À peine, la voiture arrêtée que Nael sortit en trombe en tenant son frère par la main. Il l’amena directement dans la salle d’art de son grand-père. Dès qu’il fut devant le chevalet où l’attendait une toile blanche, Michio se mit en mouvement. Il ferma les yeux un long moment. Puis, sans plus faire attention au monde autour de lui, il se mit à peindre. 

 

       Nael observa un instant son frère se mettre en mouvement. Il s’installa dans le canapé juste derrière. Il posa son regard sur la petite table de chevet. Il sourit. Son grand-père Renko lui avait posé plusieurs livres pour patienter. Il en prit un et avant de l’ouvrir, il jeta un coup d’œil vers Michio. Un frisson glacial lui traversa le corps en croisant à peine le tableau qui prenait déjà forme. 

 

       Il soupira. Combien devra-t-il en peindre ? Combien de fois, le cœur de son frère se brisera, à chaque destruction de tableaux ? Il voudrait prendre une part de la souffrance, mais il savait bien qu’il ne pouvait pas. Ce n’était pas son rôle. Quand était-ce la dernière fois qu’ils avaient fait ce phénomène ? 

 

       Nael plongea dans ses souvenirs. C’était peu de temps après l’enlèvement. Papa Erwan faisait cauchemar sur cauchemar. Il refusait d’aller voir une psychologue. Une nuit, le cauchemar fut plus violent. Alors, ils avaient agi inconsciemment. Comme pour Rafael, Nael calma et Michio prit les mauvaises ondes. 

 

       Ensuite, Michio resta enfermé dans la salle d’art le reste de la nuit et la matinée. Il en était ressorti épuisé. Nael avait vu les tableaux. Il avait ressenti toute la détresse. Il s’était senti très mal. Carlin avait alors décidé de les détruire. Michio donna son accord, mais Luce et Nael durent rester avec lui tout le reste de la journée. La destruction lui avait déchiré le cœur. Michio avait pleuré toute la journée avant de s’endormir pendant deux jours. 

 

       À partir de ce jour, Erwan avait accepté de voir la psychologue. Il ne voulait plus faire subir ce sort à son fils. Il s’en était même voulu de lui avoir fait subir cette souffrance. Michio avait dû user beaucoup de patience pour faire comprendre à son père qu’il ne lui en voulait pas. Et la patience n’était pas une vertu de Michio, c’était bien connu.

 

       Nael soupira. Cette fois-ci, une nuit ne suffira pas. La charge émotionnelle était bien plus violente. Il veillera sur son frère aussi longtemps que celui-ci aura besoin de lui. Quand dix heures du soir sonnèrent, Carlin pénétra dans la salle d’art. Il trouva Nael endormi dans le canapé en chien de fusil. Il récupéra une couverture pour le poser sur son petit-fils, en souriant.

 

       Il se tourna vers le peintre. Celui-ci ne faisait pas cas d’eux. Il continuait à exposer la noirceur sur une nouvelle toile blanche. Carlin aperçut les trois toiles terminées. Il en frissonna d’horreur. Il pouvait ressentir toute la souffrance accumulée pendant des années. Un bruit retentit à l’entrée de la salle d’art. Erwan s’approcha. Il jeta un simple coup d’œil aux tableaux. Il ferma ensuite les yeux. Il avait espéré ne plus en revoir. 

 

       — Que faisons-nous, Carlin ?

 

       — Brûlez-les, maintenant, répondit une voix fatiguée et froide. 

 

       Les deux hommes se tournèrent vers le peintre. Michio continuait à noircir la toile. Il reprit :

 

       — Plus vite, elles auront disparu, mieux ce sera. Ne faites pas attention à moi.

 

       — Michio ? Es-tu sûr de toi ? Je ne veux pas que tu souffres encore et encore. 

 

       Le jeune artiste ferma un instant les yeux. Il jeta un regard noir sans expression. Erwan en fut traumatisé. Où étaient les yeux brillants de son fils ? Les reverrait-il ?

 

       — Ma souffrance n’est rien, papa. Regarde ces tableaux, papa ? Il montre l’accumulation de détresse de Rafael. Personne n’a levé le petit doigt pour l’aider depuis son enfance. Sa seule bouée de sauvetage, ce sont ses sœurs. Si elles n’avaient pas été là, il ne serait plus en vie depuis bien longtemps. Alors, la perte de tableaux n’est rien en comparaison. 

 

       Michio reprit son travail. Carlin observait la scène en silence. Michio et Nael pouvaient être de vrais gosses adorant ennuyer leur petit monde. Mais, ils savaient devenir adultes quand il le fallait. Il n’avait jamais pensé un seul instant pouvoir les aimer autant.

 

       — Je vais vous aider, lança alors la voix grave de Nael.

