La semaine fut très longue pour le garçon. Il dut subir la visite du psychologue en présence de l’assistance sociale. D’après ce qu’il comprit, ces deux personnes voulaient surtout savoir s’il ne serait pas un être dangereux pour les autres et pour lui. Il savait en connaissance de cause ce que représentait le suicide. Il l’avait vu en face. Pendant toute sa durée dans cet hôpital, Reï avait eu le temps de réfléchir, de penser à son frère. Il comprit largement que le suicide n’était en aucun cas une solution. Une vie était sacrée, il l’avait compris à la mort de sa mère et en observant les allers venus dans l’hôpital. La vie pouvait ne tenir que d’un fil, à cause d’un accident, d’une maladie, d’un mauvais calcul et elle vous filait entre les doigts.

 Une bibliothèque gratuite était à la disposition des patients. Le garçon y passait la bonne majorité du temps. Jamais, il n’avait lu autant de livres. Il discutait souvent avec un vieux monsieur fragile du cœur. Malgré son problème cardiaque, le vieil homme Anselme gardait une joie de vivre à toute épreuve. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans et avait été marié à la même femme pendant plus de soixante-sept ans. Sa femme l’avait quitté d’un cancer des poumons l’année dernière. Avec elle, il avait eu quatre enfants, deux filles et deux garçons. Ils étaient tous mariés et grâce à eux, il se trouvait être grand-père une bonne dizaine de fois et deux fois arrière grand-père. Il affirmait avoir réussi sa vie. Il était prêt à partir à tout moment. Il ne regrettait rien.

 Il avoua pourtant au garçon comme pour lui enseigner quelque chose que sa jeunesse n’avait pas été tendre pour autant. Il avait été orphelin à l’âge de onze ans et avait été envoyé dans les pires orphelinats qui existaient à l’époque. Les femmes et les hommes qui s’en occupaient étaient les pires horreurs à imaginer. Jamais, un geste tendre, jamais un remerciement, jamais un sourire, mais toujours des ordres, un vrai camp militaire ! Et encore, un camp militaire était encore trop doux pour montrer vraiment la méchanceté gratuite de ces gens indifférents.

 Cela ne l’avait pas rendue amère ou sans pitié, au contraire, cela lui avait enseigné à se battre pour son idéale. Il avait décidé de prendre sa vie en main et de faire tout le contraire de ce que ces personnes lui avaient donné.

 Reï aimait bien parler avec cet homme, enfin parler, plutôt écouté serait le mot juste. Mais avant la fin de la semaine, Anselme s’en alla dans son sommeil. C’était une jeune infirmière qui était venue lui annoncer sa mort. Elle les avait vus souvent discuter ensemble et elle trouvait juste de lui avouer. Il n’avait pas pleuré pour son frère, ni pour sa mère, mais pleura comme un bébé en apprenant la mort du vieil homme. Une des filles vint pour les papiers et pour les obsèques de son père. Celle-ci vint lui rendre visite et le remercia chaleureusement d’avoir pris le temps de discuter avec son père. Elle lui avoua également qu’Anselme leur avait parlé de lui et que si un jour, il avait besoin de quoi que se soit, il pourrait l’appeler. Elle lui refila une carte où son nom figurait, ainsi que son adresse et un numéro de téléphone.

 Elle dut comprendre que le garçon ne la croyait pas une seule seconde.

- Je t’assure mon garçon. Mon père nous a appris l’entre aide. Si un jour, tu as le moindre souci avec ta famille d’accueil, appelle-moi et je viendrais. Je te le promets et ce n’est surtout pas des paroles en l’air. Tu n’auras qu’à m’écrire, je te répondrais. Je pourrais ainsi parler sur la tombe de mon père et lui assurait que tu ailles bien. On ne sait jamais peut-être qu’il m’entendra et en sera très content. Tu m’écriras, OK ?

 Reï hocha la tête toujours un peu sceptique et en même temps ravie. Il ne la connaissait pas, mais elle semblait très sincère, alors il songea que tentait le coup, il ne risquait pas grand-chose. Si elle ne lui répondait pas, cela voudrait juste dire qu’elle s’était foutue de sa poire.

