Chapitre 3

 

      Dans une cuisine, un homme d’une cinquantaine passé préparait le petit déjeuner pour les habitants de son immense demeure. C’était un homme assez grand qui avait su garder la ligne et l’assurance de ses vingt ans. Ses cheveux bruns parsemés de quelques mèches grisonnantes étaient longs jusqu’à mi-dos et toujours attaché par une lanière à la base du cou.

 

      Depuis des années, il était celui qui s’occupait des repas. Il aimait s’en occuper, car son compagnon mangeait ses plats avec adoration. Celui-ci étant un excentrique doublé d’une pile électrique était un véritable estomac sur patte. L’énergie utilisée épuisait toutes ses réserves, il fallait donc souvent le recharger à coup de nourriture.

 

      L’homme brun se retourna pour déposer une assiette de crêpes sur le comptoir. Il aperçut alors la première levée. Étrange ! D’habitude, Carlin se trouvait déjà présent à dévorer presque toute la nourriture présente sur la table. La jeune fille en question pénétra dans la pièce et s’installa. Elle salua bien évidemment son hôte.

 

— Bonjour, Renko. Toujours aussi en forme.

 

      L’homme lui adressa un sourire. Il aimait bien cette petite. Elle était arrivée chez eux, un an et demi de cela. Sa maison avait pris feu. Elle vivait alors avec ses deux frères, deux neveux et une nièce. Ils avaient absolument tout perdu. La jeune fille se trouvait être une amie de leur fils. Son frère aîné était également leur professeur de mathématique au lycée. Renko ne cherchait jamais les raisons qui poussaient son homme à décider d’aider telles personnes et pas d’autres.

 

      Du jour au lendemain, toute cette famille était venue s’installer dans leur manoir, logiquement pour un temps. Mais, c’était mal connaitre Carlin Oda. Celui-ci quand il avait une idée derrière la tête personne ne pouvait le faire changer d’avis.

 

— Bonjour, Asia. Tu es bien matinale, pour un samedi.

 

      La jeune fille repoussait d’un geste agacé ses longs cheveux blond couleur de miel.

 

— Avec Cody, il est impossible de faire grasse matinée. Il me fatigue. Qu’il joue au prof quand il se trouve au lycée, mais pas à domicile !

 

— Ah ! S’il t’ennuie à nouveau, c’est que tes notes ont chuté.

 

      Asia fit la grimace.

 

— Juste un peu. Pas de quoi en faire tout un drame ! Je déteste faire mes devoirs avec lui. C’est un tyran.

 

      Renko émit un petit rire. Cody Amory n’était pas le genre très patient, surtout avec ses frères et sœurs.

 

— Demande à Carlin de t’aider. Je suis sûr qu’il acceptera avec plaisir. D’ailleurs, où est-il ?

 

      La jeune fille posa sa crêpe consommée à moitié dans son assiette. Elle s’essuie la bouche avant de répondre :

 

— Il est avec Luce. Ils sont dans la grande bibliothèque. Il en profite le temps qu’Erwan n’est pas encore revenu de son jogging.

 

      Rassuré, l’homme s’installa au comptoir également. Carlin adorait son fils, alors dès qu’il en avait l’occasion, il le squattait, souvent au détriment du petit ami de celui-ci. À cet instant, un autre résidant fit son apparition. Les yeux bleu saphir du nouveau ne mettaient pas en doute son ascendance avec la famille Miori. Un peu essoufflé, il se laissa tomber sur une chaise près de la jeune fille.

 

— Salut, beauté.

 

— Coucou, Erwan.

 

      En silence, Renko servit son neveu. Même s’il n’était pas le fils légitime du grand-père d’Erwan, il avait toujours été considéré comme tel. Il faisait partie intégrante de cette famille imposante. Erwan remercia son oncle. Il dévora son assiette avec délectation. Renko savait faire la cuisine.

 

— Ne cherche pas Luce, il est avec Carlin, lança Asia.

 

— Je m’en doutais un peu. Je l’ai croisé une heure avant, Carlin disait vouloir réveiller son fiston.

 

— Pauvre Luce, s’enquit Renko, amusé.

 

— Haha ! Luce adore être réveillé par son père, oncle Ren. Tu le sais aussi bien que moi.

