Luna

                    

       Depuis le matin, Luna tournait en rond dans l’appartement. Elle s’ennuyait ferme. Elle ne savait pas quoi faire. Elle avait voulu faire le sapin, mais il se trouvait toujours dans le carton. À quoi servirait de faire ce satané sapin puisque de toute façon, elle serait encore seule le jour du réveillon, c’est-à-dire ce soir ? 

 

       Comme à son habitude, son frère ne vivait que pour son travail. Il oubliait de vivre. Bon, cette année, il serait en compagnie de son chef Solange Laurel. Luna n’était pas stupide. Elle avait vite remarqué que son frère en pinçait pour la belle blonde aux cheveux courts et au fort tempérament. Mais, était-ce une raison d’oublier sa petite sœur ? Avant, les fêtes étaient joyeuses. C’était un moment agréable. Son père faisait le pitre. Sa mère était un vrai cordon bleu. 

 

       Luna frotta ses yeux dont des larmes commençaient à couler le long de ses joues. Merde ! Pourquoi pleurait-elle encore après ces vieux souvenirs ? Depuis, ce stupide accident qui avait fauché la vie de ses parents, les fêtes était triste et ennuyeux. Arthur faillit faire une dépression. Sa petite amie de l’époque le largua sans état d’âme, car elle ne voulait pas élever la petite sœur de son petit ami.

 

       Arthur se noya alors dans le travail et Luna apprit à vivre sans compter de l’être d’autrui. Longtemps, elle s’était très seule. Mais, elle avait fini par porter un masque afin de ne pas peiner son frère, car elle l’adorait malgré ses nombreux défauts. Après tout, il était sa seule famille. 

 

       Après avoir refait un tour dans sa chambre, elle poussa un petit d’exaspération. Elle en avait marre d’être comme elle était. Elle se laissa tomber sur le lit. Pourquoi s’était-elle approchée de ces garçons ? Ce petit groupe avait pris possession de son cœur. Elle aimait être avec eux. Elle aimait discuter et se chamailler avec chacun d’eux.

 

       Mais, elle ne les voyait qu’au lycée. Elle aimerait les voir plus souvent, mais elle ne savait pas comment faire. Elle se sentait vraiment pathétique. Et puis, récemment, elle se rendait compte que des sentiments autres qu’amicaux abritaient son cœur avec une personne du groupe.

 

       Le simple fait d’y penser la mit mal à l’aise. Luna poussa un nouveau soupir. Elle en avait vraiment marre. Elle se leva rapidement. Elle fonça vers l’entrée. Après avoir attrapé une veste, elle sortit. Prendre l’air lui ferait peut-être du bien. 

 

       Elle descendit et frissonna en sentant l’air glacial. La neige était tombée légèrement. Le sol recouvert d’un léger filet blanc donnait un autre aspect aux alentours. La jeune fille leva les yeux vers le ciel gris. La neige retombera surement. Haussant les épaules, Luna prit la direction du parc. 

 

       Elle fut quand même agréablement surprise de voir du monde faire comme elle. Des familles jouaient avec les enfants avec joie et des rires partout. C’était vraiment une ville agréable et pleine de vie. C’était vraiment une chance que son frère avait été intégré dans ce petit coin de paradis. 

 

       Bien évidemment, cette ville n’était pas parfaite. Il y avait aussi de mauvais quartiers, des mauvaises personnes, mais contrairement à d’autres endroits où ils avaient été vivre, cette ville était sa préférée. Cette ville lui avait donné des amis, les tout premiers depuis des années.

 

       Luna se laissa tomber sur un banc à l’écart. Elle put s’amuser à observer ces familles avec nostalgie et un doigté de tristesse. Comment serait sa vie si ces parents étaient encore de ce monde ? Surement très différente. 

 

       Ces pensées moroses furent dispersées en entendant deux voix en train de se disputer. Enfin, non, ce n’était pas vraiment une dispute, mais une nana qui reprochait à son mec de ne pas s’occuper assez d’elle, alors qu’elle avait pris la peine de venir dans ce froid glacial pour le voir et monsieur préférait s’occuper de son téléphone.

 

       Quand elle entendit la voix de l’homme, Luna la reconnut d’office et son cœur battit la chamade. Évidemment de tous les hommes potentiels, il avait fallu que ce soit lui. Bon, elle savait qu’il n’était pas libre. Il l’avait déjà signalé après avoir été charrié par les autres. Il sortait avec une fille d’un autre lycée.

