Nael et Aden

Chapitre 44

 

       Aden rangea les outils sur l’établi. Il jeta ensuite un dernier regard à la pièce. Plus rien ne traînait dans le garage. Il avait fait le tour deux fois pour bien vérifier. Ces collègues le charriaient sur cette manie. Aden ne le prenait pas mal. Il en riait même. Il n’y pouvait rien, c’était devenu une habitude chronique de regarder toujours à deux fois ce qu’il faisait.

       Cela faisait un peu plus deux mois qu’il se trouvait dans cette ville et il en était très étonné. Il n’était jamais resté aussi longtemps au même endroit. Il aimait bouger et surtout rencontrer de nouvelle personne. Certes, il n’avait toujours pas vendu les deux immeubles. Il avait beau regarder les deux dossiers, il n’arrivait pas à choisir. Pourquoi hésitait-il autant ? Il n’avait même pas rencontré les clients. 

       Aden se passa une main dans ces cheveux noirs avant de faire une grimace. Il avait oublié qu’il avait les mains pleines de cambouis. Quel idiot ! Il secoua la tête exaspérée de son étourderie. Il se rendit dans la salle d’eau afin de se laver les mains avec un produit efficace. 

       Il songea aux événements des deux mois. Il avait vite pris en main son travail. Il avait toujours adoré la mécanique et au fil de ses voyages, il en avait appris beaucoup grâce à ses petits emplois. Il avait été stupéfait de la confiance aveugle de son patron en lui remettant le double des clés du garage.

       L’employé embauché en même temps que lui se révélait être une source de problème. Il commettait souvent des erreurs et parfois, il avait fait en sorte que cela lui retombe dessus. Étrangement, personne ne lui en tenait rigueur. Pourquoi ? Ludwig restait de marbre face aux accusations de l’employé, comme s’il ne le croyait pas, mais en même temps, il ne faisait rien pour le virer.

       Aden soupira. Une heure avant la fermeture, il avait encore subi l’attaque de ce type en faisant croire qu’il avait commis une erreur sur la voiture à réparer. Aden était certain de n’avoir fait aucune erreur, mais il se souvient s’être absenté pendant quelques minutes. Il n’avait plus eu la voiture en visuelle.

       Comment prouver sa bonne foi ? Aden soupira à fendre l’âme. Il n’avait pas l’habitude de ce genre de comportement. Plusieurs personnes lui avaient reproché son caractère ou sa manière de vivre, mais jamais son travail. Agacé, il éteignit la lumière et il attrapa sa veste de cuir. Arrivé devant la porte de sortie, il s’arrêta net. 

       Il avait failli l’oublier. Comment en était-il arrivé à oublier cet adolescent perturbant ? D’un geste souple, il se tourna vers la porte du bureau. Il se gratta à nouveau la tête. Il s’apprêtait à frapper à la porte quand celle-ci s’ouvrit laissant place à un jeune homme brun dont les joues rouges montraient clairement son embarras. Derrière lui, Aden aperçut un autre adolescent du même âge que le premier.

       Il le reconnaissait. Il avait dû travailler un peu avec lui. Le jeune homme d’un roux flamboyant affichait un sourire amusé. Pour une raison inconnue, la proximité des deux garçons ne lui plaisait pas. Ça le tracassait un peu trop et il ne voyait pas pourquoi. Il n’avait jamais été intéressé par des plus jeunes et de plus, le jeune brun n’était pas vraiment son type habituel.

       Naël croisa le regard gris pailleté de marron de l’employé. Il se troubla. Pourquoi l’homme semblait-il en colère ? Enfin, c’était l’impression donnée. Le jeune homme sursauta quand un bras lui entoura le cou. Il grimaça et il eut une envie de frapper son camarade quand il entendit la phrase. 

— Aden ? Ne le trouves-tu pas mignon avec ces joues rouges ? Il donne juste envie de continuer à l’ennuyer.

