Chapitre 3

 

             Barabas Di Sica arrêta son véhicule. Le ciel se couvait de nuages noirs. La pluie ne tarderait plus à tomber. L’homme laissa échapper un soupir de fatigue. Depuis quatre ans, il se trouvait pourchassé par les Prêtres fanatiques du Dieu endormi. Il se souvenait encore du jour où ces hommes voulaient sacrifier son fils unique pour être nés le jour de la terrible maladie qui avait fait des ravages.

 

            Le grand prêtre entra dans une colère terrible en apercevant de la disparition de sa victime. Barabas avait encore du mal à croire à ce qu’il avait vu ce jour-là. Alors que le couteau de cérémonie allait se planter dans le corps de son fils, celui-ci se volatilisa. En y songeant, l’homme en était ravi, mais se demandait sans cesse où se trouvait Sandor.

 

            Barabas réussit à s’échapper pour partir à sa recherche, car il savait bien qu’il était vivant. Il l’espérait de tout cœur. Il apprit également que sa femme s’était enfuie avec un autre homme. Elle avait toujours détesté son fils. À l’époque de sa naissance, elle avait tenté de le tuer, mais son mari l’en avait empêché.

 

            Depuis un an, il se mit donc à la recherche de Sandor à travers toute la Contrée des Mimosas. Il s’aventura même dans ce qui restait d’une grande cité, dont les habitants, des pauvres âmes tyrannisées par des bandes de guerriers, des tueurs. Mais son fils se trouvait introuvable.

 

            Il quitta alors la région des Mimosas pour celle des Corranis, puis des Cheyenne. Petit à petit, il se rendit compte d’être suivi par des fanatiques du Dieu endormi. En s’apercevant que les autres contrées, les habitants croyaient en d’autres Dieux, ils se mirent en tête de les convertir. Ils firent un tel tapage que Barabas ne pouvait que les voir.

 

            Pendant tous ces déplacements, l’homme voyagea dans un vieux buggy. Vers la fin de la troisième année de recherche, Barabas dut traverser un immense désert de terre sèche avec très peu de broussailles. Il espérait avoir pris assez de nourritures ainsi que de l’eau. Il n’oublia pas de prendre des armes aussi. Il en restait très peu depuis le grand cataclysme. La plupart se trouvaient entre les mains des guerriers, des êtres sans âmes et cruels à souhait.

 

            Au bout d’une dizaine de jours, il croisa un autre buggy en difficulté. Au début, il décida de ne pas s’arrêter, mais en passant d’eux, il aperçut les silhouettes de deux adolescents dont la fillette devait avoir tout juste une dizaine d’années. Il s’arrêta, mais par précaution garda une arme en main.

 

            Il se trouvait que le véhicule se trouvait en panne sèche. Barabas s’aperçut aussi que les deux adolescents ne se trouvaient pas seuls, une jeune femme d’un peu plus de vingt-cinq ans, les accompagnait. Elle s’était cachée à l’arrière du véhicule, camouflée dans une couverture.

 

            D’un geste, l’homme les invita à monter dans sa voiture. Il les déposerait au prochain village rencontré. Les deux adolescents se nommaient Lynn pour la fille qui venait d’avoir quatorze ans et le garçon, Bart, seize ans. La femme, Gwendoline de son prénom, blonde, très mince et aux formes des plus généreuses, avait été la maîtresse non consentante d’un homme cruel, Draco, le chef d’une bande de tueurs. Elle avait réussi à s’échapper grâce aux adolescents.

 

            Jusqu’à la prochaine Contrée, Gwendoline se mit à observer ce nouveau compagnon de route. Barabas devait approcher de la quarantaine, plutôt de grandes tailles, une carrure corpulente, des cheveux noirs dont quelques fils blancs se propageaient aux tempes. Ses yeux étaient sombres tout comme sa peau. Il était, de plus en plus, rare de rencontrer des hommes de couleur. Depuis, le cataclysme, un siècle plus tôt, les gens se mirent à les massacrer dans une folie meurtrière des plus insensées. Ils les traitèrent de démons. Pour se défendre contre cette psychose, ils devinrent des brutes à leur tour. Maintenant, une bonne partie d’entre eux faisaient partie des guerriers les plus féroces, dans le genre de Draco.

 

            La peau de Barabas ne se trouvait pas aussi sombre que celle de Draco, plus comme celle d’un bronzage à durée illimitée. Ils arrivèrent bientôt à la limite de la Contrée des Semences.

