Assis sur le sol, le dos posé contre le mur, Rafael tenait entre ses bras Michio. Celui-ci se tenait entre ses jambes. Il avait noué ses doigts aux siens. Il avait le visage baissé. Il finit par prendre la parole. 

 

       — Alors qu’elle était la raison de cette comédie ?

 

       Rafael soupira. Il enfouit son visage dans le cou de Michio. Il posa ses lèvres contre la peau fine de cou. Il finit tout de même par avouer. 

 

       — Ça fait des semaines que j’essaie de parler avec mon oncle, mais chaque fois il y a un empêchement. Et quand finalement, j’arrive à être face à lui, son travail l’appelle et il nous oublie. J’en ai marre.

 

       Il serra la taille de Michio un peu plus fort. Celui-ci grimaça un peu, mais il ne dit rien. Il sentait Rafael trembler. Que pouvait-il faire pour l’aider ?

 

       — Je me sens égoïste. Je ne suis pas seul. Ashula, Ludwig et Rei sont là pour nous, mais Manu est notre seule famille. Il est le lien restant avec maman. Si tu savais comme elle me manque. Chaque jour qui passe, j’ai peur d’oublier le peu de souvenirs que j’ai encore d’elle. 

 

       Michio entendit un reniflement. Il parvint à s’écarter pour se tourner vers Rafael. Il le prit dans les bras. Son petit ami se moula contre lui, la tête enfouie dans le cou. Il pleurait. Michio frottait sa main contre le dos afin de l’apaiser. Il n’osait rien dire. D’ailleurs, il ne savait pas ce qu’il pouvait dire ou pas. Il ne voulait pas commettre d’impair.

 

       Rafael inspira et expira un bon coup pour arrêter ses larmes. Pourquoi avait-il craqué ? Il n’avait plus pleuré depuis un moment. Mais, il se sentait mieux. C’était tellement agréable d’avoir une personne qui s’inquiète pour soi, de sentir la chaleur aimante contre lui. Il s’écarta un peu tout en gardant le garçon qu’il aimait dans les bras. Il déposa d’ailleurs un petit baiser sur le nez. 

 

       — Je suis désolé, Michio. 

 

       — Pourquoi être désolé ? Il n’y a pas de honte à avoir. Montre tes émotions, Rafael. Si tu es triste, alors pleure. Si tu es en colère, bah soit en colère. Tu es en vie, Raffy. C’est le plus important. Si tu veux que Manu te voie, alors impose-toi ! Si après ça, il ne réagit pas alors c’est qu’il ne mérite pas que tu continues à t’intéresser à lui. Il ne mérite pas d’être de ta famille. Et une famille, tu en as une maintenant avec Moira et Sarah, mais également Ashula, Ludwig et Rei.

 

       — Je ne veux pas qu’il me déteste.

 

       — T’es bête ? Qui pourrait te détester franchement ? 

 

       Rafael esquissa un sourire. 

 

       — Un pirate a toujours des ennemis, Michio. Tu devrais le savoir. 

 

       — Oui, c’est vrai, mais tes ennemis n’ont aucune chance, car tu es protégé par un magnifique diablotin. 

 

       Rafael se mit à rire. 

 

       — Bah voyons ! Il ne se jette pas des fleurs le diablotin.

 

       — Mais euh ! 

 

       Rafael esquissa un nouveau sourire. Il adorait la petite moue de Michio. Il déposa un rapide baiser sur les lèvres percées. Aussitôt les deux pupilles noires abyssales se fixèrent dans celles d’un bleu nuit.

 

       — Mon diablotin, il n’est pas magnifique, il est exquis. 

 

       Michio sentit aussitôt ses joues virer au rouge. Mince qu’est-ce qu’il aimait son pirate !

 

 

       La circulation était fluide. Manu jeta un coup d’œil à sa montre. Il soupira. 13 h 30 venait à peine de sonner. Il soupira. Il repensait au message d’Ashula. Il se mordit la lèvre. Il avait vraiment agi comme un abruti ce matin. Pourquoi n’avait-il pas pris le temps d’écouter Rafael avant de partir ? 

 

       Si son travail lui laissait un peu de liberté, il irait le chercher au lycée. Ils pourront ainsi parler tranquillement. De quoi voulait-il lui parler au juste ? Et si c’était du secret qu’il gardait en lui depuis longtemps ? 

 

       Sur le siège à côté, Arthur Hardy observait son coéquipier et ami avec attention. Il le connaissait depuis plus d’un an maintenant. Il l’avait vu travailler comme un forcené pour oublier les tracas de sa vie. Il savait aussi que Manu se sentait un peu honteux d’avoir vécu longtemps sous l’aile d’Ashula.

