Khasan Raskin

Gavrie

 

       Le mot maître dans cette maison semblait être violence. Pas n’importe laquelle évidemment. Celle que l’on nomme gratuite : Faire le mal juste par jouissance et se sentir le maître du monde. Le propriétaire de ce manoir lugubre prenait un malin plaisir à rabaisser les femmes à n’importe quel âge.

 

       Pour lui, elle ne valait pas son pesant d’or. Elles servaient d’exutoire à ses envies de possession. Il les prenait comme des chiennes. Il prenait plaisir à les battre et parfois à les tuer dans d’horrible souffrance. Il n’avait de toute façon aucune once d’humanité dans ces gênes. Il se croyait tout puissant. 

 

       Comment se faisait-il que la police n’agît pas contre lui ? Car elle n’avait rien. Non seulement les hauts gradés étaient pour certains soudoyés, d’autres ne valaient pas mieux que cet homme et les témoins disparaissaient rapidement avant de pouvoir parler. Et ceux qui en réchappaient préféraient se taire afin de continuer à vivre. Pouvait-on leur en vouloir ? 

 

       Comme tous les soirs, le jeune et unique fils de cet homme prenait son repas seul dans la salle à manger. Il aurait préféré manger dans la cuisine. Le cuisinier ne lui adressait pas la parole. Il avait trop peur des représailles si on le prenait à parler avec le fils du maître. Mais, il tentait à sa manière d’adoucir un peu le fardeau de l’enfant, souvent en lui faisant ses petits plats préférés.

 

       Il mangeait le plus silencieusement possible. Le majordome ne se trouvait pas très loin en cas où il aurait besoin de son aide. Dans le manoir, il pouvait entendre des bruits, des murmures de supplication. C’était ainsi presque tous les soirs. L’enfant avait à peine dix ans. Il les avait eus une semaine auparavant dans la plus totale indifférence.

 

       Non, ce serait mentir. Une seule personne lui avait souhaité son anniversaire. Sa mère. Il avait pu la voir quelques minutes après le départ de son père pour le casino. Elle était allongée sur son lit comme il lui arrivait souvent ces derniers temps. Pour le garçon, sa mère ressemblait toujours à une jolie fleur même si au fil des années, à être violenté de toute part, elle avait énormément maigri. Son magnifique regard bleu gris qu’elle avait transmis à son fils était éteint de toute émotion et de vie.

 

       Elle se réanimait seulement quand son fils venait lui rendre visite. Elle devenait volubile. Elle le serrait contre son corps mince. Elle l’embrassait et lui caressait les cheveux. Il ne bronchait pas souvent. Le jour où il avait décidé de taire son cœur, il n’avait plus souri. Il n’avait plus pleuré non plus. Ivanna Lazarev Raskin avait peur de voir son fils devenir un monstre comme son père. Elle ne voulait pas qu’il devienne comme Gavrie.

 

       Elle tentait par tous les moyens de lui expliquer. Le jeune garçon restait stoïque. Il l’écoutait, mais il ne disait rien, il ne montrait rien. Alors, elle pleurait toutes les larmes de son corps. Dans ce moment-là, le garçon levait une main vers elle et lui essuyait les larmes d’un geste tendre. Il lui montrait ainsi qu’il était toujours là. Il l’écoutait. Il ne l’oubliait pas. 

 

       Perdu dans ces pensées, le jeune garçon soupira tout en avalant son repas qui n’avait pas de goût. Un homme, d’une trentaine d’années, habillées d’une tenue de soirée, s’approcha de la table. Il se laissa tomber sur une chaise près du jeune garçon. Il l’observait à la dérobée. Le garçon n’aimait pas ce regard lubrique posé sur lui. 

 

       Il posa ses couverts calmement avant de se tourner vers l’arrivant. L’homme grimaça en croisant le regard froid sans émotion du garçon posé sur lui. Il voulait l’effrayer. En réalité, il voulait en faire sa chose derrière le dos de Gavrie, son frère. Il voulait jouer avec, comme il aimait le faire avec d’autres jeunes enfants plus jeunes ou un peu plus vieux. Les voir le supplier d’arrêter l’excitait tellement.

 

— Mon petit Khasan ? N’aimerais-tu pas venir jouer avec moi ? Tu dois t’ennuyer tout seul dans cette maison lugubre.

