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       Évidemment, le baiser s’intensifia de plus en plus ne laissant aucun répit. Les mains ne restèrent pas en reste. Elles partirent explorer chaque centimètre de peau qu’elles dénudèrent dans la seconde où un vêtement gênait. Ni Rafaël ni Michio ne dirent quoi que ce soit. Ils avaient juste soif de l’un l’autre. 

 

       C’était comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. Ils voulaient rattraper le temps perdu. C’était un peu effrayant à quel point une personne pouvait vous rendre totalement accro à elle. Pour Rafaël, il ne faisait aucun doute. Michio était sa drogue.

 

       Michio se réveilla en sursaut quelques heures plus tard. Il se trouvait toujours dans les bras de son pirate. Celui-ci l’observait à la dérober, tout en frôlant les cernes sous ces yeux. Son regard bleu nuit semblait indéchiffrable. Rafaël sourit en croisant le regard noir.

 

— C’est bien la première fois que tu t’endors aussi vite.

 

       Michio fut déçu de perdre la chaleur du corps de son pirate quand celui-ci bougea pour s’installer plus confortablement contre le dossier du lit. En soupirant, Michio se redressa à son tour, recouvert du drap. Il regardait ses doigts posés sagement sur la couverture.

 

— Je dors mal ces temps-ci.

 

       Rafaël fronça les sourcils, inquiet. Il leva les yeux vers le plafond. 

 

— Et il y a une raison à ce manque de sommeil, je suppose.

 

       Rafaël baissa à nouveau son regard vers son amoureux. Michio n’agissait pas comme d’habitude. Un frisson d’effroi le traversa. Qu’est-ce qu’il avait en tête ? 

 

— Crache le morceau, Michio. Dis-le une bonne fois pour toutes. Depuis quand joues-tu les cachotiers ? Tu as toujours été franc, alors continue. 

 

       Michio émit un petit rire. Il bougea pour se redresser. Il se pencha ensuite vers son pirate pour l’embrasser. Rafaël faillit l’attraper pour prolonger le baiser, mais le diablotin s’éloigna rapidement pour mettre une bonne distance entre eux.

 

— Rafaël ? J’ai décidé de dompter mon don par la manière forte.

 

       Michio le fixait de son regard noir sans cligner des yeux comme son grand père Carlin le faisait également. C’était déstabilisant à souhait, mais Rafaël en avait pris l’habitude.

 

— Ah ? Et comment vas-tu t’y prendre ? 

 

       Rafaël tentait de garder un ton neutre, mais inconsciemment il savait qu’il n’aimerait pas la réponse. 

 

— En jouant à la roulette russe. 

 

       Même en le sentant venir, Rafaël ne pensait pas ressentir autant d’émotion d’un coup. C’était comme recevoir un coup de poing, mais puissance 10. Il ferma les yeux pour tenter de reprendre contenance. Il sentait son corps trembler. Son cœur se serrait à en faire mal. Michio reprit. Sa voix était basse et triste aussi. 

 

— Je suis désolé. Je sais que ce n’est pas le bon moment. Je sais que j’aurais dû faire plus attention. Mais, je…

 

       Ne laissant pas terminer Michio, Rafaël se pencha d’un coup pour lui attraper le bras. Il le tira d’un coup pour le récupérer contre lui. Il le serra et enfouit son visage dans son cou. Il murmura :

 

— Je comprends Michio. Je comprends. Tu n’as pas le choix. J’irais bien. Ne t’inquiète pas pour moi. Tu dois juste prendre soin de toi, d’abord. 

 

       Il déposa de tendres baisers sur le front de celui-ci. Michio avait à son tour fermé les yeux. Il aimait être là, dans les bras de son pirate.

 

— Quand est ce que ton don est apparu, Michio ? 

 

       Le jeune homme soupira. Il posa sa tête contre l’épaule de son amoureux. Il y était tellement bien. Il se sentait en sécurité là.

 

— Je crois l’avoir toujours eu. Je veux dire, j’ai toujours ressenti les émotions chez les autres, mais c’était assez éphémère. Et puis, je suis mort quelques minutes. Je crois bien te l’avoir raconté. Mais quand nous avions dix ans, quand nous avons été enlevés pour une rançon. C’était facile de deviner qu’ils ne nous auraient pas relâchés après. Alors, on s’est enfui. Je ne sais pas vraiment comment, mais je crois qu’on nous a aidés. Mais, il y avait des chiens. C’était de très grands chiens qui avaient perdu la raison. C’était effrayant. Il faisait tellement noir qu’on ne voyait rien, non plus.