 

       Manu avait dû régler les dettes accumulées de ses parents. Ces dettes venaient de personne peu recommandable. Avec son métier, c’était très risqué. Il avait dû se protéger afin que ces personnes ne puissent l’obliger à commettre des méfaits. Tout son salaire permettait de payer les dettes. 

 

       Heureusement, Manu avait pu compter sur son ami d’enfance Ashula. Celui-ci l’avait hébergé. Au début, c’était un appartement. Ashula n’était pas souvent là puisqu’il partait comme médecin sans frontière pendant des mois. Manu avait dû vivre avec la sensation d’être un moins que rien qui profitait de la fortune d’un ami et le regard des autres le rabaissant chaque fois.

 

       Un jour, Ashula était revenu avec le regard éteint. Il n’en pouvait plus. Il ne supportait plus de toute cette misère. Manu avait été là pour soutenir son ami. Leur relation avait changé à partir de ce moment-là. De squatteur, il était devenu l’amant. Ashula avait dû user de beaucoup de patience pour faire comprendre à Manu qu’il n’avait rien d’un minable. 

 

       L’immeuble où le couple vivait prit feu et le peu que Manu possédait disparu à jamais. La seule photo de sa sœur partie en fumer ce jour-là. Il en avait pleuré toutes les larmes de son cœur. Ludwig et Rei les avaient accueillis avec grand plaisir. Les deux hommes avaient accepté Manu comme un membre de la famille. 

 

       Grâce à eux, il avait fait la connaissance de personnes pouvant l’aider à retrouver sa sœur. Il n’aurait jamais assez d’une vie pour les remercier. Ils avaient même voulu l’aider à payer les dettes, mais le jeune homme avait refusé. Il le ferait jusqu’au bout pour sa dignité.

 

       — Où est-ce qu’on va au juste ? demanda Arthur, au bout d’un moment. 

 

       Manu sursauta. Il était tellement perdu dans ses pensées. Il se mordit la lèvre. Il aurait pu avoir un accident. Il soupira. 

 

       — Dans une résidence. Une habitante trouvait étrange que la lumière chez sa voisine soit toujours allumée. Elle a fait appel au gardien. Il aurait frappé à la porte, mais personne n’aurait répondu alors il a utilisé le double des clés pour entrer. 

 

       — Ah ! Et je suppose puisque nous devons nous y rendre que l’habitant de cette maison est mort. 

 

       — Et tu as trouvé ça tout seul, bravo ! 

 

       Manu arrêta sa voiture près de celle d’un collègue. Suivi de son coéquipier, il se rendit directement dans la maison tout en enfilant des gants. Arrivé dans le salon, il jeta un rapide coup d’œil autour de lui. Il aperçut la chaise renversée et cassée. Il aperçut les photos sur la table basse. Son sang se liquéfia en les apercevant. Sa mâchoire se crispa. Il inspira un bon coup. Puis, il tourna son regard vers le canapé où se trouvait la victime. Le médecin légiste s’en occupait déjà. 

 

       — Et bien, vous en avez mis du temps pour arriver !

 

       Manu se tourna vers la voix féminine. Il grimaça. Solange Laurel était sa supérieure même s’ils avaient le même âge. C’était plutôt une belle femme dynamique aux cheveux courts. Elle se tenait devant eux les mains sur les hanches. 

 

       — Mais enfin, Chef Laurel. On se trouvait à l’opposé d’ici. Désolé de ne pas pouvoir se téléporter, répondit Hardy, effronté.

 

       Laurel lui jeta un coup d’œil sévère. Elle leva les yeux au ciel avant de soupirer. 

 

       — Notre victime, Adélaïde Baron, 43 ans. Elle habite dans la région depuis un an environ. Elle semble n’avoir aucun casier judiciaire. 

 

       Manu eut un hoquet. Il s’était approché de la table basse. Il attrapa une photo représentant un jeune garçon de dix ans à peine, retenu par des mains d’homme. À l’arrière, il pouvait voir la victime en tenue légère tenant un fouet. Le regard de l’enfant ne pouvait être oublié. Manu ferma un instant les yeux. Mais, les yeux vides de l’enfant le hantaient.

 

       — Comment a-t-elle pu commettre tant d’atrocité sans que personne ne le sache ?

 

       Laurel s’approcha. Elle posa une main sur le bras de son officier. Elle connaissait tous les hommes qui travaillaient pour elle.

 

       — Je n’en sais rien. Mais, elle ne nuira plus. 

