Six heures du matin venaient à peine de sonner quand un taxi s’arrêta devant une petite maison. Elle se trouvait dans une résidence très calme et verdoyante. Elle avait été construite il y a à peine deux ans. Les habitants ne se mêlaient pas de la vie des autres, mais ils restaient, tout de même, à l’écoute en cas de problème majeur.

 

       Une femme d’une quarantaine d’années sortit du véhicule. Elle resserra son manteau autour d’elle quand le froid de l’hiver vient la chatouiller. Elle repoussa une mèche brune derrière son oreille avant de rejoindre la porte de sa maison louée.

 

       La femme referma la porte à clé derrière elle. Elle le faisait chaque fois depuis son adolescence. Elle ne prit pas la peine de ranger son manteau. Elle le laissa glisser sur le sol. Elle retira ses chaussures et pieds nus, elle se rendit dans le salon juste à sa droite.

 

       Là, ces sourcils se froissèrent. Un hoquet s’échappa de ses lèvres pulpeuses. Comment se faisait-il que la cheminée fonctionnait ? Elle jeta, inquiète, un regard autour d’elle. Son regard se posa sur la table basse. Des photos s’y trouvaient étalées de tout le long. La peur commençait à poindre. 

 

       Prise de panique, elle attrapa le tisonnier entre les mains. Elle fit le tour de la maison, mais elle ne trouva aucun intrus. Elle rejoignit le salon. Toujours inquiète, elle se laissa tomber sur le canapé. Elle se pencha pour prendre quelques photos. Son visage blanchissait. 

 

       Ces photos, elle les avait enfouis dans un carton pour les oublier à jamais. Pourquoi ne les avait-elle pas détruits ? Car elle n’y arrivait pas justement. Pourtant, elle avait tout fait pour changer de vie, pour s’éloigner de ses penchants sexuels. 

 

       D’un doigt, elle caressa l’enfant qu’elle voyait sur cette photo. Il avait le regard éteint et flou. Il était nu, maintenu debout par des hommes. À l’arrière, une silhouette féminine, en petite tenue, se voyait tenant un fouet entre ses mains. La femme se souvenait très bien de ce gosse. Deux jours après l’avoir brisé, il s’était jeté du haut d’un immeuble.

 

       Elle n’en avait pas été touchée. Elle s’en fichait d’ailleurs à l’époque. C’était son plaisir de détruire ces jeunes garçons. Certains avaient été vendus ensuite à un réseau de prostitution. Elle en était là de ses réflexions quand le coup se fit sans prévenir.

 

       Quand elle reprit connaissance, elle se trouvait solidement attachée, assise à une chaise. Devant elle, une femme aux cheveux rouge et habillée de cuir de même couleur se tenait devant elle. Elle tenait entre ses mains une cravache. La prisonnière n’arrivait pas à lui donner d’âge, par contre elle pouvait sentir la haine qui se dégageait de cette femme. 

 

       Une terrible peur la tenailla. Elle se débattit comme une forcenée pour se libérer, mais les liens semblaient se resserrer de plus en plus. Des larmes de frustration coulèrent le long de ses joues. Elle ne voulait pas mourir. 

 

       La femme en rouge restait appuyée contre la table jouant avec la cravache. Elle observait sa victime avec un petit sourire. Elle se délectait de la voir sans défense. Pauvre créature ! Saphira songea que son nouveau déguisement lui allait à la perfection. Elle avait juste eu une soudaine envie de devenir une autre femme. Saphira n’existait plus.

 

       Saphira avait été cruelle et elle le serait toujours. Mais, celle de maintenant regrettait tellement d’avoir été si docile avec son père. Pour l’amour de celui-ci, pour se faire accepter telle qu’elle était, elle lui avait obéi les yeux fermés. Elle avait tué des adolescents. Elle les avait vidés de leur sang. Et puis, il y avait eu ce garçon aux yeux mordorés avec ses amis. 

 

       Ces garçons lui avaient montré leur envie de vivre. Ils lui avaient montré qu’elle faisait fausse route. Finalement, elle avait été contente d’être arrêtée. Sa folie, ainsi, s’arrêtait. Mais, son père avait tenté de la faire taire. Une rage l’avait envahi. Elle se promit de le tuer de ses propres mains. Elle l’avait fait et pour la première fois de sa vie, elle avait sauvé deux vies.

 

       Elle avait fui. Hors de question de retourner en prison, elle se ferait tuer trop facilement. Elle avait quitté le pays. Elle avait longuement voyagé. Elle avait détruit certains réseaux de drogues rouges du dragon. Et puis, elle avait rencontré Hannah et Samira.