       Aden observa le rouquin. Celui-ci le regardait droit dans les yeux. Pour des adolescents, Aden les trouvait grands et totalement différents des adolescents rencontrés. La vie semblait les avoir marqués de sa marque. La curiosité d’en savoir plus sur eux le tenaillait et il n’en comprenait pas la raison. Aden plissa des yeux. Le rouquin avait compris son trouble. Il s’en amusait. Aden jeta un coup d’œil vers le brun perturbant. Celui-ci aimerait être ailleurs.

— Je ne suis pas sûr qu’il soit ravi de l’entendre. 

       Rafaël émit un petit rire. Il le savait très bien, mais il aimait bien taquiner le frère de son diablotin. Sans laisser le temps à Naël de réagir, il se pencha déposant un baiser sur la joue avant de le lâcher. Il passa près d’Aden et il laissa échapper un petit rire avant de s’éclipser. 

— Bordel, Rafaël ! Je vais finir par te frapper. 

       Naël porta une main à sa joue et les rougeurs se firent encore plus vives. Il aimerait s’enfoncer sous la terre tellement il se sentait embarrasser au possible. Aden ne le quittait pas du regard. 

— Ton petit ami est un sacré phénomène.

       Naël releva la tête rougissant encore plus. Il était sous le choc. Il secoua la tête et au bout d’un temps, il put retrouver la parole.

— Ça ne va pas la tête. Où avez-vous été cherché que Rafaël était mon petit ami ? 

       Aden haussa les épaules. 

— Vous semblez très proches alors la conclusion est vite faite. Si je t’ai vexé, j’en suis désolé.

       Même si Aden formulait cette phrase. Apprendre que le garçon n’était peut-être pas gay, le tracassait. Naël secoua la tête, exaspérée de la bêtise de son ami. 

— Rafaël est le petit ami de mon frère. Et comme mon frère, il aime bien mettre les gens mal à l’aise. Tout le monde le surnomme le pirate, il porte bien son surnom. Mais, aujourd’hui, je ne trouve… non rien. 

       Soulagé dans un sens, Aden fit le geste de montrer la porte de sortie. Tout en la fermant, il se rappela la fin de phrase du jeune brun. Il se tourna vers l’adolescent. Celui-ci regardait avec attention la moto garée. Aden eut un léger sourire, mais il demanda :

— Qui y a-t-il aujourd’hui avec ton ami ? 

       Naël sursauta. Il se retourna vers l’homme propriétaire de l’engin. Il enfonça les mains dans son manteau. Il hésita un instant. 

— Il se force. Il joue la comédie du gars joyeux et heureux de vivre. Mais, je ne suis pas dupe, tout comme mon frère. Le mois de mars est un jour maudit pour Rafaël. Les mauvais souvenirs vont refaire surface jusqu’à la mi-mars, je dirais. Ça m’inquiète, pour mon ami, mais surtout pour mon frère. Il va falloir que je veille au grain.

— Tu aimes beaucoup ton frère, constata Aden, écoutant attentivement les paroles de Naël.

       Le visage du garçon s’était illuminé dès qu’il parlait de son frère. Un sentiment de jalousie traversa l’homme. Il en fut surpris. Il n’avait pas eu ce genre de relation avec un membre de sa famille. La seule personne en qui il avait donné sa totale confiance fut Origin et elle fut la seule et l’unique.

— Mon frère est tout. Il est mon point d’appui, ma bouée. Il est une partie de moi.

       Naël se tut, un instant. Il se gratta la joue. 

— Beaucoup de personnes ne comprennent pas notre lien, car nous n’avons aucun lien de sang alors pour eux, notre relation est malsaine et…

— Ambigüe, lâcha Aden à la place du jeune brun. 

       Naël hocha la tête affirmativement. Aden ne comprenait pas vraiment ce lien, car il ne les avait pas vus ensemble, mais il ne voyait pas pourquoi il les jugerait.

— Ces personnes ne sont pas intéressantes. Tu ne devrais pas y faire attention. 

       Aden se tut. Il s’approcha de sa moto. Au même moment, Naël reçut un message. Il eut une exclamation.

— Y a-t-il un souci ? 

— Non, pas vraiment. Mon frère me demande de le rejoindre à l’hôpital, car il veut discuter avec le docteur Ashula Lagardère. 