 

            Show Gordon entra dans l’auberge du village Fripa. Étant le matin, il n’y avait pas encore grand monde à l’intérieur. Un gros homme s’avança vers lui. Il ne semblait pas très sympathique.

 

— Vous désirez ?

 

            Show regarda l’aubergiste dans les yeux. Quatre ans auparavant, il avait retrouvé la vue. Il avait pensé rester aveugle toute sa vie, mais le choc de la disparition de son fils lui avait enlevé le voile psychologique qui l’empêchait de voir.

 

— Je voudrais une chambre, s’il vous plait. Ainsi qu’un bon petit déjeuner.

 

            L’homme regarda le nouveau venu avec méfiance. Show se trouvait être un homme très grand et mince, les cheveux longs d’un blanc comme la neige éternelle et des yeux d’un bleu gris. Ses vêtements vert kaki chiffonné montraient un homme qui voyageait depuis très longtemps.

 

— Vous pouvez payer ? demanda finalement l’aubergiste.

 

            Show eut un sourire ironique et sortit l’argent de sa poche. Une heure plus tard, il descendit dans la salle de l’auberge, beaucoup plus propre sur soi. Son regard balaya la pièce. Les tables étaient presque toutes vides, sauf à un endroit où un couple et deux adolescents déjeunaient en silence sous un concert d’injures de deux hommes saouls qui asticotaient la femme, une très belle femme de l’avis de Show.

 

            Apercevant, une place libre entre l’homme et l’adolescente, il se dirigea vers celle-ci. Le père, sans doute, leva la tête vers lui. Il ne semblait pas très amical. Cela se lisait dans son regard. Les deux ivrognes, pour leur sécurité, auraient tout intérêt de ne pas s’approcher de la table. Show expliqua :

 

— Je suis nouveau dans ce village. Puis-je déjeuner avec vous ?

 

            Barabas fixait toujours cet homme aux cheveux blancs. Il ne lisait aucune mauvaise intention dans ce regard bleu gris, alors il fit un signe d’assentiment.

 

— Je m’appelle Show Gordon, se présenta le nouveau venu.

 

— Barabas Di Sica, les enfants sont Bart et Lynn, la femme, c’est Gwendoline.

 

            Fripa se trouvait être un village régit par les Prêtres, des hommes à l’esprit malsain selon les dires de Barabas. Show se promenait tous les jours dans les rues, ainsi que le petit bois qui dominait un peu le village.

 

            Un jour, alors qu’il revenait d’une de ses promenades habituelles, il aperçut Gwendoline devant un grand chêne. Elle observait l’arbre très ancien. Il la rejoignit. Quand il fut tout près, elle lui sourit et expliqua :

 

— Quatre ans auparavant, un jeune garçon de quatorze ans a failli être pendu à ce chêne.

 

— Ah ! Pour quelle raison ?

 

            Elle le regarda de ses yeux bleus comme le ciel.

 

— Selon la femme de l’aubergiste, le garçon aurait volé des fruits dans le jardin sacré du Dieu de lumière, à l’arrière du temple.

 

            Le jeune homme secoua la tête, écœurée.

 

— Il a pu être sauvé finalement.

 

            Elle le regarda d’un drôle de regard avant d’avouer.

 

— Il n’a pas été pendu, car à l’instant où il aurait dû avoir la nuque brisée, il s’est volatilisé devant tout le monde, exactement comme le fils de Barabas. Drôle de coïncidence, vous ne trouvez pas ?

 

            Show blêmit. La femme s’en aperçut. Elle posa une main sur son épaule qui le fit sursauter.

 

— Vous allez bien ?

 

            Show hocha la tête. Il posa une main sur celle de Gwendoline et la tient serrée. Les yeux fermés, il raconta :

 

— Mon fils aussi a disparu miraculeusement en s’évadant d’une prison. Les gardes m’ont raconté que mon fils avait disparu quelques secondes avant que la mine n’explose. J’ai cherché partout, mais il n’y avait aucune trace de lui.

 

            Il ouvrit à nouveau les yeux et les posa sur le magnifique visage levé vers lui. Il en caressa la joue satinée avec un doigt, songeur.

 

— C’était il y avait quatre ans, le jour de sa quatorzième année, le 20 octobre 3200, plus précisément.

 

            Le soir venu, dans la chambre qu’elle partageait avec Lynn, Gwendoline lui raconta l’histoire de Show, ainsi qu’à Bart qui venait souvent discuter avec les filles. Celui-ci s’exclama :

 

— Beaucoup trop de coïncidence, je trouve !