 

       — Reste avec ton frère, Nael.

 

       — Non, il n’a pas encore besoin de moi. 

 

       Les deux adultes accédèrent à la demande. Chacun prit un tableau et sortit de la pièce. Renko avait allumé un bucher dans la cour. Il veillait que le feu ne s’étende pas. Luce lui tenait compagnie. Cette nuit, ils n’allaient pas dormir.

 

       Michio peignait, peignait et peignait. Il ne faisait qu’un avec son pinceau. Il ne pensait plus à rien. Il ne voulait pas réfléchir. De toute façon, il n’y arriverait pas. Son cerveau ne fonctionnait plus. La fatigue le tenait, mais il n’avait pas encore terminé. Quelle heure pouvait-il être ? 

 

       Il sentait la présence de son frère près de lui. Il ne l’avait pas quitté depuis le début. Nael s’absentait juste pour amener les tableaux terminés. Combien en avait-il fait ? Il ne saurait le dire. Michio se demandait s’il aurait dû faire de grands tableaux au lieu de petit, mais chaque douleur, chaque souffrance étaient différentes. Il ne pouvait pas les associer. Pourquoi d’ailleurs ? Il ne saurait le dire. Il en avait juste la conviction. 

 

       Nael attendait, patiemment. Midi venait de sonner, il n’avait pas faim. Ni Michio ni lui n’avaient mangé depuis la veille au matin. Comment tenaient-ils ? Il n’en savait rien. Il avait un peu dormi, mais depuis il regardait son frère comme en transe. Il voulait lui donner l’énergie qui pourrait lui manquer. Les tableaux devenaient de moins en moins sombres. La fin approchait.

 

       Il fallut deux heures de plus avant que Michio ne lâche enfin son pinceau. Nael se leva rapidement pour rattraper son frère qui s’écroulait de fatigue. Luce arriva en même temps. Il attrapa son fils. Celui-ci se moula contre son père, à moitié endormi. Avec l’aide de Nael, Luce le conduisit jusqu’à l’étage dans sa chambre. Il le coucha. Nael s’allongea contre son frère et il le prit dans ses bras comme quand ils étaient enfants.

 

       Luce s’installa dans un fauteuil. Il resta auprès d’eux toute l’après-midi. Nael dormit comme un loir, mais Michio se réveillait de temps à autre pour boire. Il avait également le sommeil agité. Il est vrai qu’en voyant la scène, il était facile d’imaginer deux amants endormis. Mais, il n’y avait rien de tout cela, juste la complicité et l’empathie entre deux frères.

 

       Manu eut l’autorisation de rester la nuit auprès de son neveu. Un infirmier vint lui amener un lit d’appoint afin qu’il puisse se reposer. Rafael ne réveilla pas de toute la nuit. Il retrouva ses esprits au petit matin. La lumière lui fit papillonné les yeux pendant un petit moment. Le docteur Pastoly se trouvait à ses côtés. 

 

       Le médecin semblait confiant. Le garçon n’aurait pas de séquelle. Manu en fut soulager. Il avait eu la peur de sa vie. Il comprenait les erreurs qu’il avait commises depuis le début. Il s’en voulait. Comment se rattraper ?

 

       Rafael, assis, laissa son regard s’évader vers la fenêtre. Il apercevait juste un ciel bleu très pâle sans nuages. Il soupira. Il ne se souvenait pas vraiment ce qu’il lui était arrivé, mais il se souvenait clairement de son cauchemar. Il ferma les yeux. Alors qu’il sombrait dans les profondeurs de la noirceur, une chaleur et une voix l’avaient empêché d’y succomber. 

 

       Cette chaleur, il la reconnaissait. Il aimait l’avoir autour de lui. Cette personne avait les yeux les noirs qu’il n’ait vus et pourtant c’était les seuls abysses où il accepterait, sans hésiter, à succomber. Quant à la voix, il la connaissait également. Elle l’avait aidé à remonter à la surface. Rafael se tourna vers son oncle. 

 

       Celui-ci, assis sur un fauteuil près du lit, avait le regard perdu. Une ride se formait à son front. Rafael soupira à nouveau. Son oncle s’était bel et bien inquiété pour lui. Alors pourquoi n’était-il pas assez présent dans leur vie ? 

 

       — Arrête de froncer les sourcils, tu vas faire fuir Ashula. 

 

       Manu sursauta. Il se redressa vers son neveu. Il lui adressa un petit sourire.

 

       — Étant donné toutes les erreurs que j’ai pu commettre, je me demande comment il fait pour me supporter encore et encore. 

 

       — Surement parce qu’il t’aime trop. On fait tous des erreurs dans la vie, oncle Manu. Je suis désolé de ne pas t’avoir donné ma confiance dès le début. 

