Chapitre 2

 

            Il se trouvait que le musicien en question était le jeune Sandor. Il ne retourna pas au temple, car le plus vieux chêne de la forêt en décida autrement. Il lui envoya une de ses lianes pour le soulever et l’amenait sur une de ses branches. Le jeune adolescent ne broncha pas, car il se doutait que c’était sa place. Il s’était lové contre le tronc et s’était mis à jouer. À jouer des airs qu’il ne connaissait pas quelques minutes auparavant.

 

            Quand Shiba et Nathan arrivèrent dans la cour du temple, Jade et Maëlla sautèrent de joie en apprenant qu’ils allaient rester en fin de compte. Le Prêtre Siméon ne fit que sourire, un sourire qui signifiait que le destin avait rattrapé les jeunes garçons.

 

            Jade, tout étonnée, demanda pourquoi Sandor ne les accompagnait pas. Les garçons en furent abasourdis. Siméon préféra leur expliquer la situation.

 

— Votre jeune ami a juste trouvé sa voie. N’avez-vous pas remarqué à quel point la forêt est si agréable avec lui, alors qu’elle s’amuse aux dépens des autres humains ?

 

            Il observa les deux garçons. Il pouvait voir sur leurs visages de l’incrédulité et de l’incompréhension. Alors il reprit :

 

— La forêt, non je devrais plutôt dire la Nature la choisit pour être son représentant, son défenseur si vous préférez. Vous aussi, vous trouverez surement votre voie, mais peut-être avec plus de difficulté que Sandor et Jade.

 

— Moi ? demanda la petite fille d’une voix fluette.

 

— Oui, toi, Jade des Lilas. Tu as un don de guérisseuse et ce n’est pas donné à tout le monde. Mais je te préviens, ton don a des limites. Il peut soigner toutes blessures, mais pas les maladies. Dans ces cas-là, tu ne peux qu’atténuer la souffrance. As-tu bien saisi, Jade ?

 

            Très sérieuse, la petite fille hocha la tête faisant sourire le vieux Prêtre. La vie au temple reprit un tour normal. Pendant une semaine, personne ne vit Sandor, puis il refit surface accompagnée d’un énorme animal qui n’était autre qu’un loup solitaire et d’un faucon qui venait se poser sur son épaule.

 

            À cette apparition, tous les prêtres, tous les serviteurs s’étaient arrêtés de travailler pour les regarder. Le jeune Latino descendit jusqu’au jardin où ses amis essayaient de soigner les fleurs qui se trouvaient être malades. Shiba et Nathan n’étaient pas très à l’aise en voyant cette énorme bête s’approchait d’eux.

 

            Sandor ne fit aucun cas d’eux. La seule chose qu’il accomplit en priorité fut de s’accroupir et d’effleurer la terre. Elle s’illumina d’une lueur verdâtre et les fleurs se redressèrent sur leurs faibles tiges. Leurs pétales resplendissaient de santé comme un miracle. Le faucon émit un cri qui semblait être de joie.

 

            Avant qu’il ne puisse se redresser, une forme humaine se jeta sur lui et le fit chavirer sur les fesses. La forme se redressa. Le jeune Latino la regarda amuser. D’un doigt, il remit une mèche claire en place.

 

— Bonjour Jade.

 

            La petite fille ne répondit pas, car elle avait aperçu le loup qui l’observait bizarrement. Sandor se redressa et se mit près de la bête. Il tendit la main vers Jade.

 

— Donne – moi ta main petite elfe.

 

            La petite fille, intimidée, la lui donna. Le jeune garçon l’approcha du museau du loup.

 

— Rouska, Jade est une amie. Tu ne dois jamais lui faire le moindre mal.