 

— Mouais ! Être réveillé par Carlin, je le voudrais bien. Pas par mon frère !

 

      Les deux hommes éclatèrent de rire devant la grimace de la jeune fille.

 

— Il t’a encore fait des misères, ma pauvre Asia, se moqua Erwan.

 

— Il est pénible.

 

— L’astuce, c’est d’aller te plaindre à Thalia. Elle lui fera la morale et il ne t’ennuiera plus ensuite. Il n’arrive jamais à lui refuser quelque chose.

 

      La jeune fille sourit. La meilleure chose qui soit arrivée en venant dans cette maison fut surtout pour son frère aîné. Il tomba amoureux de la nièce de Carlin, Thalia Lagardère Oda. Carlin l’avait adopté deux ans après la disparition de ses parents dans un accident de la route. Pour Thalia, aucun homme n’arrivait à la taille de ses deux hommes qui l’avaient élevé comme leur fille, enfin jusqu’à l’arrivée de ce professeur et de sa marmaille.

 

— Sors-tu toujours avec Simon Manier ? Demanda d’un seul coup Erwan, plus sérieusement.

 

— Oui, pourquoi ?

 

— Je me disais juste que nous sommes samedi et tu restes ici. Pourquoi n’es-tu pas avec ton amoureux ?

 

      La jeune fille rougit légèrement. Elle avait tendance à oublier le franc-parler d’Erwan. Pourtant, elle devait être habituée. Ses trois meilleurs amis étaient exactement pareils. En fait, tous les habitants de cette immense famille avaient un franc parlé assez effrayant parfois. Elle soupira.

 

— Il n’est pas là. Il m’a dit hier qu’il serait absent tout le week-end.

 

      Sceptique, Erwan allait rajouter quelque chose, mais le regard de son oncle l’en dissuada. Il se mordit la lèvre. Il n’avait jamais aimé ce garçon. Son oncle le savait. Un bruit de claquement de porte se fit entendre à l’entrée, faisant sursauter les trois résidants de la cuisine. Peu de temps après, ils virent trois jeunes hommes apparaître à la porte.

 

      Deux d’entre eux se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Vincenzo et Juan Cardoni, surnommés les jumeaux terribles, se jetèrent aussitôt sur la jeune fille. Asia se mit à rire, ravie de voir ses meilleurs amis. Sa journée n’allait finalement pas être si ennuyeuse que prévue. Le troisième larron pénétra à son tour plus calmement. Il s’approcha des jumeaux et chacun reçut un coup violent. Les deux garçons s’éloignèrent en hurlant.

 

— Bordel, Sawakooooooo ! S’écria Vincenzo, en frottant son crâne. Ça fait mal.

 

— Non ? S’en blague !

 

      Sawako Sanada, un japonais, était ce que l’on peut qualifier de belle bête. Il était tout en finesse sauf son caractère. Certain le surnommait le chat sauvage alors que d’autre la vipère.

 

— Qu’est-ce que vous êtes venus foutre ici ?

 

— Bonjour, Renko. Répondit à la place le japonais.

 

      L’homme à la cinquantaine soupira fataliste. C’était une coutume dans cette famille de répondre toujours à côté ou de ne pas répondre. Sawako esquissa un sourire amusé. Il se fit agripper par deux bras puissants. Il se retrouva entre les jambes d’Erwan.

 

— Bonjour, chaton. Où as-tu mis ton maître ?

 

      La réponse ne se fit pas attendre. Les yeux marron vert de Sawako foncèrent de colère. Il persifla :

 

— Je t’interdis de m’appeler ainsi, Miori !

 

— Roooh ! C’est tout mignon un chaton en colère. Laissa échapper l’héritier Miori.

 

— Mouais ! Je me demande quelle tête fera Luce quand je t’aurai castré, Miori.

 

— Ah lala ! Toujours les grands mots.

 

      Erwan relâcha le japonais. Celui-ci s’éloigna le plus possible du jeune homme. Asia, amusée à chaque fois de leur chamaillerie, s’exclama :

 

— C’est étrange. Tu ennuies Sawa seulement quand Shin n’est pas là. Il y a une raison ?

 

      Erwan laissa échapper un soupir. Il haussa les épaules.

