L’enterrement, c’était déroulé quelques jours plus tard. Aline Harada avait dû emprunter de l’argent à la banque afin de pouvoir payer les obsèques. Pour cela, elle ne se gêna pas d’insulter le défunt en privé devant son autre fils qui l’écoutait déblatérer en silence. Depuis ce fameux jour, rien ne l’atteignait et chaque soir, il faisait le même cauchemar. Il revoyait la chute de son frère, encore et encore et surtout ce visage ensanglanté.

 Le jour J, il suivit le mouvement toujours muet. Il préférait observer sa mère, cette chienne, ce rapace, qui jouait aisément la comédie devant toutes ces personnes venues soi-disant par amitié pour le défunt. Mais le garçon savait lui que ces personnes étaient surtout venues pour se repaître de la souffrance des autres. Il reconnaissait la bonne partie pour être des élèves de son lycée. Ces êtres, c’était souvent amusé à se moquer, à critiquer, à bousculer, à voler Hisoka. Ce n’était en aucun cas des amis.

 Il les haïssait, car il les tenait en grande partie responsables de ce malheur, mais celle qu’il tenait comme coupable principale, c’était sa mère, leur mère. Pour la première fois de sa vie, le garçon mourrait d’envie de frapper quelqu’un, de la détruire comme elle avait voulu détruire la leur. Elle avait réussi tout au moins pour l’un d’eux. Qu’allait-elle inventer pour le deuxième ?

 La cérémonie dura moins d’une heure. Il dut les écouter parler d’Hisoka Harada comme s’ils le connaissaient depuis longtemps, comme s’ils étaient très proches de lui, mais ce n’était que des mensonges, tout était faux. Personne ne le connaissait, ni sa mère, ni eux, ni lui.

 Après le cimetière, le garçon dut subir encore les condoléances de ces personnes insensibles, polies et surtout hypocrites. Il avait envie de hurler et de leur dire de dégager, mais il ne s’en sentait pas capable, pas encore. Il n’arrivait pas à faire son deuil.

 Finalement, ces étrangers finirent par partir et le garçon se sentit beaucoup mieux, mais cela fut de courte durée. À peine rentrée chez eux, sa mère attrapa sa bouteille de vodka. Il soupira. Dans quelques heures, il serait obligé de la mettre au lit et elle lui balancera toutes les âneries qu’elle ne savait que dire.

 Heureusement pour lui, elle n’avait pas encore vu le mot du directeur du lycée. Il espérait qu’elle le verrait le plus tard possible. Dès fois, il se demandait pourquoi il restait encore avec elle. Pourquoi son frère et lui n’étaient-ils pas partis ? Pourquoi n’avoir jamais fugué comme la plupart des gosses mal aimés ? En y réfléchissant, s’ils l’avaient fait, Hisoka serait peut-être encore en vie ? Ou peut-être que non ?

 Il avait vu un homme d’âge moyen parler avec sa mère la veille. La seule chose qu’il avait sue c’était que cet homme était médecin, mais c’est tout ce qu’il put savoir. Ensuite, sa mère s’était mise à hurler et lui avait balancé sa bouteille en pleine tête. Il se retrouvait avec trois points de suture à l’arcade sourcilière.

 Il regarda autour de lui, dans cet appartement en location. C’était juste un T3. La première chambre appartenait à sa mère et l’autre la sienne. Hisoka dormait dans le salon sur le clic-clac. Il soupira à nouveau. Il se mit en devoir de ranger le désordre dans l’appart. Sa mère n’était vraiment pas douée pour le ménage, ni pour la cuisine d’ailleurs surtout depuis quatre ans. Pour ainsi dire, sa seule nourriture était son alcool. Les mioches s’ils voulaient manger, avaient dû se débrouiller pour se nourrir et surtout pour trouver de la nourriture. Pas facile sans argent !