 

       Michio se tut un instant. Il replongeait dans ses souvenirs. Rafaël se mit à lui passer une main dans les cheveux. C’était tellement relaxant. 

 

— Je ne sais pas comment je me suis retrouvé sur un ponton avec ce chien face à moi. Je voyais aussi Naël en danger. J’avais si peur et puis le ponton a craqué. Je me suis cogné et ce fut le trou noir complet. Quand j’y repense parfois, le seul truc dont je me souviens c’est ce froid intense et cette noirceur infinie. 

 

       Rafaël déposa un baiser sur le front. La main de Michio, posé sur son torse, s’était crispée au drap. Il déposa sa main dessus. Automatiquement leurs doigts se nouèrent. Cela fit légèrement sourire le rouquin. Michio se troubla, mais il continua :

 

— Quand j’ai repris conscience, j’ai ressenti tellement de choses d’un coup que j’ai cru que j’allais mourir une deuxième fois. Mais, le soulagement de Naël et celle de papa Wan étaient tellement intenses que ça m’a remis d’aplomb. Mais, à partir de là, ce maudit don s’est intensifié tellement qu’il va me rendre marteau. 

 

       Michio se redressa pour faire face à son pirate. Il lui avoua :

 

— Je vais être enfermé à l’hôpital pendant plusieurs jours. Je vais devoir laisser mes émotions prendre le dessus sans l’aide de personne. Enfin, Naël ne sera pas là. Papa Luce sera présent, mais il ne pourra pas me voir beaucoup. Je dois faire face seul en côtoyant deux âmes tourmentées. Rafaël ? J’ai très peur.

 

       Dans un geste un peu brusque, Rafaël posa ses mains de chaque côté du visage de son diablotin. Il le ramena face à lui, nez contre nez, les yeux dans les yeux. Il lui murmura avant de prendre possession de ses lèvres avec une certaine violence, mais dont Michio s’en fichait tellement ému par les paroles de son pirate. 

 

— Tu es fort, Michio. Tu peux en douter, mais c’est une stricte vérité. Quand tu décides, tu fonces sans te poser dix mille questions. J’admire ton courage et ta ténacité. Je sais que l’attente va être longue sans avoir de nouvelle, mais je sais que tu y arriveras. J’ai une totale confiance.

 

___________________________

 

       Le réveil se mit à sonner pour la troisième fois. Une main sortit de dessous d’un drap pour l’attraper et l’envoyer dans le décor en grognant. Mais, pourquoi avait-il accepté de sortir la veille ? Il avait fait en sorte de prendre rendez-vous avec les deux hommes d’affaires voulant les immeubles dans la même journée. 

 

       La veille, sa meilleure amie lui avait ordonné de venir la rejoindre au bar. Elle voulait lui faire rencontrer du monde. Comment voulez-vous dire non ? Il n’avait jamais réussi à lui dire non de toute façon. Alors, il s’y était rendu. Origin s’y trouvait avec son époux et d’autres personnes inconnues. Dans le lot, il y avait une autre femme.

 

       Origin s’était chargée de lui présenter. C’était trois couples tellement différents, mais dont deux hommes se ressemblaient assez pour savoir qu’ils étaient frères. Il se révéla que c’était des jumeaux. Le premier se nommait Kaigan. Il était marié avec une Japonaise du nom d’Akemi. Son jumeau Hans avait pour compagnon un dénommé Léon. C’était un grand gaillard roux, bien taillé. Il se révéla être le patron de Damon. D’ailleurs, Kaigan travaillait avec eux, mais il était plus branché pour la décoration.

 

       Le dernier couple, Aden le trouvait atypique, mais intéressant. Il lui semblait même avoir déjà croisé l’un d’eux. Apparemment, le plus âgé, d’origine russe, Khasan de son prénom travaillait de temps à autre avec Origin. Il l’aidait dans ses recherches de preuves pour aider ses clients. L’autre était un jeune homme d’à peu près son âge. Il était d’origine chinoise. Aden avait été troublé par le regard du jeune chinois. 