 

— Je ne suis pas fou. Shin est un possessif. On ne dirait pas comme cela, mais ses coups font vraiment plus mal que ceux du chaton.

 

      Pendant le dialogue, les jumeaux se chargèrent de voler quelques crêpes. Renko les observa, amusé. Ils allaient encore se faire frapper. D’ailleurs, cela ne tarda pas. Sawako les cogna à nouveau leur faisant la morale. Ils devaient demander l’autorisation avant de se servir. Masochistes, ces deux-là !

 

— Tu es prête, Asia ? Demanda finalement le japonais. Nous allons au centre-ville. Tu viens avec nous.

 

      Le ton était sans réplique. La jeune fille n’avait pas intérêt à refuser prétextant un rendez-vous. Asia serait folle de refuser pareille invitation. Elle adorait être en leur compagnie. Elle aimait aussi être avec Luce, mais elle en était vraiment moins proche. Luce avait tellement d’amis qu’il avait bien du mal à se départager entre eux tous. Erwan aussi était de très bonne compagnie, en même temps, il était très intimidant.

 

      La jeune fille ne devait pas aller assez à son goût, car Sawako lui attrapa la main pour la remettre debout. Il jeta juste un coup d’œil à sa tenue. Il grimaça. Asia portait un vieux pantalon en toile grise avec un pull du même ton. À l’origine, elle devait rester à la maison.

 

— Vince, Juan, tirons-nous avant que Cody rapplique et ramène sa fraise.

 

      En moins de temps pour le dire, les trois garçons plus la fille disparurent laissant Erwan et Renko dans la cuisine. Renko se mit à rire.

 

— Toujours aussi bruyant, celui-là !

 

— Ne voulais-tu pas dire horripilant, mon oncle ? Sawako et Shin se sont bien trouvés. Aussi pénible l’un comme l’autre !

 

— Oh ! Shin te ferait-il des misères, Erwan. C’est plutôt inhabituel qu’une personne parvienne à t’exaspéré à ce point.

 

— C’est que la plupart des gens ont peur d’être en face du grand patron ou de moi. Ils gardent un profil bas. Ce n’est pas le cas de Shin. Il peut être véritablement insolent et même limite dans son langage. Il n’a aucune peur de nous parler franchement. La dernière fois, il a tenu tête à grand-père. Je lui tire mon chapeau d’ailleurs.

 

— Voilà une chose intéressante. Qui a cédé ?

 

— Grand-père.

 

— Quel scoop ! S’exclama une voix amusée.

 

      Renko et l’héritier Miori se tournèrent d’un bond. Ils ne furent pas trop surpris d’y voir Carlin Oda. L’homme pénétra plus avant. Il se dirigea d’office vers son homme. Comme chaque fois, il s’installa sur une jambe. Sa place fétiche ! Tout en dévorant le reste de crêpes, il reprit :

 

— Qu’est-ce que j’aurais aimé voir la tête d’August ! Shin a bien changé depuis qu’il est avec Sawako. Je suis quand même un génie de les avoir mis ensemble.

 

— Où est Luce, Carlin ?

 

— Pas la moindre idée, s’exclama l’artiste avec un sourire en coin. Il est parti d’un seul coup avec un regard à faire peur. Il a dû encore avoir une idée en tête pour son livre.

 

      Erwan poussa un soupir. Il allait devoir faire toutes les pièces de cette immense demeure pour le retrouver. Mais quelle idée de vivre dans une maison avec une cinquantaine de pièces !

 

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      Sawako ne lâcha pas la main d’Asia tout le long du trajet jusqu’à l’arrêt de bus. Ils étaient venus en voiture. Shin les avait déposés avant de repartir aussitôt. Il devait se rendre dans la ville voisine pour voir un client de l’entreprise Miori Corporation. Les jumeaux se taisaient. Ils boudaient. Eux aussi voulaient tenir la main de leur amie. Mais, le japonais refusait de la leur laisser.

 

      Asia en rougissait de joie. Au tout début de leur rencontre, elle était tombée amoureuse des jumeaux. Elle n’avait jamais réussi à savoir lequel des deux, elle préférait. Elle avait bien tenté d’être avec les deux, mais elle ne pouvait pas rivaliser avec leur lien très fort entre eux. Elle savait qu’ils avaient une relation incestueuse, mais jamais elle ne leur jetterait la pierre. Elle les aimait, elle les aimerait toujours.

