Les trois fils des Lilas : Prologue
Prologue
La cellule s’assombrissait de plus en
plus. Depuis quelques minutes déjà, les bruits des marteaux avaient cessé et le
silence fut total. Shiba Gordon se redressa de son lit et se leva. Il se
dirigea vers les latrines et prit un objet, un couteau bien élimé, puis il se
rendit de nouveau vers son lit. Il le poussa afin de libérer le trou qu’un
ancien prisonnier avait commencé surement quelques années plus tôt.
Shiba y pénétra. En réalité, le tunnel
n’était pas profond ni très long alors le garçon arriva assez vite au faible
mur qui lui restait à détruire pour se libérer. Une fissure permettait à la
lumière de pénétrer dans l’obscurité du tunnel. Shiba n’eut aucun mal à
agrandir le trou et un air glacial s’engouffra alors faisant frissonner le pauvre
garçon.
Beaucoup de ses compagnons d’infortune
avaient péri pendant ce long et terrible hiver. Depuis plus d’un an, Rosco la
terreur, ainsi surnommait par ces hommes, régnait sur le territoire des Trois
Collines. Sa bande avait saccagé tous les villages aux alentours sans aucune
pitié et ils avaient enlevé tous les enfants âgés de plus de cinq ans.
Ceux-ci étaient devenus les esclaves de
Rosco. Ils servaient à construire une immense pyramide à la gloire de cet homme
à l’âme la plus noire que Shiba ait pu rencontrer de sa courte vie.
Shiba n’était pas originaire de cette contrée,
mais il avait eu la malchance d’être arrivé dans un des villages que Rosco
attaqua quelques jours plus tard. Show Gordon, le père de Shiba, était un homme
grand et très fort dans les arts anciens et sa cécité ne le gênait aucunement,
mais il ne put empêcher le kidnapping de son fils unique.
Shiba, ainsi, put constater de la cruauté
de Rosco. Les garçons travaillaient sur
le chantier et les filles devenaient les amusements des gardes. Le jeune garçon
ne pouvant plus supporter cette horreur, avaient décidé de s’échapper pour tout
rapporter à son père afin que celui-ci tente quelque chose pour arrêter les
agissements de Rosco.
Quand le trou fut assez grand pour qu’il
puisse passer, Shiba sortit la tête avec prudence. Son regard ne croisa aucune
lumière et n’entendit aucun bruit suspect. Alors d’un bond, il se redressa et
se mit à courir à toutes jambes. À l’instant où il se retrouva presque à l’orée
d’un petit bois sombre, pratiquement un des seuls qui devait encore exister
dans cette partie de la contrée, le jeune garçon sentit que son pied gauche
s’enfonçait sur un bouton d’où un déclic retentit fortement dans les ténèbres
de la nuit.
Il allait mourir ! Son évasion ne
servirait à rien. Il était perdu. Il ne reverrait plus jamais son père. L’élan
de la course fit lever son pied gauche et au moment même où la mine explosa, le
corps de Shiba disparut sans laisser de trace.
Dans le temple du Dieu Endormi, les
villageois s’impatientaient devant l’autel au jour mémorable où un autre
sacrifice allait avoir lieu.
Il y avait de cela quatorze ans et demi, à
peu près, une terrible maladie ravagea tous les villages du territoire des
Mimosas. Beaucoup d’habitants moururent, mais en même temps, il eut également
un certain nombre de naissances prématurées. Alors, les Prêtres du Dieu Endormi
décidèrent que ces enfants étaient le fruit du démon. Il fut donc décidé que si
ces enfants atteignaient l’âge de quatorze ans, ils seraient offerts en sacrifice
à la gloire du Dieu Endormi.
À cette annonce, les familles concernées
les tuèrent elles-mêmes alors qu’ils n’étaient encore que des bébés. Un seul
homme ne voulut pas croire à cette sentence. Il partit avec sa femme et son
fils dans une autre Contrée, mais les Prêtres l’apprenant, les pourchassa et finit
un jour par les rattraper.
Il eut du bruit près de la porte d’entrée
du Temple et d’un seul homme, la foule se tourna vers celle-ci. Trois personnes
encerclaient un jeune garçon dont les mains étaient solidement attachées sur le
devant. Certains villageois se disaient que les Prêtres auraient dû attacher le
jeune démon avec plus de sécurité. La petite troupe s’avança dans un silence
total. Les femmes retenaient leurs larmes, car pour elles, ce démon avait
l’apparence d’un jeune adolescent des plus normaux.
Sandor Di Sica observa la foule de son
regard sombre. Il aperçut sur ces visages, différentes expressions comme de la
peur, de la pitié et même de la colère. Il leva les yeux vers l’estrade et vit
son père. Celui-ci était solidement attaché à une poutre et bâillonné.
Sandor détourna son regard. Il avait peur
et avait même envie de pleurer, mais pour rien au monde, il ne voulait leur
montrer. Sans qu’on le lui demande, il s’allongea sur l’autel et attendit
silencieusement.
Le Grand Prêtre arriva dans son costume
rouge sang d’apparat. Il tira un long couteau d’or de son étui et se tourna
devant les fidèles.
-
Il y a quatorze ans, un terrible malheur nous accabla. Beaucoup de nos frères moururent,
mais des naissances prématurées eurent lieu également. Le Grand Conseil s’était
réuni et il avait été dit que ces enfants étaient le fruit du démon Miroukis.
Ce garçon, ici présent, naquit le jour même où la maladie apparut. Il ne peut
vivre auprès de nous. Mais notre Seigneur, dans sa grande sagesse et sa pitié,
nous a ordonné d’emmener cet enfant auprès de lui. Alors que sa volonté soit
faite !
Le Grand Prêtre s’approcha de l’autel. Il
évita de regarder le garçon dans les yeux. Il leva son couteau et à l’instant
où l’arme devait se planter dans le cœur même de Sandor Di Sica, le garçon
disparut.
Tous les habitants de Fripa étaient présents
devant le seul chêne de la place du village. Pour la première fois depuis le
cataclysme, un enfant allait être pendu. C’était un jeune orphelin du nom de Nathan Redd, âgé de quatorze ans. Il
avait été abandonné à quinze mois devant le Temple de l’orphelinat des
Capucins.
Le jeune Nathan était condamné par le
Conseil des Anciens à la pendaison pour avoir dérobé des fruits du jardin sacré
des Moines, propriété du Patrimoine des Temples de Lumière, de la Contrée des
Semences.
Les Religieuses qui s’occupaient de l’orphelinat
avaient tout tenté pour essayer de le sauver, mais le conseil resta inflexible,
car les Moines avaient porté plainte. Pour eux, c’était un grand sacrilège de
toucher aux fruits du Dieu de Lumière.
À l’arrivée des gardes et de l’enfant, un
silence de mort régnait sur la place. Le jeune garçon marchait la tête haute,
le regard dur. Ses yeux gris ressemblaient étrangement à de l’acier. Il ne
broncha ni quand on le fit monter sur l’escabeau, ni quand on lui passa la
corde autour du cou.