       Le nom fit tilt à Aden. Lagardère comme le nom de son employeur, drôle de coïncidence. Mais, il n’osa pas demander confirmation. Aden regarda sa moto un instant. Puis, il tendit son casque au jeune brun. Naël resta sans bouger, surpris. 

— Je vais t’emmener jusqu’à l’hôpital. Nous irons plus vite en moto que si tu prends le bus. 

       Naël prit le casque d’un geste automatique. Ces joues manquaient à tout moment à virer au rouge. Pourquoi piquait-il un far à chaque fois maintenant ? Il n’y avait rien pour l’énerver encore plus. Sans faire cas du jeune homme, Aden s’installa. Il démarra et il attendit. Prenant son courage à deux mains, Naël attacha le casque et il monta derrière l’homme. Il hésita un instant à poser ses mains sur la taille d’Aden, mais il le fit d’office dès que celui-ci se mit en route. 

       Il n’était jamais monté sur une moto. Il savait pourtant que son père en avait une. Mais, il avait toujours refusé d’y monter. Michio, quant à lui, avait sauté sur l’occasion. Mais, qu’est-ce qui pouvait effrayer son frère de toute façon ? Sentant la fraicheur sur son visage et la vitesse, Naël se demanda la raison de sa peur. C’était exaltant à souhait. Un sentiment de liberté le tenaillait. C’était grisant.

       Aden faisait attention à ne pas faire d’excès de vitesse. Il ne voulait pas effrayer son passager. Il pouvait sentir contre lui la chaleur du corps de l’adolescent. Il aimait bien cette sensation. 

       Il arriva bien assez vite à l’hôpital. Il stoppa devant l’entrée. Naël descendit rapidement. Il tendit le casque. En le récupérant, Aden frôla la main du jeune homme et il reçut une décharge électrique. Troublé plus que de raison, Aden prit la parole afin d’atténuer ce sentiment. 

— J’espère que ce n’est rien de grave.

       Naël avait tourné son regard vers le bâtiment immense, d’un ton crème. Aden observait le profil magnifique. L’homme se demandait si ce jeune homme se rendait compte de son charme naturel. Il avait des doutes. Comme sortie d’un songe, Naël se retourna vers le mécano et surprit le regard posé sur lui. Ses joues s’enflammèrent. Il se maudit. D’une voix un peu tremblante, il annonça :

— Non, il n’y a rien de grave. Merci beaucoup de m’avoir emmené. C’était bien agréable.

       Un sourire s’étira sur les lèvres de l’adolescent et aussitôt Aden sentit son cœur s’accélérer. Il n’allait vraiment pas bien ces derniers temps. Pourtant, ce n’était pas comme s’il n’avait pas eu des aventures sans lendemain pendant ces deux mois. Il hocha la tête et pour cacher son trouble, il mit son casque.

— Ravi d’avoir été utile. Si un jour, tu veux refaire une balade, il suffit de me le demander. Ce sera avec plaisir.

       Naël sourit à nouveau. Il salua ensuite le motard avant de le quitter pour rejoindre son frère l’attendant sagement dans la salle d’attente. D’ailleurs, le calme de Michio l’inquiétait. Il était beaucoup trop sage. Alors, ne faisant plus cas de rien, il se dirigea d’un bon pas vers la salle. 

       Aden observa le jeune brun se diriger vers la porte. Il ne pouvait pas détacher son regard de cette silhouette parfaite. Quand il disparut de son champ de vision, il se secoua un bon coup. Quelque chose ne tournait vraiment pas rond dans sa tête. Alors qu’il allait mettre le moteur en marche, il entendit son portable. Il répondit.

— Allo ? 

— ADEN ! AMÈNE TA FRAISE À LA MAISON TOUT DE SUITE.

       Écartant son appareil de son oreille, le jeune homme soupira. Avait-elle besoin de le rendre sourd ?

— Bordel Ori, arrête de hurler. 

— C’est de ta faute, malotru. Ça fait des jours que tu n’es pas venu me voir alors que tu habites à côté. 