 

      Le japonais, quant à lui, était devenu le meilleur ami des jumeaux. Ils faisaient les quatre cents coups ensemble. Elle savait que certaines personnes s’étaient réellement posé des questions sur leur véritable relation. Mais, il n’y avait rien de charnel. Sawako était trop épris de Shin Soba. Pour les jumeaux, ils n’avaient jamais pensé un seul instant avoir une relation avec le japonais.

 

      Vincenzo aimait jouer les pervers. Il aimait le titiller. Il s’amusait juste, mais il savait où il ne devait pas dépasser. Il le faisait surtout pour mettre Sawako en mode chat sauvage. Asia devait bien reconnaitre que le japonais était encore plus magnifique en colère.

 

      Le bus était complet. Ils durent rester debout. Quelques minutes plus tard, ils purent enfin sortir à l’air libre. Ils inspirèrent un bon coup tout en riant. Ils avaient dû se retenir de respirer tout le long du trajet. Juste à côté d’eux se tenait un homme dont une odeur de bière le parfumait. C’était horrible !

 

      Avec un rire moqueur, le japonais recommença son manège. Il fut le plus rapide. Il attrapa à nouveau la main d’Asia. Vincenzo et Juan se mirent à râler. Ils supplièrent la jeune fille. Mais, Asia avait décidé d’être capricieuse. Elle affirma que leurs supplications n’étaient pas assez ferventes.

 

      Pour un mois d’octobre, il faisait beau. L’air était un peu frais, mais le ciel bleu était sans nuages. La rue piétonne du centre-ville était bondée de monde. Les quatre jeunes gens s’y enfoncèrent tout en se chamaillant gaiement. Bien évidemment, l’invitation à sortir était un prétexte. Sawako s’ennuyant sans son Shin, il avait besoin d’un exutoire. Il avait décidé de relooker un de ses amis. Mais voilà lequel ? Les jumeaux y étaient déjà passés quelques mois auparavant. Il avait fini par trouver quand il se rendit compte qu’il n’avait fait aucun cadeau pour l’anniversaire d’Asia.

 

      Il ne se trouvait pas présent ce jour-là. Il se trouvait au Japon chez son grand-père, Bunji. Il avait même rendu visite à son ami Gaku Inamura. Il s’en était passé des choses là-bas dont certaines avaient rappelé de mauvais souvenirs aussi bien pour lui que pour Shin d’ailleurs. Mais, tout était rentré dans l’ordre, maintenant.

 

      Asia ne put rien dire. Elle n’eut jamais le droit à la parole. Elle devait jouer les muettes. Elle devait se laisser faire comme une jolie poupée Barbie. Quand elle entendit le surnom, elle faillit commettre un meurtre. Le japonais, loin d’avoir peur, continua à l’appeler sur ce surnom jusqu’à quelle pousse un horrible cri choquant toutes les personnes dans la boutique !

 

      Ils faillirent d’ailleurs se faire jeter dehors. Mais, l’avantage fut que Sawako se nommait Sanada. Un nom que toutes les boutiques appartenant à Miori Corporation devaient connaitre. La Sanada entreprise, une multinationale japonaise travaillait depuis peu en étroite collaboration avec la Société mère. Elle appartenait au grand-père de Sawako.

 

      Elle se fit ainsi rhabiller de la tête aux pieds. Les jumeaux durent se charger de porter les sacs. Ils n’avaient pas intérêt à dire quoi que ce soit sinon ils se faisaient houspiller par le chat sauvage. Asia avait l’impression d’être une petite princesse.

 

      Parfois, elle avait l’impression qu’elle allait se réveiller dans son ancienne chambre avec la menace d’être mise dans une maison d’accueil. Combien d’années avait-elle vécues avec cette épée de Damoclès au dessus de sa tête ? Bien assez selon elle ! Cody s’était battu comme un acharné pour les garder. Il pouvait être très casse-pied, mais il les avait bien élevés. Il avait dû aussi payer toutes les dettes laissées de leur père également.