Un Prêtre s’approcha de lui et lui
demanda :
-
Veux-tu dire une dernière volonté, mon garçon ?
Nathan le regarda et lança d’une voix
forte :
-
Je me vengerais.
Cette menace fit l’effet d’une bombe
surtout quand elle était lancée par un jeune adolescent de quatorze ans. Le
garde donna un coup de pied à l’escabeau et avant que l’enfant ait eu la nuque
brisée, il disparut sans laisser de trace.
Les trois fils des Lilas : 01
Chapitre 1
Shiba se redressa de son lit et jeta un
regard autour de lui. Une lumière venant d’une petite fenêtre triangulaire
éclairait la pièce où le jeune garçon se trouvait. Elle ressemblait à une
chambre de dortoir dans les Monastères.
Dans la pièce, deux autres lits s’y
trouvaient avec un corps inconscient comme lui quelques minutes plus tôt. Il
observa ses compagnons de cellule qui semblaient avoir le même âge. Le premier
était un grand blond dont la chevelure atteignait les épaules, plutôt bien bâti
à la peau blanche un peu rosée, aux traits coupés à la serpe. L’autre était son
opposé avec une peau plus foncée comme brûler au soleil des cheveux noir
corbeau coupé court, mais bouclé. Shiba se souvient que les gens de cette
apparence se faisaient appeler Latino. Il ne savait plus très bien pourquoi. Le
plus souvent, ils avaient également les yeux noirs. Son corps était plus
baraqué et charpenté avec un visage anguleux.
À part eux, il n’y avait rien d’autre dans
la pièce. Le latino et le blondinet finirent par se réveiller à leur tour. Ils
regardèrent autour d’eux avec une certaine appréhension et de l’étonnement.
Leurs regards s’arrêtèrent sur un grand garçon mince, aux traits fins, la peau claire
et aux cheveux de feu. Le blond prit la parole.
-
Où sommes-nous ?
Shiba haussa les épaules.
-
Je ne sais pas. Je viens juste de me réveiller également. Je m’appelle Shiba
Gordon et vous ?
Les yeux gris d’acier du blond le
dévisagèrent un moment avant de répondre.
-
Nathan Redd.
Le latino lui se leva et s’approcha de la
porte et essaya de l’ouvrir. Elle était fermée à clé. Il pinça les lèvres. Il
se tourna vers ses compagnons.
-
Je suis Sandor Di Sica. Selon mon village natal, je suis le fruit du démon
Miroukis.
Nathan secoua la tête.
-
Je ne connais aucun démon de ce nom. Tu viens de quelle contrée ?
Sandor ouvrit la bouche pour répondre,
mais rien ne vint. Il ne s’en souvenait plus. Pourtant, il était sûr que
quelques minutes plus tôt, il savait. Il sourcilla.
-
Je ne m’en souviens plus. Je ne me souviens pas de ma famille, non plus.
Les deux autres se regardèrent surpris,
mais finirent par s’exclamer qu’ils étaient pareils.
La porte de la cellule s’ouvrit sur une
jeune fille d’une dizaine d’années dont la chevelure très courte d’une rousseur
flamboyante semblait embraser la petite pièce. Son visage ovale, parsemé de
tache de son et ses yeux verts immenses lui donnaient un petit air mutin.
Elle portait un plateau qu’elle déposa sur
une caisse au centre de la pièce où un serviteur l’avait placé. Elle se tourna
ensuite vers les trois jeunes qui l’observaient en silence.
-
Soyez les bienvenus au Temple des Lilas. Ici, personne ne vous fera aucun mal.
Prêtre Siméon vous fait ces plus plates excuses de vous avoir enfermé à clé
dans cette chambre. Il voulait vous éviter de vous perdre. Bon appétit.
Elle fit demi-tour et à l’instant où elle
allait refermer la porte derrière elle, Nathan finit quand même par réagir et
demanda :
-
Eh ! Attends ! Qui es-tu ? Et qu’est-ce que vous nous
voulez ?
Elle sembla hésiter, mais elle finit par
murmurer.
-
Je m’appelle Maëlla Collins. Je viens travailler au Temple presque tous les
jours. Je ne sais pas pourquoi vous êtes ici. Mais je sais que la magie y est
pour beaucoup. Je vous prie de m’excuser, mais je dois m’occuper de la Fille du
Temple.
Pendant les jours qui suivirent, les trois
jeunes garçons ne rencontrèrent aucun Prêtre dans le temple. Pourtant, ils
purent circuler librement à l’intérieur du bâtiment ou à l’extérieur.
Les seules personnes qu’ils rencontrèrent
furent Maëlla et la Fille du temple. Une petite fille de six ans dont d’après Maëlla,
les Prêtres l’auraient acheté à ses parents, car ils ne pouvaient plus
supporter de voir le beau-père la frappait à tout moment.
C’était une petite fille toute menue pour
son âge. Sandor la qualifiait de petit elfe. Elle adorait ce surnom et riait à
chaque fois qu’elle l’entendait. Elle avait de longs cheveux châtain clair bouclés,
un visage plutôt rond garni d’un petit nez retroussé et de très jolis yeux
bleus innocents et pleins de gentillesse. Elle portait autour du cou un collier
dont le pendentif était une pierre de grande valeur du nom de Jade. Il se
révéla que c’était également le prénom de la fillette.
Les garçons rencontrèrent également les
serviteurs et la cuisinière. Jade était aimé de tout ce petit monde qui la
surnommait la petite Princesse des Lilas. Pour patienter, les jeunes garçons se
mirent à travailler dans le petit champ des Prêtres et dans le jardin
également.
Chacun leur tour, ils s’occupaient de Jade
quand Maëlla ne pouvait venir, car elle devait soigner sa mère gravement
malade. Pendant tous ces longues heures et jours, les trois jeunes adolescents
se demandaient la raison de la disparition de leurs souvenirs d’enfance. La
seule chose dont tous les trois se souvenaient parfaitement était qu’ils
avaient réchappé à une mort certaine.
Le temple des Lilas se trouvait implanter
en plein cœur de la forêt qui semble-t-il, était immense par rapport à toutes
celles qui existaient encore. Il fallait bien le dire, il n’y en avait plus
énormément. D’ailleurs, il était strictement interdit de couper du bois pour se
chauffer. Il fallait ramasser les brindilles et le bois qui se trouvait
éparpiller sur le sol. Sinon, il fallait trouver un autre moyen de se chauffer.
La forêt était un endroit plutôt effrayant,
car il y faisait souvent très sombre. Les villageois en avaient terriblement
peur et ne s’aventuraient à l’intérieur que par obligation.