— Mais enfin Ori, tu m’as vu ce week-end, tu exagères un peu trop. 

       Il pouvait entendre le claquement des chaussures sur le carrelage. Elle semblait toujours aussi énergique. Elle le fatiguait à être toujours en forme.

— Comment ça, j’exagère. Tu veux savoir comment je m’appelle, Aden ? 

— Ori, tu es soulante. 

— M’en fiches. Amène ta graisse, illico sinon je viens faire un scandale de tous les diables au garage demain. 

       Aden soupira. 

— Tu n’oseras pas, n’est-ce pas ? 

— Essaie pour voir. 

       Aden lâcha prise. Il se savait perdant de toute façon. 

— Ok, j’arrive. Comment fait ton mari pour te supporter ? 

       La jeune femme éclata de rire. 

— Tu pourras lui poser la question pendant le dîner. Dépêche-toi, maintenant. 

       Raccrochant, il mit son téléphone dans sa poche arrière. Il jeta un dernier regard à l’hôpital songeur. Puis, sans plus attendre, il reprit la route. Mieux valait ne pas faire attendre mademoiselle Origin. 

       Le chemin pour se rendre à l’appartement de la demoiselle était assez direct. Aden ne mit pas longtemps pour arriver à destination. Il gara son engin sur une place libre. Puis, il se dirigea vers l’entrée. Il aperçut alors Damon Hills, le mari d’Origin. Celui-ci devait surement rentrer de son travail. Il allait l’appeler quand un évènement se produisit. Aden faillit éclater de rire, mais il se retient à temps.

       Damon, comme à son habitude, rentrait chez lui sans se presser. Arrivé devant la porte coulissante, il chercha ses clés dans sa poche et il continua d’avancer. Et le choc se fit. Un bruit de secousse se fit entendre. L’homme laissa échapper les pires injures connaissant tout en portant une main à son front.

       Quand il entendit des pas derrière lui. Damon se retourna et il soupira. Bien évidemment, il avait fallu qu’il se montre en spectacle. Mais, pourquoi le sort s’acharnait-il contre lui ? Pourquoi cette maudite porte coulissante ne s’était-elle pas ouverte ? 

— Est-ce que ça va ? demanda l’arrivant. 

       Damon eut un petit sourire, un peu embarrassé. 

— Oui, j’ai l’habitude. Vous pouvez rire, vous savez. Je ne vais pas m’en offusquer. 

       Aden faillit rougir d’être découvert. 

— C’est juste que ce n’est pas souvent que ce genre d’évènement se produit, désolé. 

       Damon haussa les épaules. Il adressa un sourire rassurant. 

— J’ai la poisse. Depuis que mes parents m’ont demandé de choisir entre eux et Origin, le sort s’acharne à me mettre des embûches sur le passage. Comme si quelqu’un m’avait lancé un mauvais sort. C’est stupide, n’est-ce pas ? 

       Tout en continuant de parler, les deux hommes prirent la direction de l’ascenseur.

— Pourquoi serait-ce stupide ? Lors de mes voyages, j’ai appris que certaines malédictions fonctionnaient plutôt bien. Mais, pensez-vous réellement que vos parents seraient capables de vous faire du mal ? 

       Damon s’appuya contre le mur. Il regarda un instant les étages défilés. Il soupira avant de répondre. 

— Mon ex-fiancée en serait capable. Elle adorait tout ce qui touche à la sorcellerie et c’était le genre de femme n’aimant pas être rembarrée pour une autre.

       Aden grimaça. Avoir un ex sur le dos n’était vraiment pas une chose agréable. Arrivé au dernier étage, Damon ouvrit la seule porte présente. Aussitôt, un corps féminin lui sauta dessus pour un baiser torride. Aden, ayant suivi, observa la scène avec amusement. Il vit sa jeune amie poser une main sur le front de son homme avant de déposer un tendre baiser dessus. 

— Mon pauvre chou, tu as un nouveau bleu à ton actif. 

— Ori ? Tu es toujours aussi délicate. Je suis sûr que tu aurais ri à gorge déployée si tu avais vu la scène. 