 

      Après les boutiques, elle fut emmenée dans un salon de beauté. Elle se fit bichonner. Elle passa ensuite chez le coiffeur. Elle grimaça au début quand elle vit ses magnifiques bouclettes tombées. Elle se mordit la lèvre. Son frère allait avoir une syncope. Elle finit par fermer les yeux. Elle avait mal à l’estomac.

 

      Quand ce fut fini, un grand silence régnait dans le salon. Asia ouvrit les yeux avec douceur. La glace lui révéla une autre femme. Enfin, c’est ce qu’elle pensa sur le coup. Ses cheveux avaient été coupés jusqu’aux épaules, ensuite ils avaient été dégradés sur toute la masse, devant comme derrière leur donnant un très beau mouvement.

 

      Le coiffeur l’aida à se relever, puis il la tourna face à un miroir sur pied. Sawako l’avait forcé à mettre de nouveaux vêtements. Elle portait une chemise blanche ample avec une veste marron claire en cuir. À la place du pantalon, elle avait une jupe s’arrêtant au dessus du genou du même ton que la veste. Et pour finir, ses pieds étaient chaussés par des bottes à talon.

 

      Asia avait bien du mal à se reconnaitre. Elle semblait plus âgée ainsi. Elle ne ressemblait plus à l’éternelle adolescente. Pour la première fois, elle se sentait femme. Un sourire éclatant détendit ses lèvres. Puis, sans prévenir, elle poussa un cri avant de sauter dans les bras du japonais. Celui-ci se mit à rire devant cette joie évidente. Les jumeaux se réveillèrent et se remirent à grailler comme quoi eux aussi voulaient avoir un câlin. Asia ne se fit pas prier, cette fois-ci.

 

      Pourtant, sa joie s’évanouit quelques minutes plus tard, après leur sortie du salon de coiffure. Arrivant près d’une ruelle, les quatre amis croisèrent un couple. Celui-ci y sortait. C’était la sortie arrière d’un hôtel. Asia blanchit. Elle connaissait très bien l’homme en question. Un jeune homme brun, très bien de sa personne, d’une vingtaine d’années. Simon Manier était étudiant à l’université de la ville. Il voulait suivre les traces de son père dans la finance. Asia l’avait rencontré lors d’une exposition des tableaux de Carlin Oda. Elle s’était laissée séduite. Simon était son petit ami depuis un peu plus de trois mois.

 

      Elle était en état de choc. Sortir en catimini d’un hôtel avec une femme, il était évident qu’il n’y avait pas été pour parler. Elle n’était pas aussi naïve. Mais comment devait-elle agir ? Elle n’eut pas le temps d’ailleurs d’agir. Elle n’eut pas le temps sur le coup de jeter un œil sur la fille qui l’accompagnait.

 

      Sawako, Juan et Vincenzo avaient vite compris également, mais ils n’eurent pas le temps d’agir non plus. Une autre personne intervint bien avant eux. Simon Manier se retrouva éjecter un peu plus loin dans la ruelle par un direct en pleine figure. L’amante de Simon blanchit et recula de peur face à la personne face à elle.

 

      Asia ne pouvait voir que le dos de l’homme en question. Il était très grand et bien bâti. Elle sursauta quand un autre homme s’arrêta près d’elle. Il était typé comme les jumeaux. Elle se demanda sur le coup s’il n’était pas d’origine italienne lui aussi. Pourquoi se posait-elle ce genre de question ? Son petit ami venait de la tromper. Il lui avait menti en prétextant être absent du week-end.

 

      Elle sentit bientôt une main prendre la sienne. Elle la serra. Juan s’était rapproché en silence. Personne n’osait dire quoi que ce soit. Ils attendaient la suite. Simon essayait de se relever, la main sur sa joue. Il avait la lèvre en sang. En fait, il n’osait pas trop bouger. Sa maîtresse se tenait droite et elle n’osait pas vraiment regarder l’agresseur dans les yeux.

 

      Simon faillit en rire. Il reconnaissait bien le talent de comédienne de cette chienne en chaleur. Elle jouait les filles apeurées afin d’amadouer son petit ami qu’elle venait de tromper honteusement. Mais étant l’attitude de l’homme, elle n’avait aucune chance. Une voix colérique s’entendit, Sawako la reconnut. Il l’avait déjà entendu au bar le « Cool Baby ». C’était le nouveau barman de Daisuke.