 

— Non, merci oncle Yakov. Il serait stupide de ta part de mettre père en colère. Tu sais à quel point il refuse que je quitte cette maison. Et pire il trouve que jouer est une perte de temps.

 

       Yakov éclata d’un rire gras. 

 

— Et que fait ton père en ce moment à ton avis ? N’est-il pas en train de jouer ?

 

— Père fait ce qu’il veut quand il le veut. Je n’ai pas mon mot à dire à ce sujet. De plus, j’ai des devoirs à finir.

 

       Yakov pesta avant de retrouver un sourire. Il s’exclama joyeusement :

 

— Alors, je vais t’aider dans tes devoirs.

 

       Une lueur apparut dans le regard bleu gris de l’enfant. Le majordome postait un peu face à lui l’aperçut. Il eut un sourire amusé. Une colère venait de se poindre chez le jeune maître. Il avait vu cet enfant naître. Il l’avait regardé grandir. Il l’avait vu pleurer, hurler. Il l’avait vu se faire battre aussi. Mais, cet enfant s’était toujours relevé avec dans le regard une lueur indiquant que rien ni personne ne le dompterait.

 

       Yakov tendit son bras pour toucher le garçon et il frôla la joue. Le jeune garçon se recula de dégoût, même s’il ne montra rien sur son visage. L’homme eut un sourire sardonique. Il laissa sa main redescendre pour se poser à plat sur la table. Il susurra :

 

— Sais-tu Khasan ? Je pourrais t’apprendre plus de choses que ton père ne saurait t’enseigner. Et j’en suis certain, tu apprécierais fortement.

 

       Yakov ne vit pas le geste rapide de l’enfant. Il poussa un hurlement presque inhumain quand la fourchette posée près de l’assiette se retrouva plantée fièrement dans sa main. Pleurant et poussant de petits cris de douleur, il se laissa aller contre la table. Khasan, quant à lui, se redressa calmement de sa chaise comme si de rien n’était. Yakov parvint avec un gros effort par retirer la fourchette. Il se passa une serviette autour de sa blessure. Il avait le regard flou et le visage blême. L’enfant passa près de lui. Il lui adressa un sourire froid. 

 

— Excuse-moi, oncle Yakov. Je ne suis pas un de tes jouets. Si un jour, je veux apprendre certaines choses, je suis assez grand pour le demander. Sur ceux, passe une bonne soirée.

 

       Et sans plus un regard vers son oncle, Khasan sortit de la pièce en compagnie du majordome. Yakov respira fortement, le regard toujours flou, mais en rage. Il se vengera un jour. Ce gamin n’aura jamais le dernier mot. Il lui fera regretter son geste. 

 

       Tout le long du couloir l’éloignant de la salle à manger, Khasan serra les dents à s’en faire mal. Arrivé près de la salle d’eau, il s’y dirigea pour s’enfermer dans la pièce. Il s’appuya d’abord contre la porte. Il ferma les yeux fortement. Il ne devait pas céder. Il ne devait pas laisser ses émotions avoir le dessus. Il inspira et expira plusieurs fois pour enlever le tremblement de son corps. Quand il retrouva un semblant de calme, il ressortit. Le majordome l’attendait sagement.

 

— Jeune maître ? Comment vous sentez-vous ? 

 

– Bien. Pourquoi n’irais-je pas bien, Jablokov ?

 

       Le majordome observa le jeune enfant un long moment en silence. Il se troubla. Il se rappela alors où il se trouvait. Avait-il perdu la tête ? Il jeta un coup d’œil rapide autour de lui pour voir si aucun domestique ne se trouvait dans les parages. 

 

— Jablokov ? Je vais m’installer à la bibliothèque pour être tranquille.

 

— Bien, jeune maître. Je vous porterais un plateau de thé dans une heure comme à votre habitude. Que dois-je faire pour maître Yakov ?

 

       Le jeune garçon haussa les épaules. 

 

— Laisse-le se démerder tout seul. Ça lui apprendra à venir m’ennuyer avec ses mains baladeuses et dégueulasses.

 

       Trois heures plus tard, Gavrie Raskin rentra chez lui après s’être bien amusé à dépenser une fortune dans le nouveau casino du coin. Il ne revient pas seul évidemment. Une jeune et jolie blonde à la poitrine plutôt volumineuse se trouvait à son bras. Elle avait le regard flou. Elle ressemblait à toutes les autres, à une marionnette. Jablokov eut l’ordre de ramener Khasan à la chambre du maître.