 

       Manu secoua la tête. 

 

       — Non, Rafael. Ce n’est pas toi qui dois t’excuser. J’ai commis pas mal d’erreurs avec vous. J’aurais dû prendre un congé pour faire connaissance correctement avec vous trois. Rafael, je sais ce que tu voulais me dire hier matin. 

 

       Le regard de Rafael s’assombrit. 

 

       — Nous avons été amenés sur un lieu de crime. Il y avait des photos d’enfants. 

 

       — Je voulais te le dire de vive voix. Mais, tu es parti. Je t’en ai voulu. Tu disais vouloir nous donner une nouvelle famille, et je t’ai cru. Mais, tu ne faisais rien pour te rapprocher de nous. 

 

       Manu porta ses mains à son visage. 

 

       — Je suis désolé. Je ne suis vraiment pas doué. 

 

       Rafael porta à nouveau son regard vers la fenêtre. Il soupira. 

 

       — Je ne suis pas doué non plus. Ce doit être de famille. Et si on recommençait depuis le début ?

 

       Manu regarda à nouveau son neveu. La porte s’ouvrit à cet instant et deux jeunes filles accompagnées d’Ashula firent leur apparition. La plus jeune s’approcha du lit sans pour autant toucher son frère. 

 

       — Rafael ? Comment te sens-tu ? 

 

       Manu vit son neveu prendre une grande inspiration. Il le vit lever une main et la posa sur la tête de sa plus jeune sœur. Sara resta saisie. Son frère avait pris l’initiative. Cela faisait si longtemps qu’il ne lui avait pas touché ainsi. 

 

       — Je suis solide, Sara.

 

       — Peut-être, mais arrête de nous faire des peurs bleus, répondit la plus vieille sœur. 

 

       Moira s’approcha à son tour. Elle voyait bien que son frère avait fait un énorme effort pour toucher Sara. Elle lui en était reconnaissante. Elle lui adressa un sourire.

 

       — Je voudrais bien, mais il semble que j’ai un mauvais karma.

 

       Manu prit sa décision. Il demanda alors :

 

       — Rafael, que penses-tu de partir pour les prochaines vacances et de fêter Noel, tous les cinq ? 

 

       — Ce serait trop génial, laissa échapper Moira. 

 

       Rafael ne dit rien pendant un moment. Il observait toutes les personnes autour de lui. Il se sentait à nouveau fatigué. Il avait envie de voir Michio, également. Il voulait surtout savoir s’il allait bien. Moira semblait toute excitée d’un seul coup. 

 

       Il ne se souvenait plus la dernière fois où il l’avait vu ainsi. Ah ! Le souvenir du jour de ses dix ans, Moira leur avait fait un petit gâteau avec ce qu’ils avaient dans le frigo. À partir de ce jour, le sourire de ses sœurs s’était évaporé comme son innocence. Rafael se passa une main devant les yeux pour effacer les mauvais souvenirs. 

 

       Il posa son regard sur sa petite sœur. Celle-ci ne disait rien, elle le dévisageait. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Elle sentait sa peur et sa volonté à la dompter. Elle lui adressa un sourire. Il le lui rendit. Il avait beau se défendre, il les aimait bien ses sœurs. Sans elles, il aurait succombé depuis longtemps. 

 

       — Oncle Manu, je ne cacherais plus rien. Je vous dirais tout ce que j’ai subi. Moira et Sara peuvent l’entendre aussi. Vous aurez mal, mais il faut que vous sachiez que c’est grâce à vous deux si je suis toujours en vie, d’accord ?

 

       Sara attrapa la main de sa sœur. Elles se regardèrent un moment avant de hocher la tête. Elles s’installèrent au bord du lit. Ashula rejoignit son compagnon. Manu observait son neveu avec tristesse et inquiétude.

 

       — Nous t’écoutons, Rafael. 

 

       Manu agrippa la main d’Ashula.

 

       Rafael porta à nouveau son regard vers la fenêtre. Il se mit alors à parler d’une voix atone. 

 

       — Je ne me souviens plus comment c’est arrivé, mais du jour au lendemain, papa s’est mis à me battre. Il terrorisait Sara et Moira, mais il ne les touchait pas. Un soir, il m’a dit que si j’obéissais à ses ordres, il ne les toucherait jamais. Alors, j’ai obéis. Chaque fois qu’il m’a dit de m’accroupir et de lui montrer mon dos, je l’ai fait. Moira et Sara le voyaient faire. Elles n’avaient pas le droit de pleurer ou de gémir sinon il frappait plus fort. 

 

       Manu ferma les yeux. Les larmes coulaient sur ses joues. Il haïssait Boris Blackwood de plus en plus. Rafael continua ainsi jusqu’à arriver à dix ans. Il eut un arrêt. Il inspira un bon coup. 