 

       Il avait eu l’impression d’être mis à nu. C’était assez déconcertant. Il avait passé une excellente soirée. Il n’avait pas ri autant depuis fort longtemps. Cela lui avait fait un bien fou. Chacun des couples avait une anecdote à raconter. Malgré qu’il eût été le seul célibataire, il ne s’était pas senti exclu. Il avait même été surpris de pouvoir parler mécanique avec le russe. Cet homme respirait la classe. Il s’habillait plutôt chic. Alors, il fut agréablement surpris. Comme quoi l’adage qui dit « L’habit ne fait pas le moine » était véridique. 

 

       En soupirant un bon coup, Aden se leva enfin de son lit, nu comme un ver. Il s’étira un bon coup avant de gagner la salle de bain pour prendre une douche rapide afin de retirer le reste de sommeil. En revenant dans la pièce principale, il ramassa le réveil. Il regarda l’heure. 

 

       Il n’était pas en retard. Il avait le temps de prendre un en-cas. Il se servit un café sur sa Senseo. Tout en buvant tranquillement, il ouvrit à nouveau les deux dossiers. Il les connaissait par cœur maintenant. Origin lui avait expliqué tout en détail également. Mais, même ainsi, il n’arrivait pas à se décider. Pourquoi ? 

 

       Finalement, il referma le tout avec découragement. Il vida sa tasse avant de la laver. Puis, il ramassa les dossiers, attrapa sa veste de cuir et son casque. Il sortit en prenant précaution de bien fermer sa porte derrière lui. Pour son premier rendez-vous, il n’eut pas loin à se rendre. 

 

       Le cool baby était le bar le plus réputé du coin. C’était un bar tout banal sans vraiment de charme, mais l’ambiance et le charme à l’intérieur faisait toute la différence. L’homme qui en avait la charge était déjà un personnage haut en couleur. Il mesurait une tête de plus qu’Aden. Il avait une cicatrice lui barrant la joue et touchant l’œil. Il impressionnait. Mais, d’après les dires des plus vieux clients, l’homme ayant ouvert le bar des années auparavant avait été deux fois plus impressionnant. 

 

       Aden aurait bien aimé le connaitre. Le jeune homme aimait rencontrer des personnes atypiques et fascinantes. Il avait déjà fait de très belles rencontres tout le long de ses voyages. En entrant dans le bar, un peu vide à l’heure actuelle, il salua le barman d’un geste. Celui-ci discutait avec un vieil homme dont il était impossible de donner un âge. 

 

       Le jeune homme fit un tour rapide de la pièce unique. Il aperçut alors un homme d’une quarantaine d’années, habillé d’un costume. Aden s’en approcha. L’homme en question était plutôt bel homme, malgré une attitude un peu froide. En le voyant arrivé, l’homme releva les yeux vers lui. Aden croisa alors un regard bleu ciel limpide.

 

— Aden Willis, je suppose. Je suis Wesley Morin.

 

       L’homme fit un geste vers le siège près de lui. Aden s’y installa. Aussitôt, un serveur vient lui demander ce qu’il désirait boire. Étant donné l’heure, le jeune homme demanda juste un café. Morin n’attendit pas longtemps pour prendre à nouveau la parole. 

 

— Que pensez-vous de mon dossier concernant les immeubles ?

 

       Aden posa son dos contre le dossier du siège, en croisant les bras sur le torse. Il se mit à réfléchir. 

 

— C’est intéressant et l’offre est plutôt alléchante, mais…

 

       Aden se tut. Morin observa le jeune homme en face de lui. Il avait fait une enquête sur lui. Aden Willis n’était pas un client comme la plupart il rencontrait. Cet homme n’était aucunement attiré par l’argent. C’était rare de rencontrer ce genre d’individu. 

 

— Mais, vous trouvez que cela rendrait le quartier trop luxueux. 

 

       Aden posa un regard étonné sur l’homme d’affaires.

 

– Exacte. Cela ne fait pas encore très longtemps que je vis dans ce quartier, monsieur Morin. Mais, si vous le rendez plus luxueux, cela détonnera. Le garage ferait vieillot à côté. Ce bar serait asphyxié par ce côté lisse et beau. Ce quartier perdrait son charme naturel, son identité. 

 

       Morin soupira. Il le savait depuis longtemps. Mais, il n’était pas le seul à diriger son entreprise. Ses deux frères en avaient une part chacun. Il n’avait pas eu le choix d’accepter le projet. Pourquoi ses frères s’acharnaient-ils contre la Miori Corporation ? Il n’en savait rien et il ne voulait pas en être mêlé.

