Épilogue

« Kréos »

 

            Ah ! Quel plaisir jouissif de voir une telle détresse sur le visage de ces êtres si fiers ! Que ce soit les humains ou les Lyandrins, ils étaient du même bois. Ils avaient souvent une fierté mal placée. Pourquoi s’acharnait à retenir ces larmes quand la peine vous accable ? Pour préserver sa santé mentale ? Pour éviter de faire de la peine à autrui ? Stupide !

 

            Quand vous avez de la peine, de la tristesse, laissez-vous emporter par le chagrin et versez vos larmes ! Vous purifiez ainsi votre corps et votre esprit ! Je suis un Dieu et pourtant même moi, parfois, une envie irrésistible me pousse à verser quelques larmes. 

 

            Je joue les durs, j’aime m’amuser aux dépens des humains. J’aime leur faire croire que je suis autre chose que je suis exactement. Et là pour le coup, pendant des siècles, j’ai dû faire ce que je haïssais par-dessus tout. Vous ne me croyez pas, évidemment. 

 

            Je vous comprends. Étant donné tout le mal que j’ai fait dans ce monde qui pourrait croire maintenant que je ne suis pas aussi mauvais. Mais, ce n’est pas très grave. Je vais bientôt m’en aller. Je vais retourner à mes anciennes occupations. Je suis bel et bien un Dieu des enfers ou plus précisément, celui qui régule la vie et la mort. 

 

            Je suis celui qui décide qui a le droit de se réincarner et ceux qui ne le méritent pas. Je dois gérer tout un univers et c’est un travail fastidieux. Je m’agenouillai devant les deux tombes appartenant à deux sorciers de grande envergure. Les deux derniers représentants de ce monde étaient bel et bien morts. Leurs âmes attendaient au purgatoire afin que je me décide à les juger. 

 

            Je soupirai. Mon regard se tourna vers l’arche du Havre de chaleur. Bientôt, il allait à nouveau disparaitre. Kadaj avait été le dernier Seigneur Faucon. La magie avait définitivement quitté ce monde. Elle ne reviendra plus jamais. Elle venait d’être scellée à jamais avec la mort de la porte-mère. 

 

            Au loin, j’aperçus le bateau qui ramenait les deux amis humains sur l’autre rive. Ils allaient vivre très longtemps. Leur fils serait quelqu’un de solide avec un fort caractère. Pour cela, Sink avait raison. Ce nouveau Kadaj leur ferait surement des misères, mais tout comme son oncle, il serait aimé. Il aura à son tour une grande aventure à faire avec des choix cruciaux, mais il vivra pleinement et intensément.

 

            Il était temps pour moi de m’en aller. Je jetais un dernier regard à la porte du Havre de chaleur. La lumière s’éteignit après un petit tremblement. Je soupirai las. D’un geste, je créais une nouvelle porte, mais celle-ci était d’un noir d’encre. Je passai le passage pour disparaitre à jamais de ce monde.

 

« ????? »

 

            Je me redressai du lit confortable à moitié nu. Je m’étirai avant de me rendre devant une sorte de puits. Je m’agenouillai devant. D’un geste, l’eau s’éclaira. Elle me montra clairement deux contrées verdoyantes. Puis, les images changèrent pour faire apparaitre des humains dans la partie gauche.

 

            Je souris. Je pouvais y voir une jeune femme rire aux éclats en attrapant un petit garçon aux cheveux auburn. Elle le faisait tournoyer. L’enfant riait. Il lui demandait d’aller plus vite. Ensuite, mon regard se tourna vers la droite. Un autre sourire esquissa mes lèvres. 

 

            Mon cœur s’attendrit en les voyant. Combien d’années avait passées depuis ma mort ? Étant donné l’âge de l’enfant d’Anissa, je dirais bien trois, quatre ans. Le temps passait tellement vite. Mon regard se baissa à nouveau vers le puits. L’image montrait maintenant un couple. Elle représentait deux hommes, l’un très grand à la longue chevelure chocolat et un autre plus petit, aux oreilles en pointe et aux cheveux argentés.

 

            Je ne sentais plus leur présence et je ne ressentais plus la tristesse de n’être plus à leur côté. Mais, j’aimais les regarder de temps à autre. Je voulais voir si tout allait bien de leur côté. Sink et Sakio étaient toujours ensemble. Ils ne se séparaient jamais. Ils adoraient se chamailler comme auparavant. 

 

            Au fil des années, Sakio reprit son caractère de petit chenapan. Il riait, criait. Sink n’avait pas perdu son penchant de l’enrager pour ensuite le calmer en l’embrassant. Mais depuis peu, un autre être était venu agrandir leur famille. Un jour, en se promenant, Sakio avait entendu les pleurs d’un enfant. Il avait trouvé un bébé. 

 

            Il l’avait ramené. Sink et lui l’avaient adopté aussitôt, car l’enfant leur rappelait l’être qu’ils avaient chéri et qu’ils chérissaient toujours. L’enfant en grandissant ressemblait à ses nouveaux parents. C’était assez étrange. L’enfant avait hérité des yeux rouges des Lyandrins et il avait les oreilles en pointe comme Sakio, tout comme sa chevelure argentée. 

 

            En fait, je sais qui je suis. Je suis Kadaj Meedon. Je suis mort depuis cinq ans si je ne m’abuse. Il y a quelque temps, il fut temps pour moi de passer en jugement. Mon âme fut appelée et je me retrouvai devant un homme d’une puissante inégalé. Pourtant, dès que je croisai ses yeux jaunes, je le reconnus. Il souriait. 

 

            — Je suis ravie de te revoir, Kadaj.

 

            — Pourquoi suis-je ici, Kréos ?

 

            — Car c’est ton heure pour te réincarner. Tu as une vie tellement remplie et vertueuse. Mon frère m’a demandé de te laisser choisir. Bien évidemment, je ne peux pas te rendre ton corps. 