 

            L’animal leva la tête vers Sandor. Elle connaissait très bien cette intonation dans la voix de son ami. Elle signifiait que si jamais elle dérogeait à cet ordre, elle perdrait son affection et son amitié à jamais. La louve reçut le même ordre pour les deux garçons qu’elle avait reniflé, ainsi que pour une autre jeune fille. La Louve se sentit un peu triste. Elle aurait bien aimé croquer une cuisse d’un des deux garçons, juste pour s’amuser. Enfin, ce n’était pas si grave, elle se rabattrait sur quelqu’un d’autre.

 

            Le faucon reçut le même ordre, mais comme Riko détestait par-dessus tout en recevoir, il partit s’installer sur une des plus hautes branches afin de bouder tranquillement.

 

            Shiba et Nathan apprirent ainsi que leur jeune ami vivait maintenant dans une petite cabane construite de ses mains sur une des plus hautes branches d’un vieux chêne. Nathan s’émerveilla sur les pouvoirs naissants de son ami. Il lui raconta que le Prêtre leur avait assuré qu’eux-mêmes finiraient par en avoir. Seul Shiba ne semblait pas vraiment emballé.

 

            Le soir venu, Sandor resta avec eux pour le dîner, mais dès la fin du repas, il repartit dans la forêt. Avant son départ, il reçut de la main de Siméon un long bâton où l’emblème des Lilas y était gravé.

 

            Le prêtre Siméon décida que la petite Jade devait aller à l’école afin qu’elle puisse fréquenter de jeunes enfants de son âge. Elle devait donc suivre les cours du Prêtre Percy au village Shafali. La première fois qu’elle s’y rendit, elle fut accompagnée par les trois garçons. Le Doyen Bartholomew était venu en personne pour les saluer comme tout bon chef de village. Jade était très heureuse d’aller à l’école, car cela lui permettait de voir ses deux sœurs aînées, Edwige qui venait d’avoir quatorze ans dont c’était sa dernière année de cours et Anne, neuf ans. Toutes les deux étaient blondes, mais Anne se trouvait être rondelette alors qu’Edwige maigrichonne. Sandor fut catégorique. Personne ne rivalisait avec sa petite elfe. Les deux autres furent entièrement d’accord.

 

            Vers la fin de l’après-midi, Jade eut l’occasion de revoir sa mère Emily dont le malheur d’avoir épousé en second noce une brute, lui avait déjà donné des cheveux blancs et semblait très fragile. Emily serra sur son cœur sa benjamine avec pur bonheur. Elle fut très heureuse de voir que sa fille était heureuse auprès des Prêtres.

 

            Shiba se demanda qui des deux souffraient le plus de cette séparation. Nathan lui assura que ce devait être la mère. Jade avait pris l’habitude de ne pas avoir sa mère auprès d’elle alors elle donnait son affection à d’autres personnes plus accessibles.

 

            Le jour de leur quinzième anniversaire, Jade et Maëlla aidèrent la cuisinière à faire un énorme gâteau. Ce même jour, Nathan trouva sa voie. En partant en direction de la crique, il se prit le pied dans une racine et tomba la tête la première contre une grosse pierre. Alors qu’il aurait dû mourir sur le coup avec le choc de la pierre, sa tête ne fit que rebondir comme si elle était tombée sur un matelas en caoutchouc.

 

            Stupéfait, il s’était mis à s’amuser avec la pierre, puis avec les rochers. La pierre devenait modulable à volonté. Shiba lui donna également l’idée d’essayer avec de l’acier. Ensemble, ils se mirent à la recherche de ce matériau. Dans leur recherche, ils trouvèrent une vieille carcasse de voiture de l’Ancien Monde. Nathan se mit à s’amuser à donner des formes bizarres aux parts-chocs.

 

            Un mois plus tard, ce fut au tour de Shiba. Il s’aperçut qu’il pouvait contrôler le temps. Maëlla était venue en courant en leur criant qu’il y avait le feu chez elle et que sa mère malade se trouvait dans la maison, alitée.

 

            Au temple, il n’y avait que le Prêtre Siméon et lui. Alors, ils s’étaient dépêchés pour aider la jeune fille, mais le jeune garçon savait très bien qu’ils ne pourraient sauver Éléonore, la mère de Maëlla. Il songeait également que s’il pleuvait, cela pourrait la sauver.

