Nael

       Un rayon vint chatouiller le dormeur. Celui-ci grailla légèrement avant de se tourner vers l’autre versant. Il se retient de justesse à la table de chevet pour éviter de tomber du lit. Le jeune homme brun se lassa retomber sur le dos en riant. Son rire se tut assez vite. Il se passa une main dans sa nouvelle chevelure. Il n’en revenait pas encore d’avoir laissé son frère faire ce qu’il voulait de lui.

 

       Il soupira de lassitude. Il ne dormait pas très bien depuis plus de quatre jours. Il en savait la raison évidemment. Dan ne lui avait envoyé aucun texto d’excuse et il ne l’avait pas fait non plus. Pourquoi devrait-il encore faire le premier pas ? Il éjecta ses jambes hors du lit pour s’asseoir. Il se passa une main devant le visage pour retirer le reste de fatigue. 

 

       Il eut un sourire un peu triste. Comment réagirait Dan en apprenant que depuis quatre jours, Michio dormait avec lui comme quand ils étaient enfants ? Mais, pour rien au monde, Nael ne regrettait. Michio était la seule personne à qui il acceptait de montrer sa faiblesse, avec qui il se permettait de pleurer ouvertement. Même s’il aimait ses grands-parents ou ses pères, il ne voulait pas leur montrer à quel point il pouvait être négatif et faible. 

 

       Il n’était plus un enfant apeuré, tremblant devant un chien enragé et la peur tenaillante d’avoir perdu à jamais son double, sa moitié. Peut-être qu’extérieurement sa relation avec Michio pouvait être vu comme malsain ? Mais, il s’en fichait. Il se secoua un bon coup. Il se rendit devant la commode et il ouvrit le premier tiroir. Il se mit à rire en secouant la tête. Il prit un nouveau teeshirt et un nouveau jean. 

 

       Son frère lui avait vidé toute son armoire pour lui refaire toute sa garde-robe. D’après son grand-père Carlin, il ne lui avait rien laissé. Il les avait emballés et il les avait remis à une association pour les plus démunies. Ensuite, il avait été avec son père Luce faire les boutiques pendant qu’il se trouvait à la société Miori avec leur père Erwan. Quand son frère avait une idée derrière la tête, il ne l’avait pas ailleurs. Il le faisait et dans les plus brefs délais. 

 

       Nael, tout en se dirigeant vers la salle de bain, songea qu’il devrait demandé à son frère de lui refiler un peu de son sans gêne, de son toupet et voir un peu de sa malice. Que devait-il faire ? Devait-il encore attendre et voir si une amélioration se produirait ?

       Jetant ses affaires sur le sol, Nael pénétra dans la douche. L’eau chaude lui enleva le reste de sa fatigue. Il ferma les yeux laissant l’eau couler sur lui comme pour le laver de sa flemme. Car il n’avait pas à dire. Il agissait toujours en retard. Il réfléchissait tellement trop qu’il ne comprenait pas assez rapidement où se situait le problème. Il n’avait aucun souci pour le travail. Tout ce qui touchait à l’intellect, à la technique, il n’avait aucun souci. Mais, le problème venait surtout du relationnel.

 

       D’où venait réellement son problème avec Dan ? Il l’aimait depuis des années pourtant il se rendait pourtant compte de ne pas souffrir autant qu’il le devrait. Son frère n’avait pas vu Rafael depuis quatre jours également et pourtant, il pouvait l’entendre soupirer. Il le voyait regarder son téléphone le regard perdu. Il était même beaucoup trop calme par rapport à son habitude. Le pirate manquait au diablotin. C’était tellement évident. 

 

       Nael ferma les robinets d’un coup sec. Désespérant ! Il était vraiment un cas désespérant. Pourquoi était-il ainsi ? Il avait presque envie de se cogner la tête contre les murs si cela lui permettait de se bouger un peu plus. Il devait prendre une décision.

 

       Il sortit de la douche. Un flash le fit sursauter. En relevant la tête, il aperçut son grand-père Carlin avec un sourire ravi. Nael secoua la tête. Il admirait son grand-père. D’après les discussions qu’il avait eues avec Akira et sa grand-mère Mili, son grand-père n’avait pas changé d’un iota au niveau caractère. Et c’était grâce à l’amour inconditionnel de Renko s’il était toujours pareil.

 

— Grand père ? Tu viens de gâcher une pellicule.

 

       Carlin releva les yeux vers son petit-fils. Il ressentait la fatigue émotionnelle de Nael. Il aimerait la prendre pour l’alléger un peu, mais il savait bien en être incapable. Son petit-fils devait apprendre de lui-même. Il sera là seulement quand celui-ci voudra bien se laisser aller pour le réconforter.