 

— Arrête ta comédie, Julie. Ton manège ne marchera pas avec moi. Je t’avais prévenu. Une fois, j’accepte les excuses, la deuxième fois, tu peux aller te faire mettre avec qui tu veux. Je ne m’en préoccupe plus.

 

— Tu t’en préoccupes assez, Xavier. Ne viens-tu pas de frapper Simon pour cette raison ? Susurra-t-elle.

 

      Le jeune homme haussa les épaules. Il jeta un coup d’œil vers Simon. Celui-ci eut un geste de recul. Xavier eut un léger sourire le rendant plus dur. Sa cicatrice avait parfois des bons côtés. Il répondit :

 

— Ce n’est surement pour toi, Julie. Mais, ce sale rat a osé tourner autour de ma sœur. Je l’avais pourtant déjà prévenu de ne plus l’approcher. Et puis, étant donné la tête de la jeune fille derrière moi, il n’a eu que ce qu’il mérite. Veux-tu la même chose, Julie ?

 

      La jeune fille pâlit aussitôt et sans un mot de plus, elle s’échappa sans un regard vers son ex-amant. Xavier émit un petit rire.

 

— Euh ! Vous l’auriez vraiment frappé ? Demanda d’un seul Sawako.

 

      Xavier se retourna. Il aperçut son meilleur ami près de la jolie fille blonde. Il jeta un coup d’œil vers Simon toujours au même endroit. Il n’osait pas bouger. Quelle mauviette !

 

— Mince, j’hallucine. Tu as osé tromper une beauté pareille ? Tu ferais mieux d’aller chez un ophtalmo, mon gars.

 

      Des rougeurs réapparurent sur les joues d’Asia. Après tout, un compliment comme cela ce n’était pas tous les jours qu’on le reçoit. Sawako grinça des dents, faisant grimacer ses amis. Xavier l’entendit et se tourna vers le japonais. Il l’avait déjà rencontré. Il était accompagné par un homme plus âgé. Il laissa échapper.

 

— Ah ! Je m’en souviens, la langue de vipère !

 

      Il vit apparaitre une lueur mauvaise dans le regard marron vert du japonais. Il eut un sourire, amusé. Il jeta un rapide coup d’œil aux deux autres garçons. Eux aussi étaient déjà venus au bar. Ils aimaient taquiner Ben, l’autre barman.

 

— Je frappe rarement une femme, sauf pour me défendre. Julie peut parfois être très, comment dire sauvage. Elle a des griffes acérées comme une chatte en furie. Mieux vaut éviter.

 

      Il se tut un instant, puis reprit :

 

— Désolé d’être intervenu à votre place, jeune fille.

 

— Asia. Je m’appelle Asia. Je n’aurai pas pu faire mieux. Merci.

 

      Xavier pencha la tête, en fronçant les sourcils. Il hésita un instant, puis lança :

 

— Il y a un air de famille. Est-ce Ben, du « Cool Baby » est de votre famille ?

 

       La jeune fille le regarda surprise. Juan murmura :

 

— Je me disais bien. Vous êtes le chouchou de Daisuke.

 

— Le chouchou ? Haha ! Trop drôle ! Daisuke n’arrête pas de me balancer qu’il va finir par me virer si je continue à lui mener la vie dure. Dites plutôt son larbin. Il me donne trop de travail.

 

      Il jeta un œil vers la ruelle. Simon se faisait tout petit.

 

— Alors jolie Asia, que voulez-vous qu’on fasse de lui ?

 

      La jeune fille avait réussi à reprendre une figure humaine. Le papotage des garçons lui avait permis de reprendre le contrôle de ses émotions. Elle ne ferait pas le plaisir de pleurer devant Simon. Elle serra la main de Juan plus fortement pour prendre courage.

 

— Rien. Laissons-le faire dans son froc. Et puis, comment dit le proverbe ? Un de perdu, dix de retrouvés ? J’y suis presque, non ?

 

      En disant cela, elle fit un geste autour d’elle. Elle ne pouvait pas se plaindre. Elle avait cinq garçons autour d’elle.

 

— Bien, alors nous sommes vos dévoués pour la journée, jeune demoiselle.