       La jeune femme rousse s’écarta les mains derrière le dos, elle affichait un sourire moqueur. 

— Évidemment sinon je ne suis pas Origin. Et puis, c’est de ta faute. Tu refuses que je m’occupe de Rebecca. Pourtant, ce serait tellement le pied de lui faire des misères à cette chieuse. Tu ne veux toujours pas. Dis ?

       Damon secoua la tête, amusé. Levant son doigt, il donna de petits coups sur le nez de sa femme. Râlant, Origin repoussa la main. Elle aperçut alors Aden. Elle poussa un cri de joie et lui sauta dessus. Infatigable cette femme songea le jeune mécano. 

— Ah ! Quand tu veux, tu es rapide. 

— J’étais juste à l’hôpital donc c’est juste à côté. 

       Origin avait entouré le bras de son ami et le tira pour se rendre dans le salon. Damon secoua la tête, amusé. Sans s’en rendre compte, Aden venait d’éveiller la curiosité de sa femme. Elle n’allait plus le lâcher maintenant. Il se rendit dans la salle de bain afin de prendre une douche rapide et se changeait. Il devait aussi faire le repas. C’était son tour. Il soupira. Avec un peu de chance, il évitera de se brûler comme à chaque fois.

— Pourquoi étais-tu là-bas ? Es-tu blessé ? Malade ? 

       Aden se maudit. Il avait oublié sa curiosité maladive. 

— Non, j’ai juste déposé quelqu’un. 

       Origin se laissa tomber sur un canapé auprès de son ami. Elle se redressa un peu de stupeur. 

— Tu as laissé une personne monter avec toi. Waouh ! Mais, quelle nouvelle ! Et qui est cette personne exceptionnelle ? 

— Ori, tu es fatigante. Et je ne vois pas pourquoi tu sembles surprise. 

       Origin se renfonça dans le canapé, croisant les bras comme pour bouder. Elle finit par dire :

— Tu ne laisses personne monter, Aden. Je n’ai jamais eu la chance de monter sur ta moto. Ce n’est pas juste.

       Aden se passa une main dans sa chevelure noire. Il répliqua :

— Tu ne me l’as jamais demandé, Origin. Comment voulais-tu que je le sache ? J’ai déposé un des jeunes adolescents. Il devait rejoindre son frère. Étant donné l’heure, c’était plus rapide que je le dépose.

       Origin étira ses lèvres d’un sourire ravi. 

— Ah ! Tu as fait la rencontre d’un de mes chouchous. Mon petit Naël est un adorable garçon. Pas vrai ? 

— Et bien, il est doué dans ce qu’il fait.

       Origin se mouva. Elle donna un coup de poing dans le bras de son ami. 

— Rah ! Tu es énervant, Aden. Est-ce qu’il y avait quelque de grave ? Finit-elle par demander d’une voix inquiète.

— Non, il a juste dit que son frère voulait parler au docteur Ashula. 

       Il vit le regard de son amie s’illuminer au nom du docteur. Mazette, mais combien de personnes connaissait-elle ? Elle secoua la tête, ravie. 

– C’est bien. Et as-tu fait connaissance avec le protégé de Ludwig ?

— Parles-tu de Rafaël ? Oui, il est venu quelquefois. Il est plutôt doué. Il écoute les conseils et les applique. Par contre, niveau caractère il est…

— C’est une carapace, le coupa Origin. Ce garçon joue admirablement la comédie en prétendant un bien être qu’il n’a pas vraiment. Bon par moment, il est serein. Ce ne doit pas être facile pour lui de cacher son mal-être face à Naël et Michio. 

— Il n’y arrive pas, je crois. Naël dit être inquiet pour son frère et lui. Pourquoi ? 

       Origin l’observa en silence pendant un moment. Un sourire ravi étira ses lèvres. Son ami posait des questions sur la vie d’autres personnes et ça, c’était nouveau. La jeune femme s’étira un bon coup. Elle s’écria :

— Il faudra poser la question à Naël, directement. Veux-tu boire quelque chose avant de dîner ? 