 

       Celui s’y rendit la mort dans l’âme. Il n’avait pas envie d’assister pour la centième fois à ce spectacle de débauche, se finissant souvent dans la violence et la torture. Quand il pénétra dans la chambre. Son père avait déjà installé la jeune femme sur le lit. Les mains de la demoiselle étaient solidement attachées au barreau du lit. Elle était entièrement nue. Pour l’instant, elle ne disait rien. Elle avait le regard levé sur le plafond comme si elle était absente.

 

       Khasan était désolé pour cette jeune femme. Elle ne reverrait peut-être jamais le jour ou si elle survivait, elle serait complètement détruite de l’intérieur. Il ne pourrait rien y faire, seulement prier pour son âme en silence. La gifle, il ne la vit pas arriver. Elle fut violente le projetant contre le sol. Le rire cruel de son père retentit près de lui. Il le dominait par sa taille et sa force. Le regard bleu ciel de celui-ci brillait de froideur et de folie. 

 

       Le garçon se releva sans broncher. Il leva les yeux avec effort vers son père. Il ne devait pas lui montrer une once de peur sinon il en recevrait une deuxième et ainsi de suite. Son père se mit à rire à nouveau, puis il s’exclama :

 

— Il parait que tu as blessé Yakov, Khasan. Je te félicite. Montre à ton oncle qu’il est une souille merde. Ha ha ha ha ha ha !!! Il est si pathétique. Il préfère s’amuser avec de petites choses, alors que le grand plaisir d’un homme est de montrer à ces chiennes, qu’elles sont bonnes seulement à être monté.

 

       Gavrie montra le siège près du lit à son fils. La mort dans l’âme, Khasan obéit à l’ordre. Il s’installa sur le siège indiqué. Il allait devoir assister aux ébats de son père avec la jeune femme. Celle-ci finirait par reprendre ses esprits et quand elle comprendra son malheur, Khasan savait que son hurlement de démence le hanterait pendant des jours, voir des années. 

 

       À des kilomètres, dans un autre pays, une voiture noire arriva à destination devant l’entrée d’une immense demeure. Elle était entourée de verdure et de fleurs en tout genre. Le chauffeur sortit du véhicule pour ouvrir la portière arrière. 

 

       Un homme de grande stature en sortit en compagnie d’un jeune garçon. La pluie s’était enfin calmée. Les deux nouveaux arrivants purent entrer dans la maison où le personnel se dépêcha de prendre les manteaux et d’offrir des chaussons. 

 

       Le jeune garçon se dépêcha de rentrer plus avant dans le couloir. Il ne put aller très loin avant de manquer de s’étaler sur le sol en recevant le corps d’un autre enfant sur le dos. 

 

— Bordel, Qiang ! Ça ne va pas dans ta tête de pois chiche. 

 

       Ledit garçon entoura le cou de son frère aîné pour l’étrangler. En récompense, celui-ci lui agrippa le bras et un coup de reins, le plus jeune passa par-dessus et il se retrouva les fesses sur le sol en grimaçant. Il finit par éclater de rire. Un homme touchant à peine les trente ans se planta devant eux, les mains sur les hanches. 

 

— Vous ne pouvez pas rester calme plus de deux minutes. Est-ce que vous voulez subir deux heures de courses autour de la maison ? 

 

       Qiang se releva rapidement pour faire face à son père. Quant au plus vieux, il leva les yeux vers l’homme en face de lui. Son père se tenait droit, le visage légèrement baissé vers eux et le regard les fixant sans ciller. Li admirait son père. Il trouvait qu’il avait une présence tranquille et écrasante à la fois.

 

— Moi, je veux bien papa. 

 

       Le maître des lieux se tourna vers son plus jeune fils actuel. Il secoua la tête avant d’éclater de rire. 

— Le jour où tu ne voudras pas courir, c’est que tu seras malade Qiang. Avais-tu besoin de sauter sur ton frère ? 

 

— Mais enfin papa, c’est pour lui un excellent exercice. Il risque de s’encrouter sinon. 

 

— M’encrouter ? Ce n’est pas moi qui mange comme un ogre aux dernières nouvelles. 

 

— Mouais, mais au moins moi je ne glandouille pas comme toi. 

 

— Tu vas voir si je glandouille quand tu auras mordu la poussière dix fois de suite. 