 

       Deux jeunes filles grandissant dans le pire orphelinat pouvant exister ! Les pensionnaires étaient vendus comme marchandises de prostitution ou pour tester des médicaments. Si l’un mourait, personne ne le pleurerait. Ces gosses n’existaient pour personne. Hannah et Samira n’avaient pas eu peur d’elle. Elles l’avaient soigné alors qu’elle était gravement blessée.

 

       Saphira se prit pour la première fois de l’affection pour ces deux êtres dont le destin ne les avait pas épargnés. Et puis, elles avaient vendu à une entreprise pharmaceutique voulant des cobayes. Saphira avait mis un peu de temps avant de pouvoir les récupérer. Elle avait dû trouver de l’aide.

 

       Elle avait fini par réussir. Tout avait été détruit. Tout avait explosé dès que ces deux compagnes avaient pu évacuer. Mais, malheureusement, elles avaient été poursuivies, traquées. Finalement, Saphira fut la seule survivante avec deux bébés dans les bras avec leur dossier. Elle en avait pris connaissance. Quelle ne fut pas sa surprise quand les noms Oda et Miori avaient fait apparition ?

 

       Était-ce un signe du destin ? Elle n’avait pas hésité. Elle décida de retourner dans son pays pour remettre les deux enfants à ces personnes. Elle resterait un maximum de temps dans les parages pour les surveiller. Elle l’avait fait. Petit à petit, elle décida de changer physiquement.

 

       Elle apprit petit à petit qu’une certaine drogue ressemblant à la drogue rouge du dragon semait la mort en Italie. Elle s’y était rendue en devenant Red’Line, le Diable. En cherchant et détruisant, tout ce qu’elle trouvait, elle avait rencontré ce jeune rouquin regardant l’eau stagnante depuis un pont. 

 

       Pourquoi lui avait-elle parlé ce jour-là ? Elle ne savait toujours pas, mais sa manière d’être, son regard, tout lui rappelait Samira et Hannah. Malgré tout le malheur subit, les deux filles n’avaient pas baissé les bras. Elles cherchaient toujours un moyen d’échapper à leur destin funeste.

 

       Red’Line porta son regard vers la femme attaché. Elle eut un sourire mauvais. D’un geste, elle fit aller sa main. La cravache claqua violemment sur la joue de la prisonnière. Celle-ci laissa échapper un cri.

 

       — Elles sont bien pratiques ces nouvelles petites maisons. Elles ont été fabriquées de façon insonorisée. N’est-ce pas génial ? Tu vas pouvoir crier tout ton soul sans que personne ne puisse t’entendre.

 

       — Vous êtes folle.

 

       Un autre coup lui fit à nouveau crier. Du sang coula le long de sa joue. Les larmes continuaient à couler à flots.

 

       — Pourquoi faites-vous ça ? Qu’est-ce que je vous ai fait ? 

 

       Red’Line sentait son sang bouillir. Elle jeta sa jambe. Elle atteignit la femme en plein ventre. Elle fut éjectée plus loin. La chaise se brisa. La prisonnière cracha du sang. Red’Line s’agenouilla près d’elle. 

 

       — Tu oses me demander pourquoi je te fais souffrir. As-tu expliqué à ces garçons pourquoi tu les souillais ? Pourquoi tu prenais plaisir à les mutiler, à les violer, à les briser ? Je ne crois pas. As-tu eu un seul remords ? as-tu pleuré pour eux ? Je ne le crois pas, non plus. 

 

       Red’Line donna un violent coup de poing à la femme. Puis, la tirant par les cheveux, elle la remit debout pour la jeter sur le canapé. Elle lui montra les photos où une dizaine de petits garçons d’une dizaine d’années s’y trouvaient.

 

       — Combien d’entre eux ont pu réussir à s’en sortir ? Je n’en connais qu’un seul, mais j’espère pour ton âme qu’il y en a d’autres. Je ne suis pas un ange. J’ai commis des crimes inimaginables que je regretterais jusqu’à la fin de ma vie. Mais, toi ! Tu n’en as rien à faire. Tu as juste décidé de changer de vie en oubliant les crimes que tu as perpétrés. Veux-tu que je te montre le cadavre du gamin que tu as tué et que tu as ordonné de jeter dans une poubelle ? 

 

       La femme ouvrit les yeux en grand. Personne ne devait être au courant. Elle avait fait en sorte que l’homme utilisait pour faire disparaitre le corps, meurt dans un accident. Red’Line eut un sourire satisfait. 

 

       — Il est mort ma chère, mais il a eu le temps de se confesser à la police avant de succomber. Maintenant, nous allons passer aux choses sérieuses. Tu vas me dire tout ce que tu sais sur le réseau de drogue et sur la vente des gosses.

 

       La femme secoua la tête, trop effrayer. Red’Line se pencha vers elle. Avec la cravache, elle lui souleva le menton. Elle murmura d’une voix froide aussi coupante qu’un couteau.