— Un whisky, s’il te plait.

– Ok. Je te prépare ça. 

       La jeune femme s’éloigna vers le mini bar. Elle se servit un martini pour elle-même. Elle reprit la parole. 

— As-tu fini par choisir à quels clients tu veux vendre tes immeubles ? 

       Aden se mordit la lèvre. Il se gratta la joue et avoua :

— Non, je ne sais pas qui choisir. Ça me barbe. Tu ne peux pas me dire lequel choisir. Dis-moi ton préféré, Ori. 

       La jeune femme le rejoignit et lui tendit son verre. Elle répliqua d’un ton ferme.

— Non, hors de question. Aden, tu as accepté ces deux immeubles. Assume. Prends rendez-vous avec Morin et Miori. Tu pourras te faire un avis positif ou négatif en les rencontrant. Ah ! Conseil, pour Miori, prend un rendez-vous un samedi. La semaine, tu risques de ne pas rencontrer le patron, mais subordonné. 

       Aden observa son amie, en silence. Elle lui cachait quelque chose. C’était flagrant avec ce léger sourire en coin. Il soupira. Il n’arrivera jamais à lui tirer les vers du nez de toute façon. Damon finit par les rejoindre à ce moment-là. Miracle, il ne s’était pas brûlé. 

 

       Michio attendait sagement dans la salle d’attente. Il regardait par la fenêtre quand la moto était apparue. Il fut agréablement surpris de voir son frère y descendre. Comme c’était étrange. Qui était le motard ? Son frère ne lui avait pas parlé de cet homme.

       Michio tapota sa bouche d’un doigt. Un sourire naquit sur ces lèvres percées. Son frère jouait les cachotiers. Puisque c’était ainsi, il allait lui tirer les vers du nez, non, mais. Il remarqua aussi le regard insistant de l’homme sur son frère. Naël ne devait même pas s’en rendre compte. Il devait penser que personne ne pouvait s’intéresser à lui, car peu intéressant. Qu’est-ce qu’il pouvait être idiot son frère ? 

       Naël ne tarda pas à faire son apparition. Il se laissa tomber auprès de son frère silencieux. Inquiet, il lui jeta un coup d’œil. Il aperçut le regard sombre, un peu trop sombre. Il toucha le bras de son frère. Celui-ci sursauta. 

— Ça va, Naël. Je vais bien enfin comme je peux. 

— Pourquoi ici, Michio ? Tu aurais pu parler à Ashula chez lui. 

       Michio se redressa. Il secoua la tête en se mordant la lèvre. 

— Non, il y aurait Raffy. 

       Naël fronça les sourcils. 

— Vous êtes-vous disputé ? 

       Michio tourna son visage vers son frère, halluciné. 

— Pourquoi veux-tu que je me dispute avec Raffy ? C’est juste…

       Michio se tut, hésitant. Il porta une main à sa chevelure et tira sur une de ses mèches. Il se mordait encore la lèvre. Naël soupira. 

— Tu veux faire quelque chose qui pourrait le mettre en colère. N’est-ce pas ? 

       Michio s’agita. Il lâcha finalement. 

– Pas vraiment. Naël, je veux dompter son empathie. Raffy ne veut pas que j’aille le voir tant que son anniversaire ne soit pas passé. Il veut se battre seul avec ses démons. Je respecte son choix, mais je sais bien que si je m’approche automatiquement je vais agir contre ma volonté. Là, il se mettra vraiment en colère. 

       Naël comprenait aisément. Il était d’accord Rafaël pour le coup. Il valait mieux combattre ses démons seuls parfois. Il reconnaissait que son frère avait aussi raison. Son don agirait de lui-même et cela mettrait à mal leur relation. 

— Naël, tu resteras avec moi, n’est-ce pas ? 

       Le jeune brun leva les yeux surpris vers son frère. Michio lui montrait une faiblesse. C’était tellement rare. Il attrapa la main de son frère pour la serrer fortement. 

– Toujours. As-tu oublié ? Je suis un Ange.

— Et je suis le Diable d’ange, lié à jamais et jusqu’à la mort. 