 

— Donc vous trouvez la manière de la Miori Corporation meilleure ? 

 

       Aden soupira. Il se passa une main dans ces cheveux noirs. 

 

— À vrai dire, cela me perturbe. Elle rénove les bâtiments et elle perd de l’argent en le faisant. Même les loyers ne permettront pas de le rentabiliser puisqu’il ne les augmente pas. C’est incompréhensible.

 

— Je suppose que vous avez également rendez-vous avec Erwan Miori. Vous pourrez avoir votre réponse à la lui posant directement.

 

       Aden remercia le serveur quand celui-ci déposa sa tasse sur la table. Il but une gorgée avant de finalement remarquer. 

 

— J’ai une drôle d’impression, monsieur Morin.

 

— Oui, laquelle ? 

 

— Vous ne cherchez pas à me faire vendre mes immeubles. Je pensais que vous trouveriez des arguments pour me faire céder, mais j’ai plus l’impression que vous ne vouliez pas que je vous les vende. 

 

       Wesley Morin eut un sourire, atténuant un peu le côté froid du personnage. Il répondit :

 

— Dans un sens, c’est exact. J’aime beaucoup ce quartier, monsieur Willis. J’aime son charme naturel. Je ne veux pas qu’il change. Mais, il ne peut pas rester ainsi. Il faut qu’il évolue. Le bâtiment, entre la salle d’art et le garage, ne sert à rien. Pourquoi le laissait ? Et l’immeuble où vous êtes installé ? Sa rénovation risque d’être compliquée. Il serait plus simple de les détruire.

 

       Pendant plus d’une heure, les deux hommes parlèrent du quartier et surtout des deux immeubles. Chacun avait des arguments. Aden avait bien apprécié ce débat. Wesley Morin était bien différent de ce à quoi il s’attendait. Et c’était bel et bien un redoutable homme d’affaires. 

 

       Après avoir mangé un sandwich rapide, Aden sortit du quartier africain afin de prendre la route en direction de la Miori Corporation. Un immense immeuble, en plein centre de la ville, se dressait fièrement. Aden stoppa sa moto à l’emplacement prévu. Les autres places du parking se trouvaient vides à part deux autres véhicules. 

 

       Il s’approcha de l’entrée et il rencontra le gardien. Il le salua d’un geste de la tête avant de montrer son invitation reçue par mail. Le vieil homme, à l’entrée, lui adressa un sourire de bienvenue. Il lui indiqua le chemin à prendre pour rejoindre le bureau du grand patron. 

 

       Aden en fut surpris. Le gardien était bien trop âgé pour ce poste. Habituellement, c’était toujours des jeunes, bien battis afin d’être intimidant. Pourtant, le vieil homme faisait une tête de moins que lui et il était mince comme un manche à balai. Bon, c’était légèrement discriminateur. D’ailleurs, l’homme avait dû comprendre, car il rétorqua d’une voix aimable :

 

— Ne jamais se fié à son regard, jeune homme. Vous risqueriez de perdre quelques plumes sinon. 

 

— Oui, vous avez entièrement raison. 

 

       Aden finit par saluer le vieil homme avant de pénétrer dans le bâtiment. Le hall d’entrée était totalement désert. Le silence ambiant lui donnait des frissons. En tout cas, la décoration blanc et noir ne donnait pas un côté froid comme il avait toujours pensé, mais un côté chaleureux. 

 

       L’ascenseur ne mit pas longtemps à l’amener aux derniers étages de l’immeuble. Là aussi, il traversa une salle d’attente silencieuse. Il se dirigea directement vers la porte où le nom du dirigeant était inscrit. Il donna juste un léger coup. Une voix forte et chaude légèrement cassée s’entendit. 

 

       Aden pénétra dans l’antre d’Erwan Miori. Il aperçut tout d’abord une pièce spacieuse avec à son centre un bureau en chêne massif. Un homme grand, aux larges épaules, d’un brun foncé et habillé simplement d’une chemise à carreaux et d’un jean lui tournait le dos, regardant par la fenêtre de l’extérieur. 