 

       Perdue dans ses pensées à nouveau, Luna sursauta en entendant comme une claque. Elle vit ensuite une fille brune passer devant elle. Celle-ci lui lança un regard mauvais. Luna se gratta la tête. Elle avait un grain cette fille. Haussant les épaules, Luna releva les yeux vers le ciel, replongeant dans ces pensées moroses.

 

       Elle sursauta comme une malade quand elle sentit quelqu’un s’assoit juste à côté d’elle avec un gros soupir. Elle se tourna vers la personne. Elle se troubla en croisant le regard doux améthyste de Dorian Lepers. Il affichait un sourire confit. 

 

— Désolé pour le spectacle pathétique de mon existence.

 

       Luna cligna des yeux plusieurs fois. Son cerveau avait un peu de mal à agir normalement. C’était normal, n’est-ce pas ? Elle finit par répondre. 

 

— Recevoir une gifle, ça t’arrive souvent ? 

 

       Dorian se laissa aller contre le dossier du banc. Il tenait toujours son portable en main. D’ailleurs avant de répondre à la jeune fille, il répondit rapidement à un message. 

 

— Tout le temps. Ça finit toujours ainsi. Elles sont toujours jalouses de mes sœurs ou de ma mère. Elles ne comprennent pas pourquoi je les fais passer avec elles. Ce n’est pourtant pas simple à comprendre, non ? 

— Je suppose que nous voulons être prioritaires. Nous aimons passer en premier dans le cœur et les penser de l’être que nous chérissons. Mais, c’est ta famille. C’est normal que tu tiennes beaucoup à tes sœurs et surtout à ta maman.

 

       Dorian soupira un bon coup. 

 

— Vous êtes trop compliqué.

 

— Possible. Dans ces cas-là, change de bord. Ce sera peut-être différent.

 

       Le jeune homme au regard améthyste fixa la jeune fille en silence un petit moment avant d’éclater de rire. Luna se sentit soulagée. Elle avait eu peur qu’il le prenne mal. 

 

— Non merci. Je ne suis pas intéressé. 

 

— Ou alors, lâche ce portable. 

 

       Dorian jeta un coup d’œil surpris à Luna avant de poser ses yeux sur son téléphone. Il se mordit la lèvre. Il finit par avouer. 

 

— C’est exceptionnel aujourd’hui. Cela fait une semaine que nous n’avons pas de nouvelle de ma sœur Tess. Bon, ce n’est pas nouveau, mais ma mère n’aime pas le nouveau copain de ma sœur. Elle s’inquiète.

 

— Ta petite amie ? savait-elle pour l’inquiétude pour ta sœur ? 

 

— Évidemment. Je lui ai dit, mais apparemment, ça ne la touche pas. De toute façon, bon débarras. Elle commençait à me gonfler de toute façon.

 

— Sympa pour elle, ne put s’empêcher de lancer Luna.

 

       Dorian garda le silence un moment le regard perdu dans le ciel sombre. 

 

— Désolé. Je l’avais appelé pour rompre de toute façon. Au moins, c’est fait et j’ai évité les insultes.

 

— Mais pas la gifle. 

 

       Dorian grimaça. Son portable vibra à nouveau. Le jeune homme lut. Il se leva.

 

— Bon, puisque madame ne répond pas, je vais aller directement chez elle. Passe de bonnes fêtes, Luna. 

 

       La jeune réagit rapidement avant que le garçon ne s’éloigne de trop. 

 

— Attend. Je vais t’accompagner. Ce serait mieux d’y aller à deux que tout seul. On ne sait jamais.

 

       Elle attendit la réponse avec impatience. Après tout, autant en profiter non ? Il lui adressa un sourire. Mince ! Luna sentit son cœur battre encore plus vite. Pourquoi était-il aussi beau ?

 

       Tess Lepers n’habitait pas la porte d’à côté. Ils mirent plus d’une heure dans le bus pour se rendre dans un quartier pas très rassurant, enfin selon l’avis de la jeune fille. Dorian ne parlait pas. Il observait autour de lui sans trop le montrer non plus. Luna se rendit compte qu’il veillait sur sa sécurité.