 Si par malheur, ils volaient de l’argent à leur mère, ils recevaient une raclée, alors petit à petit, les deux frères avaient appris à voler dans les supérettes ou les portefeuilles de personne négligents. Hisoka ne s’était jamais fait prendre, mais le plus jeune s’était fait arrêter et sa mère fut obligée de venir le récupérer au commissariat du coin. Même encore maintenant, il se souvenait encore de la violente raclée qu’elle lui avait donnée ce jour-là.

 Une heure plus tard peut être deux, il ne savait plus, il entendit un gros fracas. Un nouveau soupir s’échappa de ses lèvres fermes. Ça allait barder comme d’habitude.

- Putain de merde ! Reï amène toi ici !

 Le garçon se dirigea rapidement dans le salon. La bouteille de vodka se trouvait sur le tapis en mille morceaux.

- Nettoie ça et va m’acheter une nouvelle bouteille.

- Je n’ai pas dix-huit ans. Le vendeur refusera de me la vendre, répliqua-t-il avec lassitude.

 Sa mère se leva et toisa le grand garçon face à elle. Une chose qu’elle adorait par-dessus tout s’était de rabaisser les hommes plus grands qu’elle et l’avantage ici présent, c’était que son jeune fils mesurait près des uns mètre quatre-vingt-cinq, plus grand que ne l’avait été Hisoka.

- Tu n’es qu’une lopette qui ne sait rien faire. Tu es inutile, même un chien à plus d’utilité que toi. Dégage de ma vue !

 Reï serra les dents. Il mourrait d’envie de la frapper. Sa main le démangeait. Il respira à fond et tourna les talons. Il repartit dans la cuisine où il se savait en sécurité. Il l’entendait râler, injurier le monde entier tout cela pour une simple bouteille de vodka.

 Il finissait de laver la vaisselle quand il l’entendit passer devant la porte de la cuisine. Il y jeta un coup d’œil. Elle avait passé son manteau et serrait son sac. Elle allait se rendre dans les bars du coin surement pour boire de tout son soul et demain, il la trouverait coucher surement dans les ordures où elle était à sa place d’ailleurs. Écœuré, il se retourna pour ne plus la voir.

 Il ferma les yeux et soupira enfin à l’aise dès qu’il entendit la porte fermée. Mais ce fut à nouveau de courte durée. Des hurlements se firent entendre avec un énorme bruit. Très surpris, il courut hors de l’appart. Il y vit ces voisins devant les escaliers. Il s’y dirigea et observa la scène face à ses yeux. Sa mère se trouvait étalée sur le sol en bas des escaliers. En toute logique, elle avait dû se rater une marche et avait fait une chute dans les escaliers. Il haussa les épaules. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait.

 Il allait faire demi-tour pour rentrer chez lui quand son regard fut attiré par une énorme tache qui se formait autour de la tête d’Aline. Reï ouvrit la bouche et se mit hurler comme un dément avant de s’écrouler.

 

 Il se réveilla en sursaut. Pour la première fois en un mois, il avait réussi à dormir toute une nuit sans faire de cauchemars. C’était un vrai miracle. Enfin, c’est ce que le médecin lui affirma quelques heures plus tard. Il ne voyait pas en quoi cela était un miracle, mais bon, si le médecin était content, tant mieux pour lui. Celui-ci lui avait également annoncé qu’il aurait prochainement de la visite.

 Reï ne voyait pas qui pourrait venir le voir, étant donné que sa seule famille, sa mère, était morte lors de sa chute dans l’escalier. Il n’avait pu assister à l’enterrement vu dans l’état de folie où la vue du sang l’avait mis. Depuis, il se trouvait dans cet hôpital aux bons soins des infirmières indifférentes et d’un médecin trop imbu de lui-même pour faire attention à ses patients.

 Le garçon se demandait chaque jour ce qu’il allait devenir. Sa mère avait eu la bonne idée de lui refiler toutes ses dettes. Évidemment, il n’avait aucun moyen de rembourser et il n’était pas majeur pour se trouver un emploi stable.