       Les deux frères se sourirent. À cet instant, une voix masculine se fit entendre faisant sursauter Naël. Il se tourna vers la sortie et il aperçut alors Dan en compagnie d’une jeune fille aux cheveux bleus. Il la reconnaissait. C’était la jeune fille habitant en face de son ami, la jeune Flora.

— Dan ? Tu es vraiment un cas désespérant. Tu peux me dire comment tu fais ton compte pour te couper avec un couteau à beurre. 

— Mais euh ! Je n’y peux rien si les couteaux me détestent. 

       Naël fixa le couple en silence. Il ne fit rien pour les appeler. Il les observait juste. Quand ils furent hors de vu, Michio finit par demander. 

— Qui est cette fille ? 

— C’est Flora, sa voisine de palier.

       Michio regarda son frère dont le visage baissé et les mains se triturant, montrer clairement l’état de Naël. 

— N’oublie pas de tourner la page toi aussi, Naël.

— Je sais. Je vais y arriver. Rafaël et toi êtes là pour le rappeler assez souvent. Je suis nul. Pourquoi est-ce que je galère toujours pour avancer ? 

— Car tu t’inquiètes toujours pour les autres avant de t’occuper de toi. Faut changer cette façon de faire. Je veux te voir heureux, Naël.

       Une infirmière vint les prévenir que le docteur Ashula les attendait dans son bureau. Les deux frères se dirigèrent vers l’ascenseur. Plus, il montait et plus le stress commençait à gagner Michio. Il sentait la noirceur dans tout le bâtiment à des degrés différents. Est-ce une des raisons pour lequel son grand père Carlin n’aimait pas les hôpitaux ? Est-ce que sans le savoir, il ressentait lui aussi toute cette noirceur ? Mais, contrairement à son petit-fils, il ne pouvait pas agir contre elle ? Naël attrapa la main de son frère comme il le faisait enfant. Il devait être le pied d’appui pour son frère. Il devait devenir son roc. 

       Le bureau d’Ashula Lagardère était simple et agréable. Tous les meubles étaient dans de différents tons de marron rendant le tout chaleureux. L’homme assis derrière son bureau semblait perdu dans ses pensées. Sa peau couleur chocolat au lait le rendait harmonieux avec la pièce. Un autre homme était assis sur le rebord du bureau. 

       Michio ne le connaissait pas. Il ne l’avait jamais vu. D’ailleurs, il n’aurait jamais pu oublier un homme aussi charismatique. Pourtant, il semblait jeune lui aussi et d’origine chinoise. Cet homme les observait en silence depuis leur entrer dans ce bureau. Il ne s’était présenté pas non plus et Ashula faisait comme s’il n’était pas présent. Étrange. 

       Naël, à ses côtés, il attendait la réponse du docteur. Ashula finit par sortir de sa léthargie. Il finit par prendre la parole. 

— C’est dangereux, Michio. Tu as seize ans à peine. Attends d’être majeur. 

       Le garçon secoua la tête. 

— Non, je n’y arriverais pas Ashula. C’est maintenant. Il y a trop de noirceur dans les parages. Je ne tiendrais pas et Naël subira le même sort. Dis-moi comment je dois m’y prendre, s’il te plait. 

       Ashula s’agita sur son siège. Il se souvenait avec quelle misère il avait réussi à dompter son empathie également. Il était déjà adulte quand il y était parvenu, mais cela avait un enfer total. Comment pouvait-il prendre la décision de faire plonger deux gamins en enfer ? À cet instant, le chinois réagit. Il se redressa d’un mouvement souple et s’approcha des deux frères. Face à celui aux cheveux noirs, il se pencha très près du visage pour plonger dans les yeux aussi noirs que les siens.

       Naël pouvait sentir une douleur dans sa main. Son frère la lui serrait tellement fortement. Que lui faisait cet homme étrange ? Ashula finit par prendre la parole un peu grondante. 

— Bordel Jian. Peux-tu rester tranquille ? 

       Le chinois se redressa. Il jeta un coup d’œil au médecin. Il secoua la tête, exaspéré. 