 

       Son frère agissait souvent ainsi. Ça la faisait toujours rire, car elle ne voyait pas l’intérêt d’être protéger de la sorte. Mais, elle trouvait aussi cela très touchant. Dorian devait agir ainsi avec ces trois sœurs. Oui, elle avait quand même réussi à le faire un peu parler. Il est le benjamin de la famille. Avant lui, Ashanti et Alexis Lepers avaient eu trois filles, chacune avec un caractère propre. Mais, les filles s’entendaient vraiment à merveille dès qu’il s’agissait de leur petit frère. Lui, il les adorait. Il aimait les voir heureuses. 

 

       Par contre, bien des minutes plus tard, elle aperçut un autre Dorian très différent de l’être très chaleureux et souriant. Elle aperçut un jeune homme en fureur contre un autre homme. Ledit petit ami avait eu l’audace de frapper sa sœur et cela était impardonnable. Luna avait rejoint la jeune femme en pleur devant son frère en fureur et un compagnon le mettant encore plus en rogne.

 

       Luna avait pris son portable. Elle avait composé le numéro de son frère. En quelques mots rapides, elle lui refila l’adresse. Quand elle avait raccroché, les deux hommes se battaient. Dorian n’était pas un habitué des combats, mais il savait se défendre et l’autre alcoolisé n’avait pas toute son aptitude. 

 

       Mais quand ledit petit ami cassa une bouteille pour s’en servir contre le grand brun légèrement étourdi après un coup, Luna agit par elle-même. Elle fonça rapidement, attrapa un des bras, le tordit et d’un coup de rein, il passa par-dessus d’elle pour s’écrouler sur le sol. Sans plus attendre, elle lui tordit à nouveau le bras afin de l’empêcher de faire un geste. L’homme se retrouvait sur le ventre, le bras droit tordu dans un sens et coincé par la petite force tranquille d’une Luna, serrant les dents. 

 

       Dorian avait été halluciné par la scène. Comment ce petit bout de femme avait-il réussi ce coup ? Depuis qu’il connaissait la jeune fille, il s’était toujours demandé ce qu’elle pouvait cacher. Cette jeune fille jouait avec son apparence afin de passer inaperçue, pour ne pas paraitre jolie. Elle y arrivait plutôt bien jusqu’à maintenant enfin avant sa rencontre avec eux.

 

       Sans plus se poser de questions, le garçon rejoignit sa sœur. Celle-ci se jeta dans les bras de son frère en larme. Elle n’arrêtait pas de dire qu’elle était désolée. Mais en quoi devait-elle s’excuser ? Sa sœur n’avait rien fait. Le coupable était celui qui avait osé lever la main sur elle. 

 

       Arthur Hardy arriva sur les lieux aussi rapidement qu’il le put avec inquiétude. Sa sœur ne lui avait rien dit. Son cœur fit un arrêt quand il vit sa sœur avec le type. C’est vrai qu’il lui avait enseigné cette technique. Il pouvait être fier d’elle. Sa petite Luna était une vraie guerrière. Deux hommes le bousculèrent le réveillant. 

 

— Bouge-toi, Arthur.

 

       Un grand blond s’approcha de la jeune sœur de son collègue. Luna croisa un regard vert, d’une immense douceur. Comment un homme de cet acabit et de ce travail pouvait-il avoir ce genre de regard ? Il lui adressa un sourire. 

 

— Beau boulot, demoiselle. Je vais m’en charger maintenant. 

 

       Luna lui obéit. Elle relâcha l’homme avant de s’éloigner rapidement. L’homme allongé agit rapidement. Il se leva comme pour s’échapper, mais avant qu’il ne puisse aller très loin, il tomba à nouveau lourdement sur le sol. Le brun accompagnant le blond avait fait un croche-patte. L’homme hurla des imprécations diverses et peu aimables contre le coupable. 

 

       Celui s’en fichait comme d’une guigne. Il laissa son collègue blond de le ramasser et de lui attacher les menottes. Arthur, halluciné, les regardait faire son boulot. Ces hommes malmenaient le bougre. Celui-ci hurlait qu’il porterait plainte et en réponse, il se faisait légèrement brutaliser un peu plus sans que les jeunes ne s’en rendent compte. 

 

       Sans plus faire cas, il se dirigea vers sa sœur. Celle-ci observait en silence les collègues de son frère, stupéfaites. L’homme aux yeux doux avait changé son regard d’un seul coup dès qu’il les avait posés sur le suspect. 