Pour les adolescents, c’était le paradis sur
terre. Ils y passaient tout leur temps libre. À force de la découvrir d’un bout
à l’autre, ils finirent par trouver une petite crique où ils purent plonger à
loisir. Ils emmenaient souvent Jade avec eux et se disputaient joyeusement pour
la porter sur leurs épaules. Maëlla les accompagnait aussi.
Ils comprirent très vite pourquoi les
Prêtres avaient acheté la petite Jade. Elle avait un don de guérisseur. Ils la
virent une fois soigner un oiseau dont l’aile était cassée. De sa main droite,
elle touchait la blessure et de la main gauche, elle serrait sa pierre de Jade.
Le soir, les garçons l’aidaient à se
mettre au lit sous un air de flûte que jouait Sandor dont il avait créé de
ses propres mains.
Un jour, Nathan explora de nouveau le
Temple et trouva derrière les tentures de l’autel, un passage secret. L’énigme
du temple des Lilas fut résolue ce jour-là. Le jeune adolescent était descendu
dans le labyrinthe. Il avait passé une porte entre ouverte. Il se retrouva dans
une pièce éclairée par des torches. Les murs étaient garnis de tapisseries de
différentes couleurs. Un tombeau ouvert se trouvait au centre de la pièce. Il
s’en approcha et vit un homme d’une cinquantaine d’années à l’intérieur. Son
visage était très maigre, mais n’avait pas la blancheur d’un cadavre.ses lèvres
étaient trop rose pour l’être.
À l’instant où Nathan se penchait pour
regarder si son cœur battait, l’homme ouvrit les yeux, des yeux marron où
pétillait une lueur amusée. De surprise, le garçon s’était reculé effrayer. Le
prétendu mort se redressa et s’étira un bon coup.
-
Mmmmh ! Que cela fait du bien de dormir !
Il se tourna vers le jeune curieux et lui
sourit. Il avait une dentition parfaite et bien blanche. Il se passa même une
main dans ses cheveux gris pour les remettre en ordre.
-
Tu as bien fait de venir, jeune Nathan. Tu vas pouvoir m’aider à sortir de ce
tombeau. … Oh, faite ! Je ne me suis pas présenté. Je suis le Prêtre
Siméon.
Toujours estomaqué, Nathan hésita à s’approcher,
mais finit tout de même à aider cet homme qui se trouvait être plus petit que
l’adolescent. Siméon l’informa juste que
le tombeau servait de moyen de communication avec le Maître tout puissant des
Temples des Lilas.
Dans toutes les contrées qui existaient,
il y avait à un endroit donné un Temple des Lilas, mais les autres Temples les
détestaient cordialement et les pourchassaient. Ils prétendaient que l’ordre
des Lilas n’était autre que le Tombeau des démons qui voulaient avilir la terre
une seconde fois. Beaucoup de représentants du Temple des Lilas avaient été
ainsi massacrés, brûlés vifs et de bien d’autres manières également.
Dès que les deux autres jeunes avaient
rencontré le Prêtre Siméon, ils s’étaient empressés de lui poser des questions
sur leurs souvenirs disparus, sur le pourquoi de leur présence dans ces lieux.
Le vieil homme répondit du mieux qu’il put
à leurs questions. Il expliqua que le tout puissant les avait choisis pour
devenir les gardiens des temples des Lilas et pour cela, il ne fallait aucune
interférence avec leur passé. Siméon leur assura que s’ils décidaient de
partir, ils le pouvaient.
Le jour même, les trois adolescents se
mirent en route après avoir dit au revoir aux deux jeunes filles. Jade avait
pleuré et les avait suppliés de rester, mais ce fut peine perdue.
Dès qu’ils quittèrent le Temple, leurs
souvenirs commençaient à faire surface. La forêt essayait par tous les moyens
de les ralentir. Elle soulevait ces racines afin de les faire trébucher à tout
bout de champ.
Shiba marchait en grande enjambée. Il
avait hâte de revoir son père et surtout, il voulait savoir s’il avait pu
sauver les jeunes esclaves de Rosco. Nathan, lui, n’avait personne à rejoindre,
mais il avait une vengeance à préparer contre le traître qui l’avait accusé
d’un forfait qui n’avait point commis. Il lui ferait enlever l’envie de
recommencer. Sandor était le moins pressé des trois. Plus, ils avançaient et
plus le jeune latino ralentissait. Il avait envie de revoir son père, mais en
même temps, il ne voulait pas lui causer à nouveau du tort. De toute façon, il
se doutait bien que s’il retournait dans la Contrée des Mimosas, les Prêtres le
retrouveraient et le tueraient. Il finit par s’arrêter. Les autres s’en
rendirent compte et se retournèrent. Ils purent le voir faire demi-tour. Shiba
l’interpella :
-
Sandor ? Que fais-tu ?
Le jeune adolescent les regarda et
s’écria :
-
J’ai choisi de retourner au Temple. Mon père sera plus heureux sans moi, ma
mère aussi d’ailleurs.
Il se tut un moment puis reprit :
-
Ici, je me suis senti en sécurité et heureux comme jamais je n’ai pu l’être
vraiment. Je pense également à notre petit elfe. Nous nous sommes occupés
d’elle comme des frères et puis comme ça, nous décidons de l’abandonner. Jade
connait ses parents, mais elle ne peut les voir à cause de son beau-père. Je
trouve cela très triste pour elle. Elle n’a que six ans. Elle a besoin de sa
mère. Maëlla a toujours sa mère, mais celle-ci est gravement malade. Je me dis
que je suis égoïste de vouloir mes parents alors que deux de mes amies sont
seules et bien trop jeunes pour l’être. Alors, je vous dis au revoir et bonne
chance.
Sandor se détourna et s’enfonça dans la
forêt. Heureuse, celle-ci écartait les fougères à son passage ou baissait les
racines pour qu’il puisse passer sans tomber. Shiba et Nathan se regardèrent en
silence pendant un long moment. Leur jeune ami n’avait pas vraiment tort.
Ils n’avaient pensé qu’à eux, qu’à leur
propre problème et non à leurs amies. Pourtant, il est vrai que Jade avait
besoin de sa mère, mais aussi d’affection et d’amour. Maëlla devait être
soutenue. Tiraillé par l’envie de rejoindre son père et aussi celle d’être avec
ses amis, Shiba se mit à regarder à tour de rôle les deux chemins, celui qui
menait à la Contrée des Trois Collines ou celui qui menait au Temple.
Nathan faisait de même. Étant le plus
insensible à la douleur des autres, il aurait tendance à vouloir partir se
venger, mais quelque chose l’empêchait de le faire. En fait, une étrange
musique retentissait à travers la forêt. Il était facile de deviner que l’instrument
était une flûte, mais l’air joué ressemblait à la nature.
Nathan se demandait qui pouvait jouer de
cette manière. La musique était si envoutante. Il finit par tourner le dos à sa
vengeance et reprit le chemin pour le Temple. Peu de temps après, il se rendit
compte que Shiba le suivait. Ils perdirent à nouveau leurs souvenirs.
