Comme fait exprès, la circulation ne se trouvait plus aussi fluide. Un accident avait eu lieu. Arthur tapotait nerveusement sur le volant. Il n’y avait rien de pire que les bouchons quand vous étiez pressé. Il jeta un coup d’œil à son passager. Son ami avait le regard perdu sur ses mains. Il devait se passer sans arrêt la photo de son neveu dans la tête. Arthur soupira. Il avait eu un choc en voyant les photos. Il avait bien du mal à reconnaitre le gosse avec le garçon aperçu la dernière fois. 

 

       Ils finirent par arriver. À peine venait-il d’arrêter son véhicule que Manu s’échappa vers les urgences. Arthur le rejoignit plus calmement. Son collègue se trouvait dans les bras de son compagnon Ashula. Celui-ci les avait attendus devant l’entrée.

 

       Ashula adressa un pauvre sourire à l’inspecteur Hardy. Il tentait de calmer les tremblements de Manu en frottant son dos. Celui-ci finit par reprendre un peu de contenance. 

 

       — Que s’est-il passé, Ashula ? 

 

       Le chirurgien lui fit signe de le suivre. Les trois hommes traversèrent presque entièrement les urgences pour rejoindre l’ascenseur. Étant que tous les trois, Ashula expliqua. 

 

       — C’est votre sœur qui nous a expliqué ce qui s’était produit approximativement. Rafael serait arrivé légèrement en retard en cours de littérature. Le professeur lui aurait alors ordonné d’aller faire les photocopies. Il y en a une à l’étage où il se trouvait, mais elle était en panne. Nous pensons qu’il est descendu pour se rendre au secrétariat. 

 

       — Et il serait tombé à ce moment-là ? reprit Arthur. 

 

       Manu se troubla en croisant le regard d’Ashula. 

 

       — Ne me dit pas qu’il a été agressé ? 

 

       Ashula hocha la tête affirmativement. Ils arrivaient à l’étage voulu. Le chirurgien reprit la route tout en continuant. 

 

       — Merde Manu ! Rafael a eu énormément de chance d’avoir un corps aussi solide. Il aurait pu se briser la nuque dans sa chute. Mais, il semble qu’il a eu le réflexe de protéger sa tête, même si le coup reçu à l’arrière aurait pu également le tuer. 

 

       Manu s’arrêta net pour se retenir au mur. Il ferma les yeux. Il avait un peu de mal à respirer. Ashula posa ses mains de chaque côté du visage. Il le força à le regarder. 

 

       — Il est vivant, Manu. N’importe qui tombant de ces escaliers se casserait un bras ou une jambe et monsieur récoltera juste des bleus. Il n’est pas croyable, ce gosse. Tu ne me crois pas ? 

 

       — Si, c’est un vrai dur, reconnu Manu, souriant faiblement. 

 

       Tenant la main de son compagnon, Ashula reprit la route. Hardy les suivait en silence. Il se demandait si les petits incidents des dernières semaines n’auraient pas un rapport avec l’agression du neveu de son ami. Cela voudrait dire que celui visé à chaque fois était Rafael Blackwood et non Michio Oda.

 

       Ashula ouvrit la porte menant dans une chambre individuelle. Manu, tremblant, pénétra dans la pièce. Il blanchit en apercevant son neveu allongé dans le lit. Un bandage entourait sa tête. Il inspira et expira un bon coup avant d’entrer. 

 

       Rafael semblait endormi. Il s’installa près du lit. Il prit entre sa main celle inerte du blessé. Il s’en voulait. Il aurait dû prendre des congés pour rester avec eux pour apprendre à mieux les connaitre.

 

       Ashula s’apprêtait à le rejoindre quand une infirmière l’appela. Une urgence venait d’arriver. Le chirurgien soupira. Il jeta un coup d’œil. Il hésitait à abandonner son compagnon. Hardy posa une main sur son bras. 

 

       — Je vais rester avec lui. Vous avez un travail à faire.

 

       Ashula lui adressa un sourire. Il hocha la tête. Il pouvait faire confiance à Arthur. C’était un bon ami même si Ashula n’avouera jamais être un peu jaloux. Il savait bien qu’ils n’y avaient que de l’amitié entre les deux inspecteurs. Manu lui avait avoué un soir qu’Arthur avait un faible pour leur chef Laurel.

 

       Arthur se planta devant la fenêtre. Il se rendit compte qu’il avait oublié de demander où se trouvait sa sœur. Quel frère indigne il faisait ! C’est à cet instant que la porte s’ouvrit sur celle-ci. Arthur l’observa. Elle avait attaché ses cheveux en queue de cheval et son visage exprimait de la lassitude et de l’inquiétude. Elle fonça sur son frère tout en jetant un coup d’œil au lit. 