 

       L’homme finit par se retourner. Ainsi Aden fut harpé par le regard saphir. C’était à nouveau déconcertant. Morin, avec ces yeux bleu ciel, donnait une impression de froideur, mais le bleu de Miori donnait tout le contraire. Pourtant, Erwan Miori gardait un visage fermé, neutre. Il finit par prendre la parole.

 

— Monsieur Willis, je présume. Enchanté de vous rencontrer. Je suis Erwan Miori. Veuillez-vous asseoir. 

 

       Aden s’approcha vers le bureau. Erwan s’était approché à son tour pour serrer la main du jeune mécanicien. Ensuite, l’homme s’installa à son bureau. Erwan l’observa un long moment avant de prendre la parole. Aden s’était senti un peu mal à l’aise d’être ainsi fixé en silence. 

 

— Est-ce que vous vous plaisez dans notre ville, monsieur Willis ?

 

— Elle a beaucoup changé depuis que je suis parti, il y a quelques années. Mais, je m’y plais bien. Elle est agréable. Monsieur Miori ? Pouvons-nous entrer dans le vif du sujet ? 

 

       Erwan pencha la tête sur le côté, toujours fixant le mécanicien. Aden se sentait de plus en plus mal à l’aise. L’homme d’affaires semblait y prendre plaisir. 

 

— Si vous le désirez. Posez les questions qui vous taraudent, monsieur Willis ? 

 

— Pourquoi faites-vous des rénovations qui vous font perdre de l’argent ? C’est illogique. Aux dernières nouvelles, une entreprise est là pour en gagner, pas en perdre. 

 

       Erwan bougea et posa ses coudes sur le bureau. Comment expliquer cela ? En étant sincère. 

 

– C’est vrai. J’ai longuement réfléchi à ce sujet avant de me décider si cela en valait la peine. J’ai passé des années à y réfléchir. Ce n’est pas venu sur un coup de tête. Et puis, je ne suis pas le seul à donner de l’argent pour la rénovation. Les habitants du quartier ne veulent pas du changement. Ils veulent garder leur quartier comme il est. 

 

       Erwan déposa devant Aden toute une pile de feuilles. Intrigué, le jeune homme prit la première et lut. C’était une lettre d’un habitant. Il donnait les raisons de ce quartier, les liens noués avec l’ensemble des commerces. D’autres lettres étaient ceux d’étudiant ou des anciens. Tous racontaient des anecdotes liées à ce quartier. C’était impressionnant.

 

— Donc en gros, vous n’êtes pas le seul à mettre de l’argent dans ses rénovations ? Les habitants y contribuent de leur propre initiative.

 

— Oui, ils donnent ce qu’ils veulent. Vous savez même le Cool Baby, Le Bradly et la galerie d’art donnent également. Et puis, la société de rénovation nous appartient. Le cout est moindre. Alors oui, nous perdons de l’argent. Oui, je refuse de monter les loyers. Oui, je ne serais pas rentabilisée, mais monsieur Willis, vous êtes à la Miori Corporation. Ma société génère des millions voir des milliards chaque jour. La perte est donc minime, voire inexistante.

 

       Aden soupira tout en se passant une main dans les cheveux. Il n’y avait pas songé. À cet instant, une voix grondante se fit entendre, avant que la porte ne s’ouvre un peu violemment.

 

— Bordel ! Vous allez me foutre la paix, Borghèse. 

 

       Aden se retourna en entendant la porte. Il resta saisi en apercevant le jeune Naël pénétrer d’un pas énergique dans la pièce. Contrairement à son habitude, le regard du jeune homme semblait briller de colère contenue. 

 

       Naël s’approcha du bureau de son père sans apercevoir sur le moment l’invité. Il déposa sur le bureau un dossier. Erwan l’attrapa pour le lire rapidement. Il affichait un sourire amusé. Aden n’en revenait pas. Le P.D.G. avait changé son attitude dès l’instant où il avait aperçu le jeune homme. 

 

       Naël finit par sentir un regard sur lui. Il se tourna son visage vers sa direction. Il laissa échapper un son de surprise. Erwan redressa la tête. Il remarqua aussitôt le trouble de son fils. Il en comprit la raison. Il jeta un coup d’œil vers le mécanicien. Celui-ci avait un visage étonné. Il soupira. Il allait prendre la parole quand une voix à l’accent italienne retentit :

 

— Miori ? Êtes-vous certain de laisser ce dossier à votre fils ? Vous savez très bien que ce contrat est d’une importance sans nom. 