 

— Euh ? Arthur, tes collègues n’agissent pas vraiment dans la normalité de ton travail. C’est normal ? 

 

— Oui, c’est normal. Ne fais plus attention à eux. Qu’est-ce que tu fiches dans ce quartier Luna ?

 

— J’ai accompagné un ami voir sa sœur. 

 

       Arthur se tourna alors vers le couple un peu plus loin. Arthur jeta un coup d’œil rapide sur le prétendu ami de sa sœur. Pouvait-il faire confiance à ce garçon ? La jeune femme dans les bras du jeune homme ne pouvait être que sa sœur. Ils se ressemblaient beaucoup à part la couleur des cheveux. Si le garçon avait une chevelure noir corbeau, celle de la jeune femme était d’un roux flamboyant. Arthur grimaça en apercevant l’énorme bleu sur le visage magnifique de la jeune femme. 

 

— Il va falloir aller au poste pour déposer plaint. Je vous y emmène. 

 

       Moins de deux heures plus tard, Dorian et Luna patientaient tranquillement dans la salle d’attente. Le garçon avait prévenu sa mère. Celle-ci ne tarderait pas à arriver avec son époux.

 

— Et bien, on peut dire que ce futur réveillon a été plus remuant que les années auparavant. 

 

       Dorian, les coudes sur ses genoux, se tourna légèrement vers la jeune blonde. 

 

— Fais-tu Noël avec ton frère ?

 

       Détournant les yeux, Luna répondit :

 

— Non. Mon frère travaille comme toujours. 

 

       Dorian fronça les sourcils. Il se redressa. 

 

— Ne va pas me dire que tu passes toujours Noël seul ? On va changer ça. Tu viens à la maison. Et tu n’as pas l’autorisation de dire non. 

 

— Hein ? Mais, ça ne va pas Dorian. Je ne connais pas ta famille, ce n’est pas correct. Et…

 

— Et quoi ? Ma mère sera ravie de t’avoir à sa table. Ah ? Tu as peur que l’on se fasse des idées sur nous ? 

 

       Il lui jeta un coup d’œil, il vit les joues de Luna de virée un peu aux rouges. Elle ressemblait à une petite elfe ainsi. Il répondit simplement perturbant beaucoup la jeune fille :

 

— Et bien, laisse les dire. 

 

 

       Depuis le matin, Rolan n’en pouvait plus. Pourquoi ressentait-il ce sentiment ? Il ne l’avait jamais eu auparavant. Mais, depuis que cette bête se trouvait dans la maison, il devenait désagréable avec Daegan. Il s’en voulait, mais il ne pouvait pas s’en empêcher.

 

       Et maintenant, il écoutait Nathan qui lui révélait simplement qu’il était jaloux de l’intérêt que Daegan avait pour son chat. C’était n’importe quoi. Il ne pouvait pas être jaloux d’un animal. C’était stupide. Et puis, il ne considérait pas Daegan comme un partenaire. Enfin il n’avait pas de sentiment amoureux.

 

— Tu me fatigues, Rolan. Je te dis que tu es jaloux parce que Daegan ne t’ennuie plus autant. Je n’ai pas dit que tu pouvais être amoureux, crétin à la noix.

 

       De colère, Rolan étira sa jambe pour mettre un coup de pied à l’autre garçon, allongé sur son lit en plus.

 

— Nathan, tu me fais chier avec ta flemme. Et puis, j’avais bien compris, merci.

 

— Bon, alors va faire la paix avec Daegan. Vous êtes agaçant à être en froid. 

 

— Hors de question que je fasse le premier pas ! Pourquoi ce ne serait pas à lui ? 

 

       Nathan soupira fataliste. Qu’est-ce qu’il pouvait être borné, celui-là ? Nathan retenait Ilies. Son tuteur lui avait gentiment demandé de l’aider à rabibocher les deux hurluberlus. Mais, merde, il avait vraiment la flemme. C’était une vraie corvée.

 

— Parce que c’est toi qui as commencé à lui balançant des horreurs de si bon matin ? Bordel, Rolan, Gucci est encore toute jeune, elle a besoin qu’on s’occupe d’elle. Elle n’a pas été correctement nourrie. Il a pris l’animal à sa charge, c’est à lui de veiller sur sa santé. Tu devrais plutôt le félicité depuis le temps que tu voulais qu’il quitte cette chambre. 