 

       — Je sais que tu ne veux pas mourir, mais c’est bien trop tard. Tu mourras, mais à toi de choisir. Une mort rapide et sans douleur ? Ou après une torture interminable ? La prisonnière lâcha prise. Elle baissa la tête. Elle finit par prendre la parole d’une voix atone. Elle avoua tout ce qu’elle savait sans rien omettre.

 

       Quand elle eut fini. Red’Line lui adressa un sourire chaleureux. Elle lui caressa la tête comme à une enfant avant de lui briser la nuque. Elle se redressa. Elle se tourna vers la table basse. Son regard tomba sur un paquet de photo représentant un jeune garçon roux aux bleus nuit. Elle attrapa le paquet et le jeta dans la cheminée. C’était mieux ainsi, n’est-ce pas ? 

 

       Elle se dirigeait vers la porte. Mais, son instinct l’arrêta. Elle recula. Elle se retourna pour se rendre dans la chambre du fond. Elle coulissa la fenêtre pour l’ouvrir. Après un rapide coup d’œil à l’extérieur, elle s’échappa sans être vue.

 

 

       Rafael se réveilla en sursaut. Il se redressa sur son lit. Il se frotta les yeux de fatigue. Il jeta un coup d’œil à son réveil. Il poussa un petit cri. Il se leva rapidement pour prendre une rapide douche. Il s’habilla en vitesse. 

 

       Depuis sa rencontre avec Borghèse, Rafael avait fini par comprendre qu’il devait parler avec son oncle. Il le devait pour lui montrer sa confiance envers lui. Mais depuis ce jour, Manu se trouvait indisponible. C’était comme si quelque chose empêchait que l’oncle et le neveu se parlent. 

 

       Rafael n’en pouvait plus. Il commençait à douter sur la sincérité de son oncle. Il disait les aimer. Il disait vouloir leur donner une meilleure vie. Il n’avait pas menti à ce sujet. Rafael, Moira et Sara étaient très heureux à présent dans cette famille. Mais, il y avait un hic. 

 

       Les enfants Blackwood connaissaient très bien Ludwig, Rei et même Ashula. Les enfants donnaient confiance à ces trois adultes. Ils les aimaient également. Mais ce n’était pas pareil avec Manu. Comment connaitre une personne qui se trouvait souvent absente à cause de son travail ? 

 

       Rafael en voulait à son oncle de faire passer son travail avant eux. Chaque fois où il avait tenté de lui parler, Manu se trouvait trop fatiguer. Rafael faisait exprès d’attendre, jusqu’à des heures indues pour pouvoir lui parler, mais l’homme ne l’écoutait pas. Il tardait le matin, au risque de louper son bus, pour pouvoir parler à son oncle, mais peine perdu également. 

 

       Il en avait assez. Il avait l’impression de faire face à un mur en béton. Il n’en voulait pas au métier en lui-même, mais bel et bien à la personne. Manu ne savait pas faire la part des choses. Il ne voyait pas où se trouvait sa priorité.

 

       Rafael descendit rapidement les deux étages pour rejoindre la cuisine. Il soupira de soulagement en apercevant son oncle à table. Celui-ci jeta un coup d’œil vers son neveu. Il fut surpris de le voir déjà levé. 

 

       Le jeune rouquin s’installa à table après avoir salué Rei et Ludwig. Il se tourna ensuite vers son oncle. Celui-ci allait porter une bouchée de bacon à sa bouche quand il s’arrêta en voyant son neveu le fixer. 

 

       — Tu ne manges pas, Rafael ? 

 

       — Je mangerais plus tard. Il faut qu’on parle, oncle Manu. 

 

       L’homme fronça les sourcils par le ton employé. 

 

       — Je dois partir travailler, Rafael. Ça ne peut pas attendre mon retour, ce soir. 

 

       Le regard bleu nuit se durcit.

 

       — Non ! C’est à chaque fois pareil ! Ce soir, tu vas rentrer tard et tu seras trop fatigué pour écouter. Bordel ! Je ne te demande pas la lune, je veux te parler.

 

       — OK, ne te fâche pas. Allons parler dans le salon.

 

       Soulagé, Rafael se leva d’un bond. Il se rendit aussitôt vers la pièce indiquée. Il se retourna vers son oncle. Celui-ci approchait de la porte quand son portable se mit à sonner. Il répondit aussitôt. Rafael s’aperçut de suite que son oncle l’avait oublié. Sans un mot, l’homme sortit par l’autre porte. Un instant plus tard, la porte de sortie claqua. 

 

       Rafael sentit les larmes monter. Avec effort, il parvint à les retenir, mais d’un geste de colère, il éjecta le premier objet à sa portée. Il tremblait. Ashula arriva juste à l’arrière. Il attrapa le garçon pour le serrer dans les bras.