– Ashula ferme-là. Je sais très bien ce que je fais. En tout cas, mieux que toi. 

       L’homme étranger se tourna à nouveau vers les frères. Il s’adressa à Michio. 

— Je me nomme Jian Bào. Je suis prétendument interne dans cet hôpital. Michio, c’est ça ?

       Le garçon hocha la tête, toujours en silence. Le chinois reprit :

— Il y a une méthode efficace, mais elle est très dangereuse. Ashula ne peut pas prendre la responsabilité de mettre la vie d’un adolescent sans l’accord préalable des parents.

       Michio baissa la tête en se mordant la lèvre, en soupirant. Naël finit par prendre la parole. 

— Vous aurez l’accord de nos parents. Ils nous ont toujours laissés choisis même si cela peut mettre notre vie en danger. Ils n’aiment pas cela, mais ils ne veulent pas être une entrave à notre évolution. 

       Jian eut les yeux brillants. Un sourire apparut sur ces lèvres. 

— Exactement comme mon père me l’avait dit ! J’ai toujours songé que ma famille était unique à son genre, mais je suis ravi d’apprendre que d’autres ont le même concept. Ashula ? Il faudra que tu me les présentes un jour.

— Jian ? Tu ne peux pas te calmer un peu. Et puis, tu connais un peu leur famille puisque tu aimes les tableaux de leur grand-père. 

— C’est vrai ? Carlin Oda est votre grand-père. C’est génial. Ah ? Alors M Oda, c’est ton nom d’artiste ? 

       Jian s’adressait à Michio.

— Oui, mais je n’ai pas le talent de papy. 

       Jian fronça les sourcils. Il porta ses mains à sa taille en secouant la tête. 

— Ne dis pas d’ânerie. Ton talent est indéniable et surpasse celui qu’on nomme le Génie. Et surtout, car tu as un style très différent, plus poussé. 

       Michio écoutait la diatribe bouche bée. Sans s’en rendre compte, des larmes se mettaient à couler le long de ses joues. Jian s’en aperçut. Il lui sourit à nouveau. L’adolescent finit par essuyer son visage avec sa manche. Il renifla. 

– Merci. Vous êtes la deuxième personne à me le dire. 

— Laisse-moi deviner. Ce ne serait pas ton petit ami Rafaël Blackwood.

— Comment ?

       Jian émit un petit rire. 

– Borghèse. Il a dit que ton ami était une petite perle. Cet homme est doué pour les trouver. Rah ! Ashula, il faut l’aider. Son empathie est très forte. Il a raison de dire qu’il ne tiendra pas jusqu’à sa majorité. C’est maintenant. 

       Ashula soupira. Si Jian le disait alors ce ne pouvait être que la vérité. Il finit par céder. Il avoua :

— Tu devras rester ici Michio. Naël pourra venir tous les jours s’il le désire, mais il ne pourra pas t’aider. Il faut que tu le fasses seul sinon cela ne fonctionnera pas correctement. 

       Naël serra la main de son frère. Il s’inquiétait. Michio leva la tête et fixa le médecin. Il avait pris sa décision depuis un moment maintenant. Il ne reviendrait pas là-dessus.

— Que devrais-je faire ? 

       Ashula hésita à nouveau. Ce laps de temps permit à Jian de reprendre la main.

— Entrer en enfer évidemment. Qu’est-ce que tu ressens autour de toi, Michio ? 

– La noirceur. Dans cet étage, elle n’est pas forte, mais je sens une noirceur de plus en plus profonde aux étages supérieurs.

       Jian en fut surpris. L’empathie du garçon était bien plus puissante qu’il ne l’avait cru aux primes abord. Il reprit la parole. 

— Nous allons aller au dernier étage. Là-bas, il y a deux patients dont nous savons être en danger, car si la noirceur se fait plus épaisse, ils mourront. 

       Michio se mit à trembler. Il ferma les yeux. Puis, prenant son courage à deux mains, il demanda, car il devait savoir :

— Que leur est-il arrivé ? Et que devrais-je faire ?