Apparemment, la forêt acceptait d’être agréable qu’avec Sandor, car elle
s’amusa à les faire trébucher. Le vent sifflait dans les arbres comme s’il se
moquait d’eux.
Les trois fils des Lilas : 02
Chapitre 2
Il se trouvait que le musicien en question
était le jeune Sandor. Il ne retourna pas au temple, car le plus vieux chêne de
la forêt en décida autrement. Il lui envoya une de ses lianes pour le soulever
et l’amenait sur une de ses branches. Le jeune adolescent ne broncha pas, car
il se doutait que c’était sa place. Il
s’était lové contre le tronc et s’était mis à jouer. À jouer des airs qu’il ne
connaissait pas quelques minutes auparavant.
Quand Shiba et Nathan arrivèrent dans la
cour du temple, Jade et Maëlla sautèrent de joie en apprenant qu’ils allaient
rester en fin de compte. Le Prêtre Siméon ne fit que sourire, un sourire qui
signifiait que le destin avait rattrapé les jeunes garçons.
Jade, toute étonné, demanda pourquoi
Sandor ne les accompagnait pas. Les garçons en furent abasourdis. Siméon
préféra leur expliquer la situation.
-
Votre jeune ami a juste trouvé sa voie. N’avez-vous pas remarqué à quel point
la forêt est si agréable avec lui, alors qu’elle s’amuse aux dépens des autres
humains ?
Il observa les deux garçons. Il pouvait
voir sur leurs visages de l’incrédulité et de l’incompréhension. Alors, il
reprit :
-
La forêt, non je devrais plutôt dire la Nature la choisit pour être son
représentant, son défenseur si vous préférez. Vous aussi, vous trouverez
surement votre voie, mais peut-être avec plus de difficulté que Sandor et Jade.
-
Moi ? demanda la petite fille d’une voix fluette.
-
Oui, toi, Jade des Lilas. Tu as un don de guérisseuse et ce n’est pas donné à
tout le monde. Mais je te préviens, ton don a des limites. Il peut soigner
toutes blessures, mais pas les maladies. Dans ces cas-là, tu ne peux
qu’atténuer la souffrance. As-tu bien saisi, Jade ?
Très sérieuse, la petite fille hocha la
tête faisant sourire le vieux Prêtre.
La vie au temple reprit un tour normal.
Pendant une semaine, personne ne vit Sandor, puis il refit surface accompagnée
d’un énorme animal qui n’était autre qu’un loup solitaire et d’un faucon qui
venait se poser sur son épaule.
À
cette apparition, tous les prêtres, tous les serviteurs s’étaient arrêtés de
travailler pour les regarder. Le jeune Latino descendit jusqu’au jardin où ses
amis essayaient de soigner les fleurs qui se trouvaient être malades. Shiba et
Nathan n’étaient pas très à l’aise en voyant cet énorme bête s’approchait
d’eux.
Sandor
ne fit aucun cas d’eux. La seule chose qu’il accomplit en priorité fut de
s’accroupir et d’effleurer la terre. Elle s’illumina d’une lueur verdâtre et
les fleurs se redressèrent sur leurs faibles tiges. Leurs pétales resplendissaient
de santé comme un miracle. Le faucon émit un cri qui semblait être de joie.
Avant
qu’il ne puisse se redresser, une forme humaine se jeta sur lui et le fit
chavirer sur les fesses. La forme se redressa. Le jeune Latino la regarda amuser.
D’un doigt, il remit une mèche claire en place.
-
Bonjour Jade.
La petite fille ne répondit pas, car elle
avait aperçu le loup qui l’observait bizarrement. Sandor se redressa et se mit
près de la bête. Il tendit la main vers Jade.
-
Donne –moi ta main petite Elfe.
La petite fille, intimidée, la lui donna.
Le jeune garçon l’approcha du museau du loup.
-
Rouska, Jade est une amie. Tu ne dois jamais lui faire le moindre mal.
L’animal leva la tête vers Sandor. Elle
connaissait très bien cette intonation dans la voix de son ami. Elle signifiait
que si jamais elle dérogeait à cet ordre, elle perdrait son affection et son
amitié à jamais. La louve reçut le même ordre pour les deux garçons qu’elle
avait reniflé, ainsi que pour une autre jeune fille. La Louve se sentit un peu
triste. Elle aurait bien aimé croquer une cuisse d’un des deux garçons, juste
pour s’amuser. Enfin, ce n’était pas si grave, elle se rabattrait sur quelqu’un
d’autre.
Le faucon reçut le même ordre, mais comme
Riko détestait par-dessus tout en recevoir, il partit s’installer sur une des
plus hautes branches afin de bouder tranquillement.
Shiba et Nathan apprirent ainsi que leur
jeune ami vivait maintenant dans une petite cabane construite de ses mains sur
une des plus hautes branches d’un vieux chêne. Nathan s’émerveilla sur les
pouvoirs naissants de son ami. Il lui raconta que le Prêtre leur avait assuré
qu’eux-mêmes finiraient par en avoir. Seul Shiba ne semblait pas vraiment
emballé.
Le soir venu, Sandor resta avec eux pour
le dîner, mais dès la fin du repas, il repartit dans la forêt. Avant son
départ, il reçut de la main de Siméon un long bâton où l’emblème du Lilas y
était gravé.
Le prêtre Siméon décida que la petite Jade
devait aller à l’école afin qu’elle puisse fréquenter des jeunes enfants de son
âge. Elle devait donc suivre les cours du Prêtre Percy au village Shafali. La
première fois qu’elle s’y rendit, elle fut accompagnée par les trois garçons.
Le Doyen Bartholomew était venu en personne pour les saluer comme tout bon chef
de village. Jade était très heureux d’aller à l’école, car cela lui permettait
de voir ses deux sœurs aînées, Edwige qui venait d’avoir quatorze ans dont
c’était sa dernière année de cours et Anne, neuf ans. Toutes les deux étaient blondes,
mais Anne se trouvait être rondelette alors qu’Edwige maigrichonne. Sandor fut
catégorique. Personne ne rivalisait avec son petit Elfe. Les deux autres furent
entièrement d’accord.
Vers la fin de l’après-midi, Jade eut
l’occasion de revoir sa mère Emily dont le malheur d’avoir épousé en second
noce une brute, lui avait déjà donné des cheveux blancs et semblait très
fragile. Emily serra sur son cœur sa benjamine avec pur bonheur. Elle fut très
heureuse de voir que sa fille était heureuse auprès des Prêtres.
Shiba se demanda qui des deux souffraient
le plus de cette séparation. Nathan lui assura que ce devait être la mère. Jade
avait pris l’habitude de ne pas avoir sa mère auprès d’elle alors elle donnait
son affection à d’autres personnes plus accessibles.