 

       — Il a dit ce jour-là qu’il allait me donner une belle surprise. Nous sommes allés dans le bar habituel. Je croyais que je devrais faire à nouveau le guet, mais c’était bien pire. Il m’avait purement et simplement vendu pour une nuit.

 

       Il porta un regard éteint vers son oncle. 

 

       — C’était une femme. Je ne me souviens plus de ses traits, mais elle puait la luxure à plein nez. Elle m’effrayait. La seule chose dont je me souviens réellement, c’est la tête qui me tournait et le corps en feu. 

 

       Manu ouvrit la bouche horrifiée. 

 

       — Drogue et un aphrodisiaque ? Merde ! laissa échapper Ashula.

 

       — Alors, c’est… c’est à cause de ça que… tu ne voulais plus qu’on te touche ? Parvint à murmurer Moira, en pleur.

 

       — Com… Combien de fois as-tu subies, Rafael ? 

 

       — Pendant deux ans, oncle Manu. Pendant deux ans, tous les deux mois à peu près, j’étais offert à des clients hommes ou femmes. Mais, les femmes étaient les pires salopes. Je ne sais pas comment j’ai fait mon compte pour survivre. 

 

       Les larmes commençaient à couler le long de ses joues. Les souvenirs revenaient en force dans son esprit. 

 

       — J’ai croisé des cadavres. Les videurs les emmenaient dans des draps pour les jeter dans les poubelles. Comment peut-on faire une chose pareille ? Comment la police a-t-elle pu laisser des pourritures en liberté ? Je n’arrivais plus à réfléchir correctement. J’en pouvais plus, mais je continuais à obéir. Papa croyait que c’était grâce à la drogue, car je ne pouvais plus m’en passer, mais c’est Moira et Sara qui me maintenaient en vie.

 

       — Comment as-tu réussi à te sevrer, Rafael ? 

 

       — De quoi parles-tu Ashula ?

 

       — Tu as été drogué à chaque fois. Tu aurais dû être accro. 

 

       Rafael leva les yeux horrifiés vers les deux adultes. Il n’y avait jamais pensé. Pourtant, il avait croisé d’innombrables junkies. Pourtant, il n’avait jamais été en manque. Il fronça les sourcils. 

 

       — Je ne sais pas. Je ne me suis jamais senti en manque. Et au bout de deux ans, j’en ai eu vraiment marre et j’ai voulu partir pour de bon.

 

       — Quoi ? s’exclama Manu, horrifié. 

 

       Moira serrait Sara en larme. 

 

       — Je suis allé sur un pont pour mourir, mais je n’ai pas sauté. J’ai rencontré une diablesse à la place. Cette femme respirait le mal, le meurtre et pourtant, je n’avais pas peur d’elle. C’est étrange quand j’y pense. Aucune femme ne pouvait me toucher sans que j’aie envie de hurler, mais cette femme m’a attrapé pour m’éloigner du bord et je n’ai ressenti aucun dégout.

 

       — Une meurtrière sauvant un inconnu, c’est peu courant. 

 

       Rafael sourit. Manu et Ashula furent stupéfaits. Le regard de Rafael s’était illuminé.

 

       — Je me fiche de savoir ce qu’elle est. Elle m’a sauvé deux fois la vie et c’est la première à l’avoir fait. Elle a beau se traiter de diable, c’est la seule à m’avoir tendu la main.

 

       — Deux fois la vie, Rafael ? 

 

       Le garçon frotta ses yeux. Il se sentait épuisé. Il ferma un instant les yeux. 

 

       — Oui, le soir où je t’ai vu la première fois, oncle Manu. Deux hommes me pourchassaient pour me voler, elle est apparue comme par magie. Elle m’a alors conseillé de rentrer si je voulais changer mon destin. Pour moi, elle n’a rien d’un monstre ou un diable. Sans elle, je ne serais pas là à vous parler.

 

       Manu restait prostré. Il avait besoin de temps pour tout ingérer. Rafael regarda ses sœurs serrées l’une sur l’autre. Il tendit la main et il attrapa celle de Moira. Celle-ci sursauta. Il lui adressa un faible sourire. 

 

       — Arrêtez de pleurer. Le passé est derrière nous maintenant. Laissez-moi reprendre du poil de la bête et je vous mènerais la vie dure. Et on passera les meilleures vacances comme il se doit. 

 

       Les deux filles se mirent à rire. Sara s’écarta de sa sœur et lui lança ;

 

       — Es-tu sûr que tu vas survivre sans ton petit diable, pendant une semaine ?

 

       Rafael grimaça comiquement.

 

       — Eh bien ! Tu seras de corvée à me distraire.

 

       — C’est dans mes cordes, grand-frère.