 

— Oui, tu as raison. C’est très triste. J’espère qu’ils retrouveront leurs fils, s’écria la plus jeune.

 

            Gwendoline l’observa. Sa jeune amie deviendrait une très jolie jeune femme. Elle portait les cheveux courts de couleur brune et avait de grands yeux noisette. Son corps était souple et musclé par la vie difficile qu’elle avait eue jusqu’à maintenant. Vivre dans une grande cité en ruine, il fallait se battre continuellement. La jeune femme se laissa tomber en travers de son lit. Elle aussi était née dans une grande citée. Elle s’était battue jusqu’à son enlèvement à vingt ans par Draco. Il l’avait violenté, l’avait offerte à ses hommes avant de la reprendre comme maîtresse attitrée.

 

            Elle le haïssait de tout son être. Avant de s’échapper, elle avait bien cru qu’elle ne connaitrait jamais le bonheur. Même encore maintenant, elle en doutait, mais elle savait aujourd’hui que Draco ne l’avait pas dégouté à jamais de l’amour. Elle tombait un peu plus chaque jour amoureuse, non pas de Barabas, mais de cet homme aux cheveux blancs. Elle ne savait pas si c’était réciproque et cela l’angoissait un peu. Ses pensées furent interrompues par la voix de Bart.

 

— Je crois que ces deux hommes sont dangereux pour nous. Nous devrions les laisser et quitter la région. Sinon, ils nous causeront des ennuis.

 

            La jeune femme se redressa de son lit.

 

— Non, je reste avec eux, mais si tu veux partir, tu peux. Rien ne t’oblige à rester ici.

 

            Lynn hocha la tête et avoua également son envie de rester. Le garçon haussa les épaules et sortit de la chambre en boudant. Le lendemain, elles apprirent qu’il était parti sans même leur dire au revoir. Lynn en fut très peinée. Il avait été son meilleur ami et elle lui en voulait de la laisser tomber sans un mot.

 

            Barabas fit la remarque comme quoi le village avait très peu d’enfants de bas âge. Show se renseigna auprès de Marinos, le Doyen qui s’était pris d’amitié pour ses voyageurs aux regards tristes.

 

— Nos femmes ne tombent plus enceintes. Elles désespèrent. Les prêtres de la lumière n’y comprennent rien.

 

— Ce n’est pas étonnant ! répliqua Barabas.

 

            Le vieil homme en fut offusqué. Barabas fit un geste d’apaisement.

 

— Du calme. Je n’ai pas la même religion que vous, Marinos. Je n’ai plus confiance à aucun prêtre, maintenant. Pas après ce qu’ils ont voulu faire à mon fils.

 

            Le vieil homme posa une main ridée sur le bras de son ami.

 

— Allons ! Ils n’ont fait que ce qu’ils pensaient juste pour le bien de tous.

 

            Des paroles qui ne firent qu’à mettre en colère l’homme.

 

— Mon fils n’est pas un démon. Pourquoi le serait-il ? Parce qu’il est né à la mauvaise époque ? Sandor est un garçon au cœur d’or. Avant que ses maudits prêtres nous rattrapent, les vieilles personnes du village où nous étions le bénissaient de sa gentillesse à leurs égards. Ils les défendaient toujours contre les brutes. Les jeunes suivaient son exemple. Du jour au lendemain, ces personnes l’ont injurié, calomnié et humilié. Elles l’ont traité de tous les noms et surtout de démon. Tout cela part la faute de ces abrutis qui croient à un Dieu Endormi qui se réveillera pour leur offrir une grande puissance.

 

            Barabas se leva et sortit de la bâtisse en claquant la porte. Marinos secoua la tête avec tristesse. Il n’arrivait pas très bien à comprendre cet homme. Pour lui, la religion passait bien avant sa famille. Il avait été élevé dans cette idée-là. Alors, il avait dû mal à concevoir que d’autres ne se trouvaient pas comme lui. Il se tourna vers Show.

 

— Es-tu du même avis que ton ami ?

 

— Oui, Marinos. Ces prêtres n’ont aucun droit de sacrifier un enfant. Les démons n’existent pas. Seuls les humains peuvent avoir le cœur mauvais.

 

            Marinos allait répliquer quand ils entendirent des bruits de motos et des cris exister ressemblant étrangement à ceux d’une bande de tueurs.