Le jour de leur quinzième anniversaire,
Jade et Maëlla aidèrent la cuisinière à faire un énorme gâteau. Ce même jour,
Nathan trouva sa voie. En partant en direction de la crique, il se prit le pied
dans une racine et tomba la tête la première contre une grosse pierre. Alors qu’il
aurait dû mourir sur le coup avec le choc de la pierre, sa tête ne fit que
rebondir comme si elle était tombée sur un matelas en caoutchouc. Stupéfait, il
s’était mis à s’amuser avec la pierre, puis avec les rochers. La pierre
devenait modulable à volonté. Shiba lui donna également l’idée d’essayer avec
de l’acier. Ensemble, ils se mirent à la recherche de ce matériau. Dans leur
recherche, ils trouvèrent une vieille carcasse de voiture de l’Ancien Monde.
Nathan se mit à s’amuser à donner des formes bizarres aux parts-chocs.
Un mois plus tard, ce fut au tour de
Shiba. Il s’aperçut qu’il pouvait contrôler le temps. Maëlla était venue en
courant en leur criant qu’il y avait le feu chez elle et que sa mère malade se
trouvait dans la maison, alitée.
Au temple, il n’y avait que le Prêtre
Siméon et lui. Alors, ils s’étaient dépêchés pour aider la jeune fille, mais le
jeune garçon savait très bien qu’ils ne pourraient sauver Éléonore, la mère de
Maëlla. Il songeait également que s’il pleuvait, cela pourrait la sauver.
À l’instant même où il le pensait, un
éclair apparut et un grondement se fit entendre. Le plus bizarre de ce
phénomène fut que les nuages noirs étaient apparus d’un seul coup et se
trouvait juste au-dessus de l’endroit où le feu se propageait.
Quand ils arrivèrent enfin, le feu était
éteint grâce à la pluie diluvienne. Éléonore fut ainsi sauvée. Le Prêtre Siméon
ne fit qu’observer Shiba en silence tout en hochant la tête avec un sourire. Plus
tard, le jeune adolescent sut qu’il maîtrisait également le feu.
Maëlla était très intriguée par ses trois
garçons dont elle ne savait pas grand-chose sauf qu’ils étaient bons et
généreux, que leurs cœurs étaient remplis de gentillesse. Elle savait aussi que
leur vie n’avait pas dû être facile avec le peu de souvenirs qu’ils gardaient
en mémoire.
Elle se demandait souvent ce que le Prêtre
Siméon, enfin surtout le Tout-Puissant dont les Prêtres parlaient souvent,
voulait à ces trois garçons, surtout ce qu’il leur réservait à l'avenir, car
elle en était sure et certaine, il n’allait pas les laisser vivre ici
éternellement.
Un jour ou l’autre, il leur donnerait une
mission et que les pouvoirs nouvellement trouvés serviront beaucoup.
Shiba et Nathan se réservaient le droit
d’emmener Jade à l’école. La petite fille était ainsi heureuse de voir sa mère
même en clandestinité. Tous les villageois cachaient cette rencontre à Gaspard
Bellamy, le mari d’Emily. Mais un jour, cette brute s’aperçut de la supercherie
et furieux de prendre sa femme en flagrant délit de serrer dans ses bras cette
fillette dont il criait haut et fort que c’était la fille du démon, les sépara
en giflant Emily et en frappant d’un coup de poing la petite Jade.
Tous les témoins n’osaient s’approcher de
Bellamy. C’était tous des vieilles personnes. Le Doyen, avec ses soixante-dix
ans, essaya bien de le raisonner, mais ce fut peine perdue.
L’inconvénient, c’était que Shiba et
Nathan se trouver en retard à cause, l’un par la mère de Maëlla et l’autre qui
venait de se tordre la cheville. Sandor, prévenu un peu en retard, s’était
dépêché et arriva à l’instant même où Gaspard levait à nouveau le poing pour
frapper la petite.
Une colère noire transforma le visage du
Latino en bête enragé. Il lança un cri d’avertissement. La brute épaisse se
retourna et n’eut que le temps de voir une sorte d’apparition, car dans son
subconscient, ce n’était pas Sandor qui venait de le frapper d’un coup de poing
énergique, mais un fauve.
Gaspard allait se redresser quand deux
pattes se posèrent sur son torse pour l’en empêcher. Il leva les yeux et
aperçut à quelques centimètres de son visage, une énorme bête don la mâchoire
entre ouverte montrait les dents pointues de Rouska.
De peur, il en mouilla son pantalon. Emily
prit sa fille dans ses bras, mais Jade s’en dégagea et entre deux hoquets, se
jeta contre Sandor qui légèrement calmé, se baissa et la souleva. La petite
fille nicha sa tête contre son cou. Le regard dur, il le pointa sur un Gaspard
tout tremblotant.
-
Il est strictement interdit par la loi du temple des Lilas de porter la main
sur sa fille. La peine est la mort, mais je vais être gentil. À partir de
maintenant, il te sera interdit de venir dans ce village et de quitter cette
région. Il t’est également interdit que tu portes à nouveau la main sur ta
femme et tes filles, sinon la prochaine fois, il y aura la mort sur ton chemin.
Sache que je le saurais si tu désobéis.
Effrayé, Gaspard Bellamy partit chez lui
comme s’il avait le feu aux trousses.
Les trois fils des Lilas : 03
Chapitre 3
Barabas
Di Sica arrêta son véhicule. Le ciel se couvait de nuages noirs. La pluie ne
tarderait plus à tomber. L’homme laissa échapper un soupir de fatigue. Depuis
quatre ans, il se trouvait pourchassé par les Prêtres fanatiques du Dieu
endormi. Il se souvenait encore du jour où ces hommes voulaient sacrifier son fils
unique pour être nés le jour de la terrible maladie qui avait fait des ravages.
Le grand prêtre entra dans une colère
terrible en apercevant de la disparition de sa victime. Barabas avait encore du
mal à croire à ce qu’il avait vu ce jour-là. Alors que le couteau de cérémonie
allait se planter dans le corps de son fils, celui-ci se volatilisa. En y
songeant, l’homme en était ravi, mais se demandait sans cesse où se trouvait
Sandor.
Barabas réussit à s’échapper pour partir à
sa recherche, car il savait bien qu’il était vivant. Il l’espérait de tout
cœur. Il apprit également que sa femme s’était enfuie avec un autre homme. Elle
avait toujours détesté son fils. À l’époque de sa naissance, elle avait tenté
de le tuer, mais son mari l’en avait empêché.
Depuis un an, il se mit donc à la
recherche de Sandor à travers toute la Contrée des Mimosas. Il s’aventura même
dans ce qui restait d’une grande cité, dont les habitantes, des pauvres âmes tyrannisées
par des bandes de guerriers, des tueurs. Mais son fils se trouvait introuvable.
Il quitta alors la région des Mimosas pour
celle des Corranis, puis des Cheyennes. Petit à petit, il se rendit compte
d’être suivi par des fanatiques du Dieu endormi. En s’apercevant que les autres
contrées, les habitants croyaient en d’autres Dieux, ils se mirent en tête de
les convertir. Ils firent un tel tapage que Barabas ne pouvait que les voir.