 

       — Rafael ? Je ne suis peut-être rien pour toi, mais si tu veux m’en parler. Tu peux.

 

       Le garçon émit un petit rire sans joie. 

 

       — Ashula ? Tu fais plus partie de ma vie que mon oncle. Il a menti. Il a dit qu’il serait toujours là si on avait besoin de lui, mais c’est faux. Est-ce que vous voulez bien m’écouter tous les trois ? 

 

       Ashula leva les yeux vers les deux autres hommes faisant son apparition. Ludwig et Rei pénétrèrent dans le salon. En passant, Ludwig ébouriffa la tignasse du garçon qu’il avait appris à bien apprécier.

 

       — Nous serons toujours là si tu as besoin de parler, Rafael. Nous t’écoutons. 

 

 

       Une heure plus tard, Rafael se sentit beaucoup mieux. Il avait tout dit aux trois hommes. Il leur avait tout raconté dans les moindres détails, enfin ce dont il se souvenait surtout. Aucun des hommes n’avait sorti un mot. Le garçon n’en attendait pas de toute façon. Quand Rafael sortit pour rejoindre le bus pour le lycée. Ashula attrapa son portable et il se mit à écrire un message. 

 

       « Bravo, bien joué, crétin. Tu as tout gagné. Tu n’as plus qu’à tout recommencer depuis le début. Il va falloir que tu remettes tes priorités à jour, Manu. »

 

       Michio, Nael, Dan, Dorian et Luna attendaient devant le portail que le dernier du groupe arrive. Quand celui-ci arriva, il leur adressa un sourire chaleureux. Il taquina comme à son habitude Dan. Il embêta Dorian avec des sous-entendus. Il embrassa son petit diablotin de petit ami.

 

       Rafael agissait comme il le faisait chaque jour. Mais, Nael et Michio n’étaient pas dupes. Il s’était passé un évènement. Les deux frères cherchèrent ce qui avait bien pu perturber à ce point leur ami. Michio décida de prendre les devants. Dès que la sonnerie de la pause de midi sonna, il fonça vers la salle de classe où se trouvait son petit ami. 

 

       Rafael se chamaillait avec Dorian et Dan. Michio lui attrapa la main. Il le tira. Rafael, surpris, demanda, plusieurs fois, à Michio où il l’emmenait. Celui-ci ne répondait pas. Le jeune rouquin finit par se laisser guider. Il remarqua juste que ces amis ne les suivaient pas. Il finit par reconnaitre l’endroit où ils se rendaient. 

 

       C’est limite s’il ne se fit pas éjecter dans la pièce se trouvant près de la porte du toit. Rafael se retourna vers son petit ami pour avoir une explication sur son attitude. Mais, il n’en eut pas le temps. Il reçut un coup de poing en pleine figure.

 

       Trop surpris, Rafael porta une main à sa lèvre. Il s’était mordu. Il leva les yeux vers Michio dont le regard brillait de colère. Il ne put s’empêcher de le trouver magnifique. Il ressemblait presque à une panthère prête à bondir.

 

       — Je peux savoir pourquoi tu m’as frappé. 

 

       — Pour enlever ce visage sans émotion. Pour que tu stoppes cette comédie que tu nous fais depuis ton arrivée. 

 

       Rafael baissa son regard sur le sol. Il porta ses mains à son visage. Michio s’approcha. Il posa ses mains sur celle de son petit ami. Il les retira tout en les gardant dans les siennes.

 

       — Je t’interdis de jouer à la comédie avec nous. Si tu as mal, si tu souffres, dis-le-nous ou dis-le-moi.

 

       Rafael posa son front sur l’épaule de son ami. Michio lâcha les mains pour pouvoir caresser la nuque. Rafael entoura la taille de son amoureux. Il murmura :

 

       — Je suis désolé. Je ne voulais pas vous ennuyer avec mes états d’âme.

 

       — Jamais, tu nous ennuieras. Les amis, c’est fait pour tout entendre sans juger, pour aider aussi. 

 

       Rafael déposa ses lèvres sur la peau blanche. Il y déposa de petits baisers faisant frissonner Michio. Finalement, leurs lèvres finirent par se rejoindre pour un ballet enflammer. À bout de souffle, Michio posa son front contre celui de Rafael. Ils ne se quittaient pas des yeux. Rafael finit par demander. 

 

       — Qu’est-ce qu’on fait ? On rejoint les autres ? 

 

       Michio fixait toujours le rouquin dans les yeux. Il se moula un peu plus contre son petit ami. Les lèvres à quelques centimètres de ceux de Rafael, il chuchota :

 

       — Non, on a mieux à faire.