 

— Je le sais très bien, Borghèse. Naël est la personne idéale pour ce genre de problème. Devrais-je vous rappeler que c’est grâce à mon fils si vous avez pu agrandir votre Centre ? 

 

       L’Italien posa ses mains à ses hanches. Il fixa un long moment l’homme d’affaires avant d’éclater de rire. Erwan se tourna à nouveau sur Aden. Celui-ci ne savait pas ce qu’il devait faire. 

— Désolé de cette interruption. Il semble que vous connaissez déjà mon fils, Naël. L’autre homme présent est Armando Borghèse. C’est un représentant important pour le pays et pour le sien. 

 

       Borghèse observa le jeune homme avec qui Erwan discutait. Il lui semblait l’avoir déjà aperçu. Il finit par s’exclamer. 

 

— Ah ! Le mécano du Bradly ! Il me semblait bien vous avoir déjà aperçu là-bas. Alors, c’est vous le propriétaire des deux immeubles. Si votre cerveau est aussi embelli que le reste, vous saurez à qui vendre ces deux propriétés. Sur ceux, je vous laisse. 

 

       Le silence se fit après son départ. Naël n’osait plus dire quoi que ce soit. Erwan attrapa un dossier et donna un coup sur la tête de son fils. Celui-ci poussa un petit cri avant de porter une main à son crâne en grimaçant. Il foudroya son père. Erwan émit un petit rire moqueur. 

 

       Aden avait observé l’échange avec un pincement au cœur. De ce geste banal, Erwan montrait son affection à son fils. Une chose qu’Aden n’avait jamais eue droit. 

 

— Pourquoi avez-vous eu l’air surpris pour Naël ? 

 

— Euh ! Il s’est présenté comme étant Naël Oda. 

 

       Naël se gratta la joue, mal à l’aise. Erwan étira un sourire quand il aperçut des rougeurs apparaitre sur les joues de son fils. Craquant. Il était tout aussi craquant que son père. Erwan agrandit son sourire. Naël s’en aperçut et une grimace se forma. Son père allait s’amuser maintenant à le mettre à mal juste pour le faire rougir, comme il le faisait déjà avec papa Luce. 

 

— Je suis désolé, finis par dire Naël à Aden. Mon frère et moi, on se présente toujours avec le nom Oda. C’est le nom de mon père Luce ou si tu préfères celui de mon grand-père Carlin, le peintre. Miori est trop connu. Et les seuls Miori du coin font partie de cette société. C’est une manière de nous protéger, même si ce n’est juste qu’un leurre. 

 

       Naël se tut un moment. Aden l’observa en silence. Malgré les rougeurs, il pouvait apercevoir des cernes. Quelle en était la raison ? Avait-il trop de travail ? Il fronça légèrement les sourcils. Erwan interrompit ses pensées.

 

— Écoutez, monsieur Willis. Vous êtes le seul à pouvoir décider pour les deux immeubles. Évidemment, j’aimerais que vous me les cédiez. Mais, je vais laisser votre jugement faire écho. Nous agirons en connaissance à ce moment-là. 

 

       Que voulait-il dire par ses mots ? Que même s’il décidait de vendre les immeubles à Morin, la Miori réagirait vivement à cette vente ? Il soupira. Ce n’était vraiment pas son domaine, ce jeu-là. 

 

— Naël ? Que fais-tu ? Je te ramène ?

 

— Non, je vais rentrer à pied. Ça me fera du bien. 

 

       Erwan hocha la tête, inquiet. Michio leur avait mis un sacré couteau sous la gorge. Il soupira. 

 

— J’ai encore quelques dossiers à traiter avant de rentrer. Je te laisse raccompagner monsieur Willis vers la sortie. 

 

       Aden se leva en même temps qu’Erwan. Ils se serrèrent la main avant que l’un retourne à son bureau et l’autre s’en aille. Naël avait suivi le jeune mécanicien, en silence. Au bout d’un moment, il finit par murmurer. 

 

— Je suis encore désolé de n’avoir pas précisé mon nom complet.

 

       Il marchait à ses côtés le visage vers le sol. Aden haussa les épaules. 

 

— Je pense que j’avais énormément d’indices qu’il me le montrait, mais cela ne m’a pas fait tilt. J’ai toujours été nul à ce jeu-là.