 

       — Comment vas-tu Luna ? 

 

       — Comme quelqu’un qui a vu son meilleur ami dans un bain de sang ! À ton avis ?

Arrête de poser des questions aussi stupides, Arthur !

 

       L’homme grimaça. Sa sœur pouvait avoir vraiment une langue de vipère. Manu émit un petit rire. Ça lui fit du bien. 

 

       — Merci d’être l’ami de Rafael, Luna. 

 

       La jeune fille adressa un sourire à l’oncle de son camarade. 

 

       — Oui, je me sens privilégié. Je sais bien qu’il n’est pas à l’aise avec nous autre fille. Il évite tout contact physique, mais il ne s’empêche pas de me mettre en boite avec Michio. Alors, je me dis que je peux être considérée comme une amie.

 

       — Je pense que tu peux te considérer… Qu’est-ce qui se passe ? 

 

       Manu se leva rapidement de sa chaise la faisant tomber. Rafael commençait à s’agiter de façon anormale. Il avait les yeux grands ouverts. Il se mit à pousser un hurlement glaçant toutes les personnes de la pièce. Il se redressa en se débattant comme si une personne tentait de l’attaquer. Il portait les mains vers son cou comme si on tentait de l’étrangler. Il poussait des cris et des gémissements à rendre sourd.

 

       Manu observait la scène dans toute son horreur. Il n’arrivait pas à bouger. Son corps se trouvait incapable de faire un geste. Il vit une ombre passée près de lui. Arthur avait appuyé sur le bouton d’urgence. Il se trouvait également incapable de réfléchir correctement face à la crise de Rafael. Luna tremblait de tout son être, terrifiée. 

 

       Quand finalement, Manu arriva enfin à bouger pour se jeter contre son neveu pour tenter de le calmer, la porte s’ouvrit violemment. Il se fit bousculer et éjecter à l’arrière avec force. Une main solide l’empêcha de tomber. Reprenant ses esprits, il regarda alors halluciner ce qu’il se produisait dans la chambre. 

 

       Michio s’était jeté sur son petit ami pour l’attraper par l’arrière. Il coinçait tout le corps et les bras entre ses bras. Rafael poussa un nouveau hurlement et il se débattit avec plus de force pour éjecter l’intrus. Mais, Michio ne lâcha rien. Il serra son étreinte, encore un peu plus. Il enfouit son visage contre le cou de Rafael. 

 

       Le blessé ne se débattit plus. Il tremblait tout en poussant des cris désespérés. Manu laissait les larmes coulées le long de ses joues. Il ne savait pas quoi faire. Il ne pouvait qu’observer la scène devant lui. Nael monta alors sur le lit à son tour. Il s’installa en califourchon sur les jambes de Rafael.

 

       La scène semblait durer depuis longtemps, mais juste quelques minutes venaient de passer seulement. Nael posa ses mains sur chaque joue de son ami. Il posa ensuite son front contre celui de Rafael. Il fixa son regard gris nuageux dans ceux bleu nuit. 

 

       Du bruit au niveau de la porte se fit. Le docteur Odany fit son apparition. Elle ouvrit la bouche pour éloigner les deux adolescents de son patient, mais une main se posa sur son bras. Elle se tourna vers le Docteur Pastoly. Celui-ci répliqua :

 

       — Je vais m’occuper de ce patient, Docteur Odany. Veuillez rejoindre les urgences. Ils ont besoin de main. 

 

       — Mais, c’est mon patient, docteur Pastoly.

 

       Celui-ci fronça les sourcils, contrariés. 

 

       — Plus maintenant ! Ce garçon ne supporte pas le contact féminin. N’avez-vous pas lu son dossier ?

 

       La doctoresse se mit à blanchir. Elle s’excusa en s’éloignant rapidement tout à sa honte. Élone soupira. Il se tourna à son tour vers la scène. Il en avait déjà entendu parler par Sasha, mais il ne l’avait jamais vu en personne. 

 

       Tout le corps de Michio se tendait. Plus les minutes passées et plus, il avait l’impression de ressentir un immense poids lui tomber sur les épaules. Il murmurait des mots tendres à son amoureux afin de le calmer. 

 

       Nael parlait doucement sans jamais quitter les yeux de son ami. Il murmurait toujours la même phrase comme une litanie. Les personnes autour ne savaient pas comme agir. Ils observaient la scène comme s’ils subissaient une hallucination commune.

 

       — Tout va bien, Rafael. Calme-toi. Tu es en sécurité.

 

       Petit à petit, le corps du jeune homme se calma. Les yeux se fermèrent et la respiration se fit de nouveau régulière. Nael relâcha le visage. Il descendit du lit. Il aida son frère à rallonger le corps endormi. Ensuite, il entoura les épaules de son frère dont le regard fixait le sol avec insistance. Nael sentit un frisson d’horreur le traverser. Il leva les yeux vers son père. 