 Pour se changer l’esprit, il décida de prendre l’air. Le temps était plutôt frais, mais cela lui fit un bien fou. En observant autour de lui, il se rendit compte que d’autres patients avaient eu la même idée. Certains, c’était surtout pour fumé.

 Il réussit à faire céder l’un d’entre eux pour lui en refiler une, ensuite, il se trouva un coin tranquille derrière les parterres de rosiers où il s’installa sur un banc. C’est à cet endroit que quelques minutes plus tard, une femme de taille moyenne, rousse, plutôt enrobée, de couleur chocolat fit son apparition devant lui. La première chose qu’elle fit fut de lui jeter la cigarette et de l’écraser.

- Hé ! Pourquoi vous avez fait ça ? s’écria-t-il aussitôt.

 Il observa la cigarette écrabouillée avec une moue.

- Pour t’ennuyer pardi !

 Le garçon, surpris par la réponse, redressa la tête vers la femme qui lui souriait. Son esprit fit un tilt. Il se souvenait de cette femme. Quand il s’était fait choper par les flics pour vol, elle se trouvait présente. Elle ne s’occupait pas de son cas à l’époque, mais pour une raison quelconque, il se souvenait d’elle.

- Je vous ai déjà vu, non ?

- Je suis ravie que tu te souviennes de moi. Je suis inspectrice. Mon nom est Gabriella Facter.

- Un inspecteur ? Pourquoi êtes-vous là ? Aurais-je fait quelque chose dont je ne me souviens pas ?

 La jeune femme secoua la tête en riant.

- Non, ne t’inquiète pas. C’est juste que les médecins ne sachent pas quoi faire de toi. Il semble que tu ailles mieux. Ils nous ont appelés pour savoir si nous connaissions quelque chose sur ta famille.

 Reï renifla de mépris.

- De famille, je n’en ai plus. Ils sont stupides, ils auraient dû me le demander plutôt que vous ennuyer. Si je comprends bien, il va falloir que je dégage ?

 L’inspectrice s’installa près du garçon sur un banc.

- Je suppose que tu n’as nulle part où aller ?

- Qu’est ce que cela peut vous faire ?

- Ca me fait quelque chose, figure-toi ! Tu vas être placé dans une famille d’accueil jusqu’à ta majorité, ensuite tu pourras faire ce que tu veux. Mais avant ça, tu devras accepter ton destin.

- Vous ne me laissez pas le choix, pas vrai ?

- Si, tu peux être mis dans un orphelinat, mais je trouve que tu mérites de connaître une famille qui t’appréciera à ta juste valeur.

 Le garçon secoua la tête, exaspérée.

- Vous dites n’importe quoi. Vous croyez réellement qu’une famille d’accueil m’acceptera, moi, un ado de seize ans ? Elle aimerait mieux un enfant à un ado.

 La jeune femme se mit à rire et se redressa. Elle lui ébouriffa les cheveux. Ce simple geste prit au dépourvu Reï qui trouvait cela très agréable.

- Écoute-moi bien, mon garçon. Dans une semaine, jour pour jour, je t’emmène dans une ville plus au sud où il fait bon vivre. Là-bas, tu rencontreras ta famille d’accueil. Tu verras, tu vas vite apprécier d’y habiter. Ils ont l’habitude d’être face à des adolescents et tu ne seras pas le seul. En tout cas, une chose est certaine, ta nouvelle vie va être totalement différente de celle que tu as connue. Ça te tente ?

- Vous les connaissez bien, non ? Ça se voit quand vous en parlez. D’accord, je veux bien essayer de vous croire. De toute façon, c’est mieux que rien.

- Bien, alors mon cher Reï, nous nous voyons dans une semaine. Ton destin est scellé.

 Le garçon la regarda partir et sentit un frisson d’appréhension et en même temps, une envie irrésistible d’être déjà le jour J et il ne savait pas pourquoi.