 

       Même s’il reconnaissait les paroles de Nathan, il ne voulait pas céder. Et puis, il s’en voulait. Il n’avait pas pu s’empêcher d’être méchant ce matin. Dae n’avait rien fait, mais il l’avait envoyé boulet. Il avait vu le visage de son ami se décomposer, mais celui-ci n’avait pas bronché. 

 

       Depuis, Dae restait dans son coin, jouant avec la petite Gucci. Il avait aidé à faire le sapin. Il avait aidé Ilies pour le repas du soir aussi, mais en silence total. Et si Rolan pénétrait dans la pièce, Dae la quittait aussitôt. Nathan et Ilies se trouvaient comme deux idiots à les observer se demandant lequel des deux ils allaient étrangler en premier. Enfin, Nathan laisserait ce boulot à son tuteur, il aurait trop la flemme.

 

       Daegan se trouvait dans le salon jouant avec la petite Gucci. Il était heureux de l’avoir avec lui. Elle lui mettait du baume au cœur. Il se retrouvait dans ce petit bout d’animal. Après tout, lui aussi avait été abandonné. Il avait dérangé l’ordre normal alors on l’avait jeté. Lui aussi avait fini par se retrouver dans le caniveau sous l’indifférence de la plupart des gens ou sous la violence des autres.

 

       La sonnette de la porte d’entrée le fit sursauter. Il laissa Ilies s’en occuper. Il en avait cure. Il avait pensé avoir enfin un ami, mais celui-ci lui avait tourné le dos à la moindre occasion. Quand deux pieds furent dans son champ de vision, Daegan releva les yeux surpris. 

 

       Il cligna plusieurs fois de surprise de se retrouver face à Michio. Celui-ci s’accroupit pour être à son niveau. Il souriait. Il tendit une main vers la petite chatte. Celle-ci la regarda un moment avant de donner de petits coups de tête. Michio émit un petit rire. 

 

— Elle semble avoir pris un peu de poids. Ça fait plaisir. Je suis content de voir que tu prends bien soin d’elle, Daegan. 

 

— Dae. Tu peux juste m’appeler Dae. 

 

       Michio se laissa tomber sur les fesses et croisa les jambes. Il était content. Daegan le regardait dans les yeux sans les détourner. Michio garda un petit moment le silence, puis il demanda :

 

— Pourquoi es-tu seul dans ton coin, Dae ? 

 

— Comment ? 

 

       Daegan se souvient pourquoi les gens les traitaient de monstres. Les enfants Oda donnaient souvent l’impression qu’ils lisaient en eux. Daegan se troubla. Il n’avait pas peur loin de là, mais c’était déstabilisant.

 

— Je dérange, apparemment. 

 

— Tu as tout faux. 

 

       Daegan releva les yeux, intrigué. 

 

— Qu’est-ce qui te fait dire cela ? 

 

— Rolan parle avec sa jalousie. Il est jaloux, c’est tout. Depuis sa venue ici, il a été ton pilier et du jour au lendemain, tu as changé. Ça le perturbe et comme il ne connait pas ce sentiment, il est agressif.

 

— Mais, je n’ai rien fait. Je n’ai pas changé. J’ai toujours la boule au fond du ventre. J’ai toujours la peur d’être abandonné à nouveau.

 

       Les yeux de Daegan se mouillèrent. Il frotta ses yeux avec son bras. Rolan et Nathan étaient descendus en entendant la porte sonnée. Depuis, ils écoutaient en silence. Finalement, Nathan poussa violemment Rolan vers le salon. 

 

       Le garçon se prit le canapé dans le ventre, il grogna en pestant contre le flemmard. Le bruit fit tourner Michio et Daegan vers lui. Pour une raison inconnue, Rolan se sentit rougir. Il se sentait mal à l’aise.

 

— Ça va, Rolan ? Tu as mal ? 

 

— Ça ne te regarde pas. 

 

       Rolan se mordit la lèvre inférieure. Sa langue avait encore agi plus vite que ses pensées. Il vit Daegan baisser la tête, touchée. « Et merde, je suis nul ». 

 

— T’n’es vraiment pas doué. 

 

— Je t’emmerde, Michio. Je suis né comme ça, hein ! Va falloir vous y faire !

 

— Tu es juste un crétin fini, Rolan.

 

— Eh ! Comment tu me causes, Dae ? Bon, d’accord j’avoue être con parfois, mais ne pousse pas le bouchon trop loin.