Pendant tous ces déplacements, l’homme
voyagea dans un vieux buggy. Vers la fin de la troisième année de recherche,
Barabas dut traverser un immense désert de terre sèche avec très peu de broussailles.
Il espérait avoir pris assez de nourritures ainsi que de l’eau. Il n’oublia pas
de prendre des armes aussi. Il en restait très peu depuis le grand cataclysme.
La plupart se trouvaient entre les mains des guerriers, des êtres sans âmes et cruels
à souhait.
Au bout d’une dizaine de jours, il croisa
un autre buggy en difficulté. Au début, il décida de ne pas s’arrêter, mais en
passant d’eux, il aperçut les silhouettes de deux adolescents dont la fillette
devait avoir tout juste une dizaine d’années. Il s’arrêta, mais par précaution
garda une arme en main.
Il se trouvait que le véhicule se trouvait
en panne sèche. Barabas s’aperçut aussi que les deux adolescents ne se
trouvaient pas seuls, une jeune femme d’un peu plus de vingt-cinq ans, les
accompagnait. Elle s’était cachée à l’arrière du véhicule, camouflée dans une
couverture.
D’un geste, l’homme les invita à monter
dans sa voiture. Il les déposerait au prochain village rencontré. Les deux
adolescents se nommaient Lynn pour la fille qui venait d’avoir quatorze ans et
le garçon, Bart, seize ans. La femme, Gwendoline de son prénom, blonde, très
mince et aux formes des plus généreuses, avait été la maîtresse non consentante
d’un homme cruel, Dracos, le chef d’une bande de tueurs. Elle avait réussi à
s’échapper grâce aux adolescents.
Jusqu’à la prochaine Contrée, Gwendoline
se mit à observer ce nouveau compagnon de route. Barabas devait approcher de la
quarantaine, plutôt de grandes tailles, une carrure corpulente, des cheveux noirs
dont quelques fils blancs se propageaient aux tempes. Ses yeux étaient sombres
tout comme sa peau. Il était, de plus en plus, rare de rencontrer des hommes de
couleur. Depuis, le cataclysme, un siècle plus tôt, les gens se mirent à les
massacrer dans une folie meurtrière des plus insensées. Ils les traitèrent de démons.
Pour se défendre contre cette psychose, ils devinrent des brutes à leur tour.
Maintenant, une bonne partie d’entre eux faisaient parties des guerriers les
plus féroces, dans le genre de Dracos.
La peau de Barabas ne se trouvait pas
aussi sombre que celle de Dracos, plus comme celle d’un bronzage à durée illimitée.
Ils arrivèrent bientôt à la limite de la Contrée des Semences.
Show Gordon entra dans l’auberge du
village Fripa. Étant le matin, il n’y avait pas encore grand monde à
l’intérieur. Un gros homme s’avança vers lui. Il ne semblait pas très
sympathique.
-
Vous désirez ?
Show regarda l’aubergiste dans les yeux.
Quatre ans auparavant, il avait retrouvé la vue. Il avait pensé rester aveugle
toute sa vie, mais le choc de la disparition de son fils lui avait enlevé le
voile psychologique qui l’empêchait de voir.
-
Je voudrais une chambre, s’il vous plait. Ainsi qu’un bon petit déjeuner.
L’homme regarda le nouveau venu avec
méfiance. Show se trouvait être un homme très grand et mince, les cheveux longs
d’un blanc comme la neige éternelle et des yeux d’un bleu gris. Ses vêtements
vert kaki chiffonné montraient un homme qui voyageait depuis très longtemps.
-
Vous pouvez payer ? demanda finalement l’aubergiste.
Show eut un sourire ironique et sortit
l’argent de sa poche. Une heure plus tard, il descendit dans la salle de
l’auberge, beaucoup plus propre sur soi. Son regard balaya la pièce. Les tables
étaient presque toutes vides, sauf à un endroit où un couple et deux
adolescents déjeunaient en silence sous un concert d’injures de deux hommes souls
qui asticotaient la femme, une très belle femme de l’avis de Show.
Apercevant, une place libre entre l’homme
et l’adolescente, il se dirigea vers celle-ci. Le père, sans doute, leva la
tête vers lui. Il ne semblait pas très amical. Cela se lisait dans son regard.
Les deux ivrognes, pour leur sécurité, auraient tout intérêt de ne pas
s’approcher de la table. Show expliqua :
-
Je suis nouveau dans ce village. Puis-je déjeuner avec vous ?
Barabas fixait toujours cet homme aux
cheveux blancs. Il ne lisait aucune mauvaise intention dans ce regard bleu
gris, alors il fit un signe d’assentiment.
-
Je m’appelle Show Gordon, se présenta le nouveau venu.
-
Barabas Di Sica, les enfants sont Bart et Lynn, la femme, c’est Gwendoline.
Fripa se trouvait être un village régit
par les Prêtres, des hommes à l’esprit malsain selon les dires de Barabas. Show
se promenait tous les jours dans les rues, ainsi que le petit bois qui dominait
un peu le village.
Un jour, alors qu’il revenait d’une de ses
promenades habituelles, il aperçut Gwendoline devant un grand chêne. Elle
observait l’arbre très ancien. Il la rejoignit. Quand il fut tout près, elle
lui sourit et expliqua :
-
Quatre ans auparavant, un jeune garçon de quatorze ans a failli être pendu à ce
chêne.
-
Ah ! Pour quelle raison ?
Elle le regarda de ses yeux bleus comme le
ciel.
-
Selon la femme de l’aubergiste, le garçon aurait volé des fruits dans le jardin
sacré du Dieu de lumière, à l’arrière du temple.
Le jeune homme secoua la tête, écœurée.
-
Il a pu être sauvé finalement.
Elle le regarda d’un drôle de regard avant
d’avouer.
-
Il n’a pas été pendu, car à l’instant où il aurait dû avoir la nuque brisée, il
s’est volatilisé devant tout le monde, exactement comme le fils de Barabas.
Drôle de coïncidence, vous ne trouvez pas ?
Show blêmit. La femme s’en aperçut. Elle
posa une main sur son épaule qui le fit sursauter.
-
Vous allez bien ?
Show hocha la tête. Il posa une main sur
celle de Gwendoline et la tient serrée. Les yeux fermés, il raconta :
-
Mon fils aussi a disparu miraculeusement en s’évadant d’une prison. Les gardes
m’ont raconté que mon fils avait disparu quelques secondes avant que la mine
n’explose. J’ai cherché partout, mais il n’y a aucune trace de lui.
Il ouvrit à nouveau les yeux et les posa
sur le magnifique visage levé vers lui. Il en caressa la joue satinée avec un
doigt, songeur.