 

       — Dommage qu’elle soit morte. Elle aurait mérité d’être jugée pour ses actes, soupira Arthur. 

 

       Le médecin légiste se redressa. Il se tourna vers les trois officiers. 

 

       — La mort remonte à six, sept heures. Elle a reçu plusieurs coups très violents, mais elle n’a pas souffert au moment de mourir. Étant donné le visage apaisé de la victime, elle semble qu’au moment de sa mort, elle était apaisée.

 

       — Comment est-elle morte ? demanda Hardy

 

       — La nuque brisée d’un coup sec. 

 

       Manu était perdu dans les photos. Combien de gosses y avaient-ils sur ces photos ? Il en comptait une bonne dizaine. Comment pouvait-on faire du mal à ce point à ces êtres sans défense ? 

 

       — On dirait que certaines photos ont été détruites. 

 

       Manu se tourna vers son coéquipier. Il s’était penché vers la cheminée refroidie depuis un moment. 

 

       — Est-ce que la victime voulait détruire les photos ? Où est-ce le tueur ? 

 

       La question resta en suspens. Arthur allait se redresser quand son regard se porta sur une tache un peu à l’arrière de la cheminée. Il se pencha. C’était une des photos. Elle était légèrement brûlée sur les côtés, mais il pouvait distinguer l’enfant complètement. Un frisson d’horreur lui traversa l’échine. Il ferma les yeux. 

 

       — Hardy ? Que se passe-t-il ? demanda Solange Laurel, en s’approchant de lui. 

 

       L’homme tendit la photo. La femme ouvrit un petit sachet afin de la mettre à l’abri, puis elle l’observa. Un trouble certain la traversa d’un coup. Tentant de reprendre contenance, elle se tourna vers Manu. D’une voix un peu autoritaire, elle ordonna. 

 

       — Manu, assis-toi !

 

       Celui-ci sursauta. Les hommes autour d’eux stoppèrent pour regarder en direction du Chef. Celle-ci leur jeta juste un regard. Aussitôt, ils reprirent avec frénésie leur travail. Mieux valait pour eux d’éviter de la mettre en colère. Manu, étonné, finis par obéir. Il se demandait la raison. Son coéquipier évitait de le regarder. Que se passait-il ? 

 

       Laurel s’approcha. Elle hésitait. Puis, elle tendit la photo récupérée. Avec hésitation, Manu la prit. Il jeta un dernier coup d’œil à sa supérieure avant de regarder la photo. Manu blanchi aussitôt. La photo glissa de ses doigts. C’était un cauchemar, n’est-ce pas ? Ce n’était pas possible. Manu porta ses mains à son visage. Il gémit. 

 

       — Désolé si c’est brutal, Manu. Mais, je dois savoir. C’est bien ton neveu sur cette photo, n’est-ce pas ? 

 

       Le visage toujours caché de ses mains, il hocha la tête. Il ne savait pas s’il arriverait à parler normalement. Manu se souvient du message d’Ashula. Il gémit à nouveau.

 

       — Merde ! Je suis vraiment un minable. Rafael cherchait à me parler depuis des jours et je ne l’ai pas écouté. Je n’aurais jamais pensé qu’il avait subi autant. Comment j’ai fait pour ne pas m’en rendre compte ?

 

       — Parce qu’il a appris à cacher sa souffrance, répondit simplement Arthur. Le gosse sur cette photo et le gosse que j’ai croisé à l’école sont totalement différents. 

 

       Manu releva son visage ravagé. 

 

       — Que veux-tu dire, Hardy ? interrogea Laurel, intriguée. 

 

       — L’enfant sur cette photo est mort. Il suffit de regarder les yeux. Ils sont sans vie comme sur les autres photos. Mais, le gamin que j’ai vu au lycée était plein de vie. Pour protéger ses sœurs, je pense qu’il a appris à jouer la comédie.

 

       Manu ferma les yeux. À ce moment, un autre officier pénétra dans la maison. Il se dirigea rapidement vers eux. Il s’exclama :

 

       — Désolé d’arriver à l’improviste. Grandier, vous êtes attendu à l’hôpital. Votre neveu vient d’y être amené. 

 

       Manu blanchi encore plus. Il se redressa tellement violemment qu’il faillit perdre l’équilibre. Il se retient à la table. 

 

       — Que s’est-il passé ? 

 

       — Il a été retrouvé inconscient au pied des escaliers au lycée. 

 

       — Hardy accompagne Grandier. Hors de question de le laisser conduire dans cet état ! Bosko appelle ton collègue. Vous allez remplacer ces deux énergumènes. 

 

       — Bien Chef.