 

       Daegan étira un sourire. Rolan l’avait à nouveau appelé par son surnom. Après tout, c’est le premier à l’avoir fait. 

 

— Pourquoi t’es là, Michio ? T’es juste venu voir ce truc poilu ? 

 

— Ce truc poilu s’appelle Gucci. Arrête d’être désagréable juste pour faire genre !

 

       Rolan resta bouche bée. Il venait de se faire reprendre par Daegan. C’était nouveau ça. Il avait enfin répondu. Rolan jeta un coup d’œil vers Michio, celui-ci avait les yeux plus sombres que quelques instants auparavant. C’était un regard pas très agréable à croiser d’ailleurs. Michio prit du temps à répondre comme s’il reprenait contenance. 

 

— Non, je suis venue apporter quelque chose à Daegan. 

 

       Michio se releva et il tendit une main à son jeune ami. Celui-ci l’accepta avec plaisir pour être relevé. Sans la lâcher, Michio se dirigea vers la cuisine. Une boite allongée se trouvait installée sur le comptoir. Rolan, intrigué, les suivit. Nathan s’y trouvait déjà, installé juste à côté. Il discutait avec un vieil homme intimidant. 

 

       Michio prit la peine de présenter son grand-père Renko et il eut la délicatesse de présenter tous ces amis également. Renko fronça tout de même les sourcils en croisant le regard noir de son petit-fils. Il allait devoir lui faire la morale même si cela ne servait surement à rien. Et puis, étant donné le mordillement, Michio savait qu’il avait fait une chose qu’il n’aurait pas dû. Il savait qu’il allait recevoir un sermon de tous les diables si son père l’apprenait. 

 

       Il savait aussi que Nael le saurait. Il n’avait pas fini d’en entendre parler. Mais, ce n’était pas sa faute. Il avait agi par automatisme. Il avait senti dans l’air les relents désagréables. Il avait juste voulu les écarter afin que l’air soit plus respirable.

 

       Daegan regardait la boite sur le comptoir. Il n’osait pas faire le premier pas. Il avait peur d’être déçu. Il jeta un coup d’œil vers Michio. Celui-ci lui adressa un sourire rassurant. Il sentit alors la présence de Rolan à ses côtés. Il se sentit beaucoup mieux.

 

— Alors, qu’est-ce que tu attends pour ouvrir ?

 

       Avec un geste tremblant, Daegan ouvrit alors la boite. Il vit et des larmes se mirent à couler le long de ses joues. Il les laissa couler. Ce n’était pas des larmes de tristesse, mais des larmes de joie de retrouver un bien aussi précieux.

 

       Toujours tremblant, il attrapa la guitare d’un bois marron très clair et vieux. D’un doigt, il caressa les deux lettres gravées. Finalement, un sourire apparut sur ses lèvres. Avec délicatesse, il déposa l’instrument à nouveau. Il se retourna rapidement et sauta littéralement dans les bras de Michio. Celui-ci, tellement surpris, recula sous le poids.

 

— Merci, merci, merci. Tu ne peux pas savoir à quel point je ne me sentais pas complet sans elle. 

 

       Un peu maladroit, Michio lui tapota le dos. Il avait les joues rouges. Il était ravi de n’avoir pas fait tout cela pour rien. Daegan s’éloigna enfin. Il frotta ses yeux pleins de larmes.

 

— Maintenant, tu vas être obligé de nous montrer ton talent musical, Daegan, s’exclama Ilies, en ébouriffant les cheveux noirs.

 

— Oui, je vous montrerais tout à l’heure. Merci encore Michio. J’ai une énorme dette envers toi. 

 

       Michio se gratta la joue. Il finit par dire. 

 

— Tu ne me dois rien, Daegan. Je l’ai fait parce j’ai eu envie de t’aider et que j’en avais les moyens. J’espère que tu me feras écouter ta musique et un jour, je te montrerais mon talent avec un piano ou le violon.

 

— Oh oui, je voudrais bien t’entendre jouer. Ce sera avec plaisir et entre temps, j’apprendrais les bases à Rolan et à Nathan. 

 

— Non, oublie-moi veux-tu. J’ai trop la flemme d’apprendre.

 

       Un éclat de rire général se fit entendre après sa déclaration. Nathan eut un léger sourire. Les tensions avaient disparu. Il en était ravi. Sa nouvelle vie allait enfin reprendre son cours normal.