 

 Enfin, le jour J arriva. Il était prêt depuis le matin aux aurores. Il attendait avec une certaine impatience la venue de cette femme inspectrice. Il en avait assez de cet hôpital. Il voulait sortir et reprendre une vie plus normale, enfin, espérant qu’elle soit normale.

Elle finit par arriver dans les alentours de dix heures du matin sans se presser. Elle affichait un sourire joyeux, car elle s’apercevait bien que le garçon s’impatientait. Elle n’avait pourtant rien dit de cette famille d’accueil, mais à chaque fois, les enfants ou les adolescents réagissaient de la même manière. Ils étaient plus sensibles, ils devaient se douter inconsciemment que leur vie serait totalement différente.

 Elle se demandait comment réagirait le garçon quand il les verrait. Elle attendait avec impatience de voir sa tête. Elle les avait appelés la semaine dernière et celle-ci lui avait assuré qu’il y avait encore de la place pour un nouveau. Cela l’inquiétait tout de même. Pas le fait qu’elle négligerait le petit nouveau, mais sur le nombre de personnes chez eux. La dernière fois où elle s’était rendue chez eux, il y avait en tout et pour tout, une bonne dizaine d’enfants, adolescents réunis. Tous ne restaient pas indéfiniment chez eux. Ils y venaient que pour quelques jours ou quelques mois, ensuite ils repartaient chez leurs parents respectifs. Cette fois-ci, ils seraient combien ? Quand elle leur avait posé la question la seule chose qu’elle eut droit, fut le téléphone raccrochait au nez. C’était bien d’eux d’agir de la sorte.

 Des fois, elle trouvait que cette famille agissait exactement de la même manière que les gosses qu’elle s’occupait. C'est-à-dire de vrai gamin ambulant à qui il était très, mais très difficile de résister.

 

 Reï la salua avec chaleur même s’il ne souriait pas. Gabriella s’en était rendu compte. Le garçon n’avait plus sourire depuis la mort de son frère Hisoka. Elle espérait sincèrement pouvoir un jour avoir la chance de le voir afficher un sourire sur ces lèvres et qui plus est, un sourire chaleureux.

 Elle lui annonça que sa venue était très attendue. Le départ fut bien évidemment retardé à cause de cette fichue assistante sociale qui signa les papiers de façon très lente tout en râlant sur le fait de faire partir l’enfant de la ville où il avait grandi. L’inspectrice restant très calme et professionnelle, lui déposa une feuille de papier à l’emblème d’un juge. La lettre indiquait que Reï Harada avait la permission de quitter la ville et de se rendre dans une famille d’accueil choisie aux bons soins de l’inspectrice Facter. Et Bla Bla Bla…

 Enfin au bout deux heures de retard, ils purent se mettre en route. Elle ordonna à l’adolescent de sommeiller pendant le trajet, car ils avaient à peu près 6 heures de route sans embouteillage évidemment. Elle ne voulait pas que son jeune ami, parce qu’elle pouvait le considérer ainsi, lui pose trop de questions sur sa famille d’accueil. Elle voulait lui faire la surprise.

 Gabriella songea tout de même que le garçon avait eu de la chance qu’elle soit en vacances. Sinon, elle n’aurait jamais eu la possibilité de l’aider. Quand elle l’avait aperçu dans le commissariat de sa ville quelques mois plus tôt. Elle avait tout de suite deviné que c’était un gosse paumé. Mais à l’époque, elle se trouvait en charge d’un dossier très lourd et sans repos. Elle ne pouvait pas faire grand-chose. Elle avait bien essayé de faire remuer les services sociaux, mais ils avaient tellement de dossiers et pas assez d’assistants que le drame avait eu lieu avant qu’ils ne puissent faire quoi que ce soit. La jeune femme, tout en conduisant prudemment, jeta un coup d’œil à son passager. Il dormait à poing fermé, le visage serein. Elle soupira. S’ils avaient bougé plus vite, Hisoka Harada se serait retrouvé également dans cette voiture en direction d’un lieu, qui espérait-elle, était pour le plus jeune une bénédiction.