle était devenue complètement fan d’un artiste habitant dans la ville.

 

      En faisant des recherches pour trouver un endroit où vivre, il avait appris que cette maison en vente avait été la maison de l’artiste. Il y avait vécu quelques années avec sa mère. En l’apprenant, Raven avait supplié son père pour l’avoir. Mark ferait n’importe quoi pour donner le sourire à ces deux merveilles. Il avait dû batailler pour être l’acheteur, car il n’avait pas été le seul.

 

      Il n’avait pas dû faire affaire avec les propriétaires des lieux, ni avec leur fils. L’artiste n’aimait pas ce genre de vente. Il avait laissé son grand cousin Daisuke Oda s’en charger. Mark avait eu fort affaire. Ce Daisuke, malgré ses soixante-dix ans passés, avait encore une forte présence, surtout due à sa carrure des plus impressionnantes.

 

      Après des heures de négociations, Mark s’était pris d’affection pour l’homme. Malgré son apparence, Daisuke était un homme simple et très gentil. En fait, le vieil homme avait craqué pour sa fille Hélèna. Hélèna était très différente de sa sœur, Raven. Elle ressemblait à une jolie poupée Barbie avec ses cheveux longs châtain très clair et ses tâches de rousseurs parsemées sur ses joues lui donnant un petit air mutin.

 

      Elle était également plus douce. Elle levait rarement la voix et ne s’énervait pratiquement jamais. Pour cela, Mark devait bien reconnaitre que sa fille aînée avait hérité du caractère de sa mère, alors que Raven avait pris le physique. Au moins, sa défunte femme survivait grâce à ses filles.

 

      En pénétrant dans la maison, il entendit le rire chatoyant de sa jeune sœur Rebecca. Celle-ci vivait depuis cinq ans déjà dans cette ville. Quand elle apprit que son frère aîné voulait quitter le pays, elle l’avait conseillé de se rapprocher d’elle. Elle lui avait assuré qu’il trouverait son petit bonheur dans cette ville.

 

      Mark entra dans le salon. Rébecca riait des pitreries de ses nièces. Elle adressa un sourire à son frère quand elle le vit. Elle se dirigea vers lui et se laissa aller dans ses bras. Elle ne l’avait pas revu depuis sa fuite cinq ans et demi auparavant. Elle était la petite dernière d’une famille de huit enfants. À vingt-six ans, elle resplendissait de beauté, surtout maintenant que son ventre commençait à s’arrondir.

 

— Ah ! Que je suis heureuse que tu te sois enfin décidé à quitter la famille !

 

— Toi aussi, tu nous as beaucoup manqués, Becky.

 

      Raven installée sur le canapé demanda, en montrant le ventre de sa tante :

 

— Tu en es à combien de mois ?

 

      La future maman frôla son ventre avec douceur et amour.

 

— J’en suis à cinq mois. C’est un garçon, en pleine santé.

 

— Toby doit être complètement gaga.

 

— Je ne te fais pas dire. Il en est même parfois fatigant. En plus, il me fait des crises de jalousie, car je ne veux pas m’arrêter de travailler. Il trouve ça louche. Il est stupide.

 

— Il te montre à quel point il tient à toi.

 

      Rébecca rejoignit sa nièce sur le canapé avec un soupir. Raven déposa sa tête contre son épaule.

 

— Je rêve, s’exclama la jeune fille. En fait, tu fais exprès de le rendre jaloux.

 

      Rébecca se mit à rire.

 

— Évidemment. C’est trop drôle. En plus, nous travaillons tous les deux pour la même personne. Alors, je le trouve stupide de me faire sa crise alors qu’il sait très bien que notre jeune patron est gay. C’est plutôt le contraire qui devrait s’inquiéter, non ?

 

      La jeune femme leva les yeux au ciel, amusé.

 

— Ça ne te fait rien qu’il le soit ?

 

— Pardon ? Que mon patron soit homo ? Je m’en fiche complètement. Il est plaisant à regarder. Il est très doué en ce qu’il fait et c’est le principal. Il peut être très dur ou difficile à gérer, mais j’aime beaucoup travailler avec lui, encore plus qu’avec le grand patron. Pourquoi ?

 

      Elle jeta un coup d’œil à sa nièce. Celle-ci semblait pensive et triste. Elle se tourna vers son autre nièce et son frère. Elle vit la même expression. Hélèna lui avoua :

 

— Nous avons perdu un de nos amis, il y a trois mois à peine. Il s’est suicidé peu de temps après que ses parents ont découvert son homosexualité. Parce que pour eux, il n’était pas normal, son père la jetait à la rue comme un malpropre en lui crachant d’aller crever, car pour lui, il n’avait plus de fils.

 

— Ses parents ne se sont même pas déplacés pour son enterrement. C’est horrible ! Cette discrimination ne devrait plus exister de nos jours, lâcha Raven, pleine de hargne.

 

— Non, ça ne devrait plus. Mais, il y en a toujours, et je pense qu’il y en aura tout le temps. Il faut vivre quoiqu’il puisse arriver. Il faut vivre pour faire changer les mentalités, murmura Rébecca.

 

      Raven finit par se relever. Elle s’étira et annonça qu’elle allait faire sa chambre. Rébecca regarda sa nièce s’éloigner. Elle avait le dos vouté. Quelle tristesse ! Quand Raven disparut, Hélèna avoua :

 

— C’était le meilleur ami de Raven. Ils se connaissaient depuis la maternelle.

 

— Quoi ? Tu ne parlerais pas de Donys Poulos, quand même ?

 

      Mark hocha la tête. Lui aussi avait été en état de choc. Le gamin, il l’avait vu grandir et s’épanouir. Et puis, le drame était arrivé. Donys s’était jeté sur les rails quand un train arrivait à vive allure, en pleine nuit. Personne n’avait pu le sauver, personne ne se trouvait présent quand le drame avait eu lieu. Pourquoi avoir fait ce geste irréversible ? Travis, le petit ami de Donys, ne comprenait pas ce geste. Même si les parents de Donys l’avaient renié, les parents de Travis l’avaient accepté chez eux.

 

      Maintenant, Travis devait suivre une séance de thérapie, car il n’arrivait pas à se remettre de la mort de son ami. Les parents décidèrent de tout quitter pour refaire leur vie dans une autre ville. Mark avait décidé d’en faire autant pour le bien-être de ses filles. Raven devenait violente à l’école à cause de la méchanceté gratuite des autres élèves. Sans parler de leur propre famille ! Des êtres à l’esprit étriqué et sans cœur !