-
C’était il y a quatre ans, le jour de sa quatorzième année, le 20 octobre 3200,
plus précisément.
Le soir venu, dans la chambre qu’elle
partageait avec Lynn, Gwendoline lui raconta l’histoire de Show, ainsi qu’à
Bart qui venait souvent discuter avec les filles. Celui-ci s’exclama :
-
Beaucoup trop de coïncidence, je trouve !
-
Oui, tu as raison. C’est très triste. J’espère qu’ils retrouveront leurs fils,
s’écria la plus jeune.
Gwendoline l’observa. Sa jeune amie
deviendrait une très jolie jeune femme. Elle portait les cheveux courts de
couleur brune et avait de grands yeux noisette. Son corps était souple et
musclé par la vie difficile qu’elle avait eue jusqu’à maintenant. Vivre dans
une grande cité en ruine, il fallait se battre continuellement. La jeune femme
se laissa tomber en travers de son lit. Elle aussi était née dans une grande
citée. Elle s’était battue jusqu’à son enlèvement à vingt ans par Dracos. Il
l’avait violenté, l’avait offerte à ses hommes avant de la reprendre comme
maîtresse attitrée.
Elle le haïssait de tout son être. Avant
de s’échapper, elle avait bien cru qu’elle ne connaitrait jamais le bonheur.
Même encore maintenant, elle en doutait, mais elle savait aujourd’hui que
Dracos ne l’avait pas dégouté à jamais de l’amour. Elle tombait un peu plus chaque
jour amoureuse, non pas de Barabas, mais de cet homme aux cheveux blancs. Elle
ne savait pas si c’était réciproque et cela l’angoissait un peu. Ses pensées
furent interrompues par la voix de Bart.
-
Je crois que ces deux hommes sont dangereux pour nous. Nous devrions les
laisser et quitter la région. Sinon, ils nous causeront des ennuis.
La jeune femme se redressa de son lit.
-
Non, je reste avec eux, mais si tu veux partir, tu peux. Rien ne t’oblige à
rester ici.
Lynn hocha la tête et avoua également son
envie de rester. Le garçon haussa les épaules et sortit de la chambre en
boudant. Le lendemain, elles apprirent qu’il était parti sans même leur dire au
revoir. Lynn en fut très peinée. Il avait été son meilleur ami et elle lui en
voulait de la laisser tomber sans un mot.
Barabas fit la remarque comme quoi le
village avait très peu d’enfants de bas âge. Show se renseigna auprès de
Marinos, le Doyen qui s’était pris d’amitié pour ses voyageurs aux regards
tristes.
-
Nos femmes ne tombent plus enceintes. Elles désespèrent. Les prêtres de la
lumière n’y comprennent rien.
-
Ce n’est pas étonnant ! Répliqua Barabas.
Le vieil homme en fut offusqué. Barabas
fit un geste d’apaisement.
-
Du calme. Je n’ai pas la même religion que vous, Marinos. Je n’ai plus confiance
à aucun prêtre, maintenant. Pas après ce qu’ils ont voulu faire à mon fils.
Le vieil homme posa une main ridée sur le
bras de son ami.
-
Allons ! Ils n’ont fait que ce qu’ils pensaient juste pour le bien de
tous.
Des paroles qui ne firent qu’à mettre en
colère l’homme.
-
Mon fils n’est pas un démon. Pourquoi le serait-il ? Parce qu’il est né à
la mauvaise époque ? Sandor est un garçon au cœur d’or. Avant que ses
maudits prêtres nous rattrapent, les vieilles personnes du village où nous étions
le bénissaient de sa gentillesse à leurs égards. Ils les défendaient toujours
contre les brutes. Les jeunes suivaient son exemple. Du jour au lendemain, ces
personnes l’ont injurié, calomnié et humilié. Elles l’ont traité de tous les
noms et surtout de démon. Tout cela part la faute de ces abrutis qui croient à
un Dieu Endormi qui se réveillera pour leur offrir une grande puissance.
Barabas se leva et sortit de la bâtisse en
claquant la porte. Marinos secoua la tête avec tristesse. Il n’arrivait pas
très bien à comprendre cet homme. Pour lui, la religion passait bien avant sa
famille. Il avait été élevé dans cette idée-là. Alors, il avait dû mal à
concevoir que d’autres ne se trouvaient pas comme lui. Il se tourna vers Show.
-
Es-tu du même avis que ton ami ?
-
Oui, Marinos. Ces prêtres n’ont aucun droit de sacrifier un enfant. Les démons
n’existent pas. Seuls les humains peuvent avoir le cœur mauvais.
Marinos allait répliquer quand ils
entendirent des bruits de motos et des cris exister ressemblant étrangement à
ceux d’une bande de tueurs.
Les trois fils des Lilas : 04
Chapitre 4
Show se leva et ouvrit la porte. Il se
retrouva nez à nez avec un tueur. Celui-ci ricanait bêtement. Il leva sa hache
et l’envoya. Elle se planta dans le crâne de Marinos. Show réveillé de sa surprise,
lui balança son poing en pleine figure. Le tueur recula sous l’impact. Avec
rapidité, Show entoura le cou du tueur et d’un coup sec et brutal, il lui brisa
la nuque.
Ensuite, il observa autour de lui. Il
arrivait des motos dans toutes les directions. Il aperçut des tueurs en train
de violer sauvagement une très jeune femme. Il aurait voulu l’aider, mais un
hurlement reconnaissable le stoppa et lui fit tourner la tête dans une autre
direction. Quatre tueurs tenaient par deux, Lynn et Gwendoline. La jeune femme
se débattait comme une forcenée, alors que la jeune Lynn était sans réaction,
trop terrifiée.
Un cinquième homme s’approcha du groupe.
Show sut de suite que ce devait être le chef, Dracos. Contre toute attente, ce
n’était en rien un homme de très grande taille, mais ce défaut était récompensé
par une musculature des plus impressionnantes. Dracos s’arrêta à quelques pas
de Gwendoline. Celle-ci tremblait de peur. Un rictus se forma sur les lèvres
charnues du chef des tueurs. Il leva un bras et le visage de sa victime avec
violence. La jeune femme émit un petit cri de douleur.
-
Bertios, Flap ? Vous êtes nouveaux dans ce clan, n’est-ce pas ?
Dracos, d’un doigt, caressa la joue
satinée de Gwendoline, celle qu’il venait de frapper. Il eut un petit sourire
de mépris quand elle lui cracha dessus. D’un ton brusque, il annonça :
-
Prenez votre plaisir avec ces deux catins avant de les embarquer pour
New-Missis.
Les deux hommes hurlèrent leurs joies
sadiquement. Dracos tourna les talons pour se diriger vers l’auberge. Mais, il
fut arrêté en court de chemin par un homme grand et aux cheveux blancs. Cet
homme lui disait vaguement quelqu’un, mais le souvenir ne lui revenait pas.
-
Tu n’iras pas plus loin, Dracos.