 

       Ne faisant plus cas de ces deux fils toujours en train de se chamailler comme à leur habitude, le maître des lieux se tourna vers son bras droit.

 

— Est-ce que c’est ce qu’on avait imaginé, Fang ? 

 

       L’homme à haute stature salua d’un geste vers l’avant son maître avant de lui répondre.

 

— Oui, maître Meng. Zhu-Yi a bel et bien été assassinée par le même meurtrier que les autres. 

 

       Qiang s’arrêta de charrier son frère en entendant la phrase. Il jeta un coup d’œil à son frère. Il plissa les yeux. Li détourna les yeux. Qiang se demanda s’il devait se moquer ou non. Il hésita un long moment avant de hausser les épaules. Il se mordit tout de même la lèvre. Il avait reçu un pincement au cœur, mais il se garda bien de montrer à qui que ce soit cette émotion passagère. Cette femme n’était plus sa mère depuis qu’elle avait fait trop de mal à son frère.

 

       Meng allait reprendre la parole quand une servante arriva en courant. Elle s’exclama joyeusement :

 

— Maître, Dame Jiao vous demande. Les jeunes maîtres sont invités également. 

 

       Le regard de Meng s’illumina. Jiao venait de mettre au monde son troisième fils. Il ne se trompait pas dans le chiffre. Il ne pouvait plus considérer Liang comme son fils. Il ne l’était pas. Il ne l’avait jamais été. Il vit son fils aîné hésiter à avancer. Alors d’un geste tendre, il lui posa une main sur la tête. 

 

— Va à ton rythme, Li.

 

       Quand ils arrivèrent à la chambre de la jeune maîtresse de maison. Qiang était déjà devant le berceau à s’extasier en sautant comme une puce. Jiao, allongé sur le lit, l’observait amusée. Son époux s’approcha. Il s’installa sur le lit.

 

— Comment vas-tu ? 

 

— Je me porte comme un charme.

 

       Elle posa sa main sur celle de cet homme que beaucoup craignaient. Meng n’avait rien d’un homme horrible. Il avait juste une immense famille à s’occuper. Il n’avait pas le temps d’être aimable avec tout le monde. Voyant que sa jeune épouse allait bien, le maître des lieux se releva pour s’approcher du berceau. Un magnifique petit poupon s’y trouvait. Il avait les yeux grands ouverts, dont les pupilles étaient bien plus sombres que les siens. Ce petit être semblait regarder son Nouveau Monde. Meng se sentit engloutir par mille et une sensations.

 

       Li était resté près de la porte. Il n’osait pas s’approcher. Jiao finit par le voir. Elle lui adressa un sourire chaleureux. Elle savait très bien ce qui trottait dans la petite tête du fils aîné de la famille. C’était un garçon courageux, très intelligent. Mais, il avait eu la pire des trahisons à un si jeune âge.

 

       Se sentant pris aux pièges, Li avait juste envie de prendre la poudre d’escampette. Mais, il n’avait pas le droit. Il était l’héritier. Il devait montrer l’exemple. Après avoir inspiré un bon coup, il fit un premier pas, puis un second. Complètement droit et tendu, il arriva enfin devant le berceau. Il baissa son regard neutre sur le bébé. 

 

       Sa première rencontre avec son nouveau petit frère fut comme s’il venait de tomber dans les profondeurs d’un abysse sans fin. Mais, contrairement à ce qu’il croyait, il n’en ressentait pas la peur bien au contraire. Il se sentait en sécurité comme jamais il ne l’avait été. C’était déstabilisant. Il tendit sa main pour caresser la joue veloutée du bébé. Celui-ci bougea légèrement et sa petite main agrippa un doigt. Pour la première fois depuis fort longtemps, Meng aperçut un léger sourire sur les lèvres de son fils aîné. Un vrai miracle.

 

— Jiao ? Comment s’appelle ma future victime ? 

 

       La jeune femme se mit à rire en entendant la phrase de Qiang. Elle lui répondit, amusée :

 

— Avec ton père, nous avons choisi de l’appeler Jian.

 

— Qiang ? Tu es stupide. Il est certain que notre petit frère te mènera par le bout du nez sans aucun problème.

 

— Même pas en rêve.

 

— Tu veux parier ? murmura Li en réponse. Il n’avait pas quitté du regard son nouveau petit frère. Il en était certain maintenant. Jian ne sera jamais comme Liang. Mais, il sera la pierre centrale de la famille Bào.