 

       Le silence retomba à nouveau. Le gardien les salua à leur sortie. Naël se dérida un peu en demandant des nouvelles sur la famille du vieil homme. Attitude tellement différente des autres hommes d’affaires déjà rencontrés remarqua Aden. Décidément, il allait de surprise en surprise. 

 

       Arrivé à sa moto, Naël lui souhaita une bonne fin de journée. Et il s’en prit la direction opposée de celle que devait prendre Aden. Celui-ci regarda son casque un instant. Il songea d’un coup qu’il aurait aimé prolonger le tête-à-tête avec le jeune homme. Stupide. Pourquoi n’avait-il pas tenté de parler un peu plus ? 

 

       Se secouant un bon coup, il s’installa sur sa moto. Il allait mettre son casque quand il remarqua une chose un peu plus loin. Naël s’était arrêté. Il n’avançait pas comme s’il était tétanisé par quelque chose. Étrange.

 

       Reposant son casque, il descendit. Il s’approcha du jeune homme rapidement. Le jeune homme fixait un animal reniflant un arbre. C’était un grand chien malinois, le genre inoffensif, mais tellement impressionnant. Aden se tourna vers le jeune homme. Le rouge avait disparu pour laisser place à un blanc angoissant. 

 

— Naël ? appela-t-il doucement en touchant son épaule. 

       

       Le jeune homme eut un véritable sursaut. Il recula et manqua de tomber en butant contre une petite pierre. Aden lui attrapa le bras pour le tirer vers lui. Au lieu de chavirer ainsi sur les fesses, il retomba par devant sur un torse solide. Un trouble profond le traversa en sentant la chaleur traverser ses paumes posées sur le blouson en cuir. 

 

— Est-ce que ça va ? 

 

       Naël ferma un instant les yeux pour reprendre contenance. Il hocha la tête, tout en reculant. Aden se sentit un peu déçu de perdre la chaleur du jeune homme. 

 

– Oui. Je… 

 

       Naël tourna son regard vers le trottoir. Le chien avait tout simplement disparu. Il ne l’avait pas rêvé, n’est-ce pas ? 

 

— Avez-vous peur des chiens ? 

 

       Naël leva les yeux vers ceux d’Aden. Il lisait de l’inquiétude. 

 

— Je… je ne le croyais pas jusqu’à maintenant. Il y a six ans, j’ai failli être tué par l’un d’eux. Mais depuis, je ne me suis jamais retrouvé face à ces animaux, alors… je… ne pensais pas.

 

       Il se tut. Aden observa la rue de toute part. L’animal avait bel et bien disparu. C’était assez louche quand même. Il y avait très peu de circulation et peu de personnes dans la rue. Le regard d’Aden se reposa sur le jeune homme. Il ne put s’empêcher d’effleurer les cernes sous les yeux. Ce geste troubla à nouveau Naël. Le cœur battant la chamade, il leva les yeux vers le mécanicien. 

 

— Pourquoi travailles-tu autant au point de te fatiguer ? 

 

       Naël sentit ses joues chauffer. Décidément. 

 

— Ce n’est pas à cause du travail. Mon père ne me force à rien. J’aime juste travailler avec lui. Ça peut paraitre étrange, mais j’aime les défis qu’il me lance. Non, c’est tout autre. 

 

       Naël baissa à nouveau son regard. Il avait envie de parler. 

 

— Mon frère dort mal depuis quelque temps. Alors, je m’inquiète pour lui. Il a décidé de faire une chose dangereuse. Enfin non, il est obligé de le faire pour son bien. Mais, je ne peux pas être avec lui. Je…

 

– OK. J’ai compris à peu près. Attends-moi là. Je vais chercher la moto. Je t’invite à manger un morceau, ainsi tu pourras me parler plus à ton aise. Ça marche ? 

 

— Mais ? Je ne veux pas te déranger. Tu dois avoir des choses plus importantes. 

 

       Aden se retourna vers le jeune homme hésitant. Il lui adressa un sourire. 

 

— Je me surprends à le dire, mais tu es une chose importante, Naël. 

 

       Un peu plus loin, une femme tenant un chien par la laisse observait le couple. Elle avait un sourire mauvais affiché à ses lèvres. Six ans auparavant, ces gosses avaient tout foiré et elle avait failli mourir. Elle avait passé de longues heures en prison à mijoter sa vengeance.