Un hurlement fit sursauter le chef des tueurs
de stupeurs. Il se retourna vers les hommes qu’il venait de quitter. Deux
d’entre eux étaient déjà à terre, un troisième venait de perdre une de ses
mains. Barabas venait d’intervenir pour aider les deux jeunes femmes. Un autre
cri derrière Show retentit. Le tueur qui violait la villageoise venait
également de succomber sous les coups de mitraillettes. Bart avait changé
d’avis en route et était revenu auprès de ses amis. Show regarda de nouveau
Dracos dans les yeux et s’exclama joyeusement morbide :
-
Tu es cuit !
Le tueur ricana, nullement effrayé :
-
Non, pas encore ! Il faudra me tuer d’abord !
Il leva son énorme couteau de guerre et se
jeta sur Show. Ils se retrouvèrent à rouler sur la terre sèche du village. Show
était parvenu à arrêter le bras de justesse, mais le couteau ne se trouvait
qu’à quelques centimètres de sa gorge. Dracos avait beaucoup de force et
gagnait à chaque fois quelques millimètres. La lame effleura la joue droite de
Show. La peur lui décupla alors la force. Avec son autre main, il parvint à
donner un coup de poing dans les côtes du tueur. D’un coup de rein l’envoya
valser un peu plus loin. Show se releva avec difficulté. Il se sentait bien
trop vieux pour ce genre de combat.
Dracos se releva avec moins de problèmes
et se lança à nouveau contre son adversaire. Show se recroquevilla comme un
tigre, puis le frappa d’un autre coup de poing dans l’estomac. Ce coup-ci, le
tueur se courba de douleur et Show en profita pour lui donner d’autres coups.
Dracos se retrouva bientôt couvert de sang.
Une lueur de haine et de démence se lisait
dans son regard. Il aperçut un de ses hommes et lui fit signe. Celui-ci lui
envoya une arme ressemblant étrangement à une grenade. Dracos eut un rire de
dément et dégoupilla. Show sentit une sueur froide lui traversait l’échine. Il
se mit à reculer et finit par tourner les talons, courant le plus vite
possible.
Toujours en riant comme s’il s’amusait de
la terreur de son adversaire, Dracos se mit à le suivre comme un fou. Un coup
de feu retentit alors. Show s’éjecta sur le sol et l’explosion se fit entendre.
Gwendoline en pleure, jeta son arme
qu’elle avait prise sur le corps d’un tueur et s’écroula en sanglot. Lynn et
Barabas la rejoignirent. La jeune fille la prit dans ses bras et la consola.
-
Vous avez eu raison de tirer, jeune femme, renchérit Barabas.
Des cris autour d’eux se faisaient
entendre. Les villageois revenaient, sortaient de leur cachette. Les hommes de
Dracos avaient pris la fuite à la mort de leur chef. Le village n’était pas
prêt de revoir de sitôt les tueurs. Ils allaient surement s’entre-tuer avant
qu’un autre chef soit réélu. Gwendoline se releva, horrifié.
-
Mon Dieu ! Où est Show ?
Elle se releva et se mit à sa recherche
avec ses amis. Ils retrouvèrent son corps un peu plus loin de celui de Dracos,
enfin ce qu’il en restait. La jeune femme se pencha vers le corps inconscient
de l’homme. Le pouls battait toujours, mais faiblement. Du sang s’échappait de
son épaule. Avec l’aide de Bart et de Barabas, elle put le transporter jusqu’à
une des chambres de l’auberge. Pendant les jours qui suivirent, la jeune femme
soigna avec tendresse l’homme aux cheveux blancs, toujours inconscient.
Il ouvrit les yeux avec difficulté, mais
il les referma rapidement. Le soleil illuminait la pièce trop fortement pour sa
vue. Après plusieurs tentatives, il réussit à les ouvrir enfin. Il regarda
autour de lui. Il reconnut sa chambre de l’auberge. Son regard se posa sur le
fauteuil près du lit. Une jeune femme y dormait paisiblement et profondément, les
cheveux en bataille. Show eut un mal de chien à la reconnaitre.
Il faut dire que ses pensées n’étaient pas
encore entièrement remises dans le bon ordre. Il se souvenait de l’attaque des
hommes de Dracos et aussi de l’explosion. Mais ensuite, c’était le brouillard
complet. La jeune femme remua et finit par se réveiller définitivement. Elle
regarda autour d’elle, un peu désorienté, puis elle croisa le regard de Show et
elle s’illumina de joie.
-
Vous êtes enfin réveillé !
Avec difficulté, car il avait encore mal à
l’épaule gauche, il se redressa. Aussitôt, la jeune femme se jeta dans ses bras
le prenant par surprise, mais il en était ému aussi. Depuis la mort de sa femme
Elysabeth, il n’avait plus jamais éprouvé de sentiment pour quiconque. Quand il
l’écarta, il s’aperçut qu’elle pleurait. Avec le drap, il lui essuya les yeux
avec douceur. Elle renifla pas très galamment et chuchota :
-
Je suis désolée, mais je m’en voulais tellement. C’est à cause de moi si vous
êtes blessé. Je n’aurais pas dû tirer sur Dracos. Il était bien trop près de
vous.
Des larmes coulèrent à nouveau. Sans s’en
rendre vraiment compte de suite, Show lui prit le visage entre ses mains et
l’approcha vers le sien. Il finit par murmurer.
-
Au contraire, je te suis reconnaissant de l’avoir fait. Grâce à toi, je suis
encore en vie, Gwendoline.
Il posa ses lèvres sur celles tremblantes
de la jeune femme. Elle ressentit une forte chaleur envahir son corps. Elle
n’avait jamais ressenti ce phénomène. Elle noua ses bras autour de son cou et se
serra plus fort contre lui.
-
Gwen, tu me redonnes l’envie de vivre à nouveau. Je sais bien que tu es plus
jeune que moi, mais accepteras-tu de faire ta vie avec un vieux loup dans mon
genre ?
La jeune femme, tout émue, redressa la
tête vivement. Ses yeux se remplissaient de joie et d’amour.
-
Je ne suis pas trop jeune pour toi, Show. La vie m’a beaucoup vieilli. Je
t’aime, tu sais. Je crois que je suis tombée amoureuse de toi dès notre
première rencontre. Alors oui, je veux faire ma vie avec toi. Je te suivrais où
que tu ailles que tu le veuilles ou non !
Show lui effleura la joue d’un doigt. Gwen
l’observait droit dans les yeux. Elle pouvait lire l’amour qui commençait à
naître, mais aussi une profonde tristesse. Elle savait d’où elle provenait. Elle
savait d’avance que tout enfant qu’elle pourrait lui offrir ne pourrait jamais
remplacer celui qu’il recherchait désespérément. Show n’oublierait jamais
Shiba, son premier fils disparu sans laisser de trace. Le pire était de ne pas
savoir s’il était vivant ou mort.