 

       — Il faut qu’on y aille, papa. Il ne va pas tenir. Appelle papy pour qu’il prépare la salle et le bucher également. 

 

       Luce ferma les yeux. C’était mauvais signe. Il s’éloigna pour passer le coup de fil. Manu parvint enfin à bouger. Il se rapprocha du lit. Le docteur Pastoly l’examinait déjà. Il se tourna vers l’oncle. 

 

       — Tout va bien. Il dort.

 

       Il jeta un coup vers les deux adolescents. Michio avait les poings serrés. Un frisson le traversa également. Il ne savait pas ce que les garçons avaient bien pu faire, mais il semblait que le mal de Rafael avait juste changé de corps. C’était bien sûr impossible. Ce n’était pas rationnel. Mais, Élone avait cette sensation. 

 

       — Est-ce que ça va Nael ? demanda Luna en s’approchant. 

 

       Elle s’arrêta nette, effrayée quand elle croisa les deux abyssales de Michio. Le regard noir reflétait une noirceur effrayante. Elle eut un mouvement de recul. Nael prit la parole. 

 

       — Tout va bien, Luna. Dans quelques jours, Michio sera de nouveau normal. 

 

       Il lui adressa un petit sourire, fatigué. Luce revint les chercher. Les deux adolescents sortirent accompagner de leur père. Erwan les attendait dans la voiture. Arthur se passa une main dans les cheveux. Il ne comprenait pas du tout ce qu’il venait de se passer. 

 

       — Qu’ont-ils fait ?

 

       — Nael et Michio ont utilisé leur empathie pour annuler la charge émotionnelle de leur ami, répondit alors une voix de femme. 

 

       Les hommes se tournèrent vers la nouvelle arrivée. C’était une femme d’un certain âge. Elle leur adressa un sourire. 

 

       — Je suis Aline Descamps. Je suis psychologue dans cet établissement même si je suis bientôt à la retraite. 

 

       Elle pénétra dans la pièce. Elle se mit juste devant le lit pour observer le jeune homme dans le lit. 

 

       — Que venez-vous faire ici, Aline ? demanda le docteur Pastoly. Mon patient ne peut être le vôtre. 

 

        — À cause de sa phobie ? Allons, Élone. Vous savez très bien que j’adore les défis. Et puis, Michio m’a demandé d’aider son petit ami. Je ne peux rien lui refuser à ce gosse. 

 

       — Docteur Descamps, que voulez-vous dire par ils ont annuler la charge émotionnelle ?

 

       Aline se tourna vers l’oncle de patient. Elle soupira. 

 

       — Logiquement, je ne dois pas croire à ce genre d’évènement. Mais, je les ai déjà vus donc je commence à y croire. Nael peut être empathique. Il ressent toujours les émotions positives et négatives de son frère. Par son biais, il peut atteindre une autre personne afin de la calmer, mais c’est au détriment de son frère. Alors, ils évitent de le faire.

 

       — Que voulez-vous dire ? 

 

       Aline se passa une main dans ses cheveux blanchis. Elle se tourna vers l’inspecteur Hardy.

 

       — Michio reçoit toute la charge émotionnelle. En réalité, elle ne s’annule pas, elle change juste de corps. Qu’as-tu ressenti en croisant le regard de Michio, jeune fille ? 

 

       — Le mal. Je trouve les yeux de Michio captivant. Ils sont si sombres et pourtant, ils sont souvent bien plus expressifs que ceux de couleur. Mais pour la première fois, ils m’ont fait peur. C’était terrifiant. Comment va-t-il s’en sortir ?

 

       — En peignant. Il va peindre tableau sur tableau jusqu’à épuisement total. Et à la fin, il va craquer, car pour son bien et ceux des autres, ces tableaux vont brûler.

 

       — Hein ? Furent le cri lancé par la majorité des personnes présentes. 

 

       — Il va peindre tout le mal qu’il a reçu en lui. Ces tableaux seront des horreurs. Ils ne doivent pas exister donc ils les détruisent. Mais, Michio, même s’il s’en défend, est un artiste. Chaque création qu’il crée est une partie de lui.

 

       Luna leva les yeux vers la doctoresse. Elle avait compris. Elle se jeta dans les bras de son frère en pleur. Arthur lui caressa les cheveux avec tendresse. Elle posa son regard sur le lit. 

 

       — Il va s’en sortir, pas vrai ? 

 

       Aline s’approcha. Elle effleura la joue de la jeune fille. 

 

       — Tu ne devrais pas t’inquiéter pour eux, jeunes demoiselles. Ils ont une bonne étoile qui veille sur eux.