 

            À l’instant même où il le pensait, un éclair apparut et un grondement se fit entendre. Le plus bizarre de ce phénomène fut que les nuages noirs étaient apparus d’un seul coup et se trouvait juste au-dessus de l’endroit où le feu se propageait.

 

            Quand ils arrivèrent enfin, le feu était éteint grâce à la pluie diluvienne. Éléonore fut ainsi sauvée. Le Prêtre Siméon ne fit qu’observer Shiba en silence tout en hochant la tête avec un sourire. Plus tard, le jeune adolescent sut qu’il maîtrisait également le feu.

 

            Maëlla était très intriguée par ses trois garçons dont elle ne savait pas grand-chose sauf qu’ils étaient bons et généreux, que leurs cœurs étaient remplis de gentillesse. Elle savait aussi que leur vie n’avait pas dû être facile avec le peu de souvenirs qu’ils gardaient en mémoire.

 

            Elle se demandait souvent ce que le Prêtre Siméon, enfin surtout le Tout-Puissant dont les Prêtres parlaient souvent, voulait à ces trois garçons, surtout ce qu’il leur réservait à l’avenir, car elle en était sure et certaine, il n’allait pas les laisser vivre ici éternellement. Un jour ou l’autre, il leur donnerait une mission et que les pouvoirs nouvellement trouvés serviront beaucoup.

 

            Shiba et Nathan se réservaient le droit d’emmener Jade à l’école. La petite fille était ainsi heureuse de voir sa mère même en clandestinité. Tous les villageois cachaient cette rencontre à Gaspard Bellamy, le mari d’Emily. Mais un jour, cette brute s’aperçut de la supercherie et furieux de prendre sa femme en flagrant délit de serrer dans ses bras cette fillette dont il criait haut et fort que c’était la fille du démon, les sépara en giflant Emily et en frappant d’un coup de poing la petite Jade.

 

            Tous les témoins n’osaient s’approcher de Bellamy. C’était tous des vieilles personnes. Le Doyen, avec ses soixante-dix ans, essaya bien de le raisonner, mais ce fut peine perdue.

 

            L’inconvénient, c’était que Shiba et Nathan se trouver en retard à cause, l’un par la mère de Maëlla et l’autre qui venait de se tordre la cheville. Sandor, prévenu un peu en retard, s’était dépêché et arriva à l’instant même où Gaspard levait à nouveau le poing pour frapper la petite.

 

            Une colère noire transforma le visage du Latino en bête enragé. Il lança un cri d’avertissement. La brute épaisse se retourna et n’eut que le temps de voir une sorte d’apparition, car dans son subconscient, ce n’était pas Sandor qui venait de le frapper d’un coup de poing énergique, mais un fauve.

 

            Gaspard allait se redresser quand deux pattes se posèrent sur son torse pour l’en empêcher. Il leva les yeux et aperçut à quelques centimètres de son visage, une énorme bête don la mâchoire entre ouverte montrait les dents pointues de Rouska.

 

            De peur, il en mouilla son pantalon. Emily prit sa fille dans ses bras, mais Jade s’en dégagea et entre deux hoquets, se jeta contre Sandor qui légèrement calmé, se baissa et la souleva. La petite fille nicha sa tête contre son cou. Le regard dur, il le pointa sur un Gaspard tout tremblotant.

 

— Il est strictement interdit par la loi du temple des Lilas de porter la main sur sa fille. La peine est la mort, mais je vais être gentil. À partir de maintenant, il te sera interdit de venir dans ce village et de quitter cette région. Il t’est également interdit que tu portes à nouveau la main sur ta femme et tes filles, sinon la prochaine fois, il y aura la mort sur ton chemin. Sache que je le saurais si tu désobéis.

 

            Effrayé, Gaspard Bellamy partit chez lui comme s’il avait le feu aux trousses.