 

— Ne dis pas de bêtise plus grosse que ta tête ! Où tu vois que tu vas gâcher ma pellicule. Au contraire, Michio et toi vous embellissiez ma collection.

 

       Nael se secoua la tête en riant. Il se sécha et s’habilla sous le regard sans gêne de son grand-père. Dan ne supportait pas cela non plus. Nael soupira. Il se secoua un bon coup. En passant devant son grand-père, il lui embrassa la joue. Carlin lui passa une main dans les cheveux plus courts. Il sourit. 

 

— Tu es vraiment canon ainsi. Tu fais un peu plus rebelle.

 

       Tout en se dirigeant vers l’étage du bas, Nael répondit :

 

— Toi aussi, tu me voyais trop sérieux ? 

 

— Comment dire ? Ce n’était pas toi. Enfant, tu étais filou. Tu agissais plus rapidement, mais tout avec subtilité. Tu as toujours été plus calme par rapport à ton frère, mais tu n’étais pas un ange pour autant. Mais, après l’enlèvement, tu t’es enfermé dans une catégorie et jusqu’à maintenant, tu n’as pas voulu la changer. 

 

       Ils pénétrèrent dans la cuisine. Nael fut surpris de ne pas voir son grand-père Renko. C’était sa place habituelle. Il aperçut le verre de lait de son père Luce sur une chaise. Il se mit à rire. Son père avait encore la tête dans les nuages. Comment allait-il réagir en s’apercevant que Michio avait encore touché son cahier la veille ? 

 

       Il se prépara une assiette de crêpe déjà toute faite. Carlin s’installa face au garçon. Il l’observait amuser de sa gloutonnerie. Il finit par dire. 

 

— Tu peux manger plus lentement. Ton frère ne risque pas de venir te piquer ton assiette. 

 

       Nael releva la tête surprise avant de rire. 

 

— C’est devenu de l’automatisme. Où est papy Ren ?

 

— Avec Michio. Ton frère lui a demandé de l’emmener voir divers receleurs. Connais-tu la raison ? 

 

       Qu’est-ce qu’il aimait sa famille ? Celle-ci ne cherchait même pas à les interdire de fréquenter certains endroits qui pouvaient être dangereux. La seule condition était de toujours demander à être accompagné. Nael réfléchit à la question posée avant de sourire. 

 

— Pour la première fois de sa vie, mon frère veut se faire un ami. 

 

       Les yeux brillants de curiosité, Carlin s’installa mieux sur son siège. Les jambes de Renko lui manquaient. La tête sur ses mains et les coudes sur la table, il fixa de son regard noir sans ciller son petit-fils. Nael aimerait beaucoup savoir faire la même chose. Il savait à quel point ce regard déstabilisé les gens.

 

— Dorian et la jeune Luna ? Ne sont-ils pas vos amis ? 

 

— Comment dire ? Ils le sont, mais ils le sont plus avec Rafael. C’est Rafael qui les a attirés vers lui même s’il n’a rien fait de spécial.

 

       Carlin fit un geste comme pour balayer une poussière. 

 

— Parfois, il n’y a pas besoin de faire grand-chose. L’amitié vient d’elle-même. Et si on rencontre les bonnes personnes, elle devient éternelle.

 

— Comme la tienne avec Akira et Mili ? 

 

— Oui. Tu as beau les envoyer boulets, ils reviennent toujours. De vrais pots de glus. Donc Michio veut se faire un ami et il pense qu’en faisant tous les receleurs de la ville, il pourra devenir ami avec cette personne ?

 

       Nael se gratta le menton. Comment expliquer ? Il n’était vraiment pas doué. 

 

— Daegan a été battu il y a quelques mois. Ces agresseurs lui ont volé un bien précieux à ses yeux. C’est un chouette garçon, papy, mais il est différent de Michio. Il est vraiment plus calme et surtout intimidé par notre présence. 

 

— Pauvre garçon ! Si j’apprends qui lui a fait ça, ils vont passer un sale quart d’heure, je te le dis.

 

       Nael ne fut pas surpris d’entendre ces mots de son grand-père. Il sourit légèrement. Carlin hocha la tête. 

 

— Donc ton frère recherche ce bien précieux espérant ainsi gagner quelques points.

 

— Non, grand-père. Michio le fait pour que Daegan regagne confiance en lui. Jamais, il le ferait pour forcer une amitié. Comme tu as dit toi-même, si elle doit avoir lieu, elle se fera par elle-même. 

 

       Carlin sourit. Il n’y avait pas à dire, mais son fils avait bien élevé ses petiots. Luce avait tellement douté d’en être capable et pourtant, les deux garnements grandissaient avec sagesse. Reprenant, un air plus sérieux, Carlin finit par demander :

 

— Que vas-tu faire, Nael ? Vas-tu continuer à jouer les aveugles encore longtemps ? 

 

       Le cœur de Nael eut un raté. Son grand-père ne mâchait pas ses mots non plus. Pour une raison inconnue, il pensa au pirate de son frère. Rafael lui aurait dit la même chose. D’ailleurs, il l’avait souvent vu l’observer en silence. Il aurait fini par lui remettre les idées en place. Il soupira. Il se leva pour déposer son assiette sale dans le lave-vaisselle. 

 

       Toujours sous le regard scrutateur de son grand-père, Nael se dirigea vers la sortie de la cuisine. Son père devait être dans le bureau. Avant de sortir, il se tourna vers son grand-père avec un sourire un peu triste.

 

— Papy Carlin, je vais tenter de rouvrir cette porte fermée. Je ne garantis pas d’y arriver, mais il faut bien que j’avance sinon je ne pourrais pas prétendre être un Oda-Miori. 

 

       Nael rejoignit son père dans le bureau. Celui-ci lui adressa un sourire. Il lui annonça qu’il devait se rendre au bureau. Il demanda à son fils si celui-ci voulait l’accompagner. Nael lui adressa un sourire ravi. Il aimait travailler avec son père. Il lui apprenait tout son savoir-faire. Nael se sentait privilégié.

 

       Dans la voiture, les deux hommes gardèrent le silence. Pourtant quand ils arrivèrent près d’un rond-point, Nael finit par demander à son père s’ils pouvaient s’arrêter à un endroit d’abord. Erwan avait observé son fils en silence tout en accédant à sa demande. Il savait ce qui allait se produire depuis un long moment. Luce et lui n’avaient rien dit. Il fallait que cela vienne de Nael ou de Dan.

 

       Ils en avaient mal au cœur, car ce n’était pas la cause à des sentiments perdus, mais plutôt à une conception de la vie différente. Nael et Dan n’étaient plus en accord mentalement. Dès qu’il arrêta le véhicule devant l’immeuble, Nael sortit et fila vers l’appartement des Marcello sans attendre après son père. Erwan observa la silhouette de son fils un peu recroquevillé sur lui-même. Il soupira. Il espérait que l’amitié resterait entre les deux garçons, mais ça, seul le temps le dira. 

 

       Nael appuya sur le bouton de l’ascenseur, mais celui-ci prenait trop de temps à arriver. Il soupira d’agacement. Il finit par se tourner vers les escaliers qu’il monta quatre à quatre. Il faillit rentrer dans une jeune fille toute frêle grimpant avec un carton dans les bras. Sans rien dire, il prit le lourd carton des bras de la jeune fille aux cheveux bleus.

 

       Celle-ci, surprise, leva les yeux vers le grand brun. Elle mit un temps avant de prendre la parole avec un sourire dans la voix. 

 

— Whaou ! Être secouru par un beau mâle, ce n’est pas tous les jours. Merci de l’aide.

 

       Nael sourit nullement choqué par les paroles. C’était agréable d’entendre des compliments.

 

— Où est-ce que vous allez ? 

 

— Aux derniers étages.

 

— Ça tombe bien, j’y vais aussi.

 

       La jeune fille le regarda un instant en silence, affichant toujours un sourire. C’était le deuxième garçon qu’elle rencontrait qui la regardait droit dans les yeux. Celui-ci n’avait même pas posé le regard sur ces cicatrices. C’était un vrai miracle. Finalement, elle ne regrettait pas sa venue dans cette ville. Elle allait de surprise en surprise.

 

— Je m’appelle Flora Curtis.

 

— Nael Oda. 

 

— Oda ? Je connais quelqu’un qui porte le même nom. 

 

— Le peintre ?

 

— Ah non, ce serait trop d’honneur de le connaitre. Je me sentirais comme une petite souris. 

 

       Nael se mit à rire à imaginer la scène. Elle plairait bien à son grand-père. Nael s’exclama alors :

 

— Origin ? L’avocate ? 

 

— Oui. C’est grâce à elle si j’ai pu facilement avoir ce studio sans procuration.

 

— Alors pour ta gouverne, elle est la petite protégée du peintre qui t’intimide. 

 

— Non, c’est vrai ? Whaou la chance ! 

 

       Ils arrivèrent vers l’étage. Devant la porte du studio, Nael rendit le carton à la jeune fille. Celle-ci lui adressa un sourire et avant de disparaitre, elle marmonna :

 

— Eh Nael ? 

 

       Le garçon se tourna vers la jeune fille aux cheveux bleus, celle-ci affichait toujours une demie sourire. 

 

— Achève-le une bonne fois pour toutes, s’il te plait ! Sinon, il n’arrivera à rien dans la vie. 

 

       Nael cligna des yeux plusieurs fois avant de sursauter en entendant la voix de son père. Cette fille était vraiment très étrange. Il se tourna vers son père.

 

— Que fais-tu encore dans le couloir ?

 

— Je t’attendais. Tu te fais vieux papa. Tu aurais été plus vite en montant les escaliers.

 

       Erwan regarda son fils avec intérêt. Que s’était-il passé ? Son fils semblait avoir repris du poil de la bête. Bizarre, il avait dû louper quelque chose. En ouvrant la porte, Mako ne fut pas surpris de voir apparaitre Nael. C’était toujours ainsi. Son fils était incapable de faire les premiers pas. Mais, en croisant le regard gris orageux de Nael, Mako comprit aisément. Il jeta un coup d’œil vers l’endroit où se situait la chambre en soupirant. 

 

       Sans plus attendre, Nael se dirigea vers la chambre. Il y entra sans frapper. Dan se trouvait assis sur le lit, la tête baissée, le regard lointain. Il redressa la tête vers l’arrivant. Ces joues étaient humides. Il avait son portable à ses côtés. Nael pouvait y lire son nom dessus.

 

       Les deux garçons s’observèrent en silence pendant de très longues minutes. Aucun d’eux n’osait commencer en premier. Finalement, Dan prit enfin la parole d’une voix un peu tremblante et cassée. 

 

— Il te va bien ton nouveau look. J’ai l’impression d’être en face d’un autre Nael.

 

— C’est le vrai, Dan. 

 

       Le garçon baissa le regard vers la moquette. Il soupira. 

 

— Je sais. Je crois que je l’ai toujours su. J’ai juste voulu ne rien voir. Je voulais avoir une place à tes côtés. Je t’aime Nael.

 

— Moi aussi, Dan.

 

— Alors pourquoi ça ne fonctionne pas nous deux ? Pourquoi je n’arrive pas à être serein quand je suis avec toi ? Pourquoi est-ce que je fais tout pour détruire cet amour ? 

 

       Nael détourna les yeux. Il se dirigea vers la fenêtre. La vue n’était pas terrible. Mais, il s’en fichait. Il soupira. Son cœur lui faisait mal tout comme Dan devait souffrir aussi. Ils étaient vraiment deux idiots.

 

— Parce qu’inconsciemment, tu savais que nous deux ce n’était pas possible. Je suis désolé, Dan. Je suis désolé de ne pas être celui qui te convient le mieux.

 

       Dan renifla peu galamment. Il jeta un coup d’œil vers la silhouette de son ex-petit ami. Il eut un pauvre sourire. Nael était Nael. Il ne lui montrera pas une seule faiblesse. Il attendra d’être seul ou avec son frère. Cela avait toujours été ainsi. Dan serra les dents.

 

— Tu peux dire ça, mais c’est pareil pour moi, Nael. Je suis désolé de ne pas être assez solide pour être avec toi.

 

       Dan se laissa tomber sur le lit en pleurant et en riant en même temps. Nael lui jeta un regard un peu triste, mais il sourit. 

 

— Dan ? Même si nous arrêtons notre relation, tu pourras toujours compter sur moi. Ton amitié a toujours été précieuse. Tu as toujours été avant tout mon meilleur ami. 

 

— C’est peut-être ça notre erreur, Nael. Mais, je n’ai pas de regret. Je ne regretterais jamais ma relation avec toi.

 

— Moi non plus. 

 

       Nael s’approcha du lit. Dan s’était redressé. Il se jeta dans les bras du brun. Celui-ci le serra, les yeux brillants. Pour détendre l’atmosphère, Nael raconta :

 

— J’ai rencontré ta nouvelle voisine. C’est un sacré spécimen.

 

       Il sentit un son ressemblant à un rire. Dan finit par s’écarter. Il se laissa tomber à nouveau sur le lit. 

 

— Oui. Elle n’a pas la langue dans sa poche. D’après ces dires, je suis un sale gosse immature qui devrait grandir un peu si je veux avancer dans la vie. Elle n’a pas vraiment tort. J’avoue. Ami, Nael ? 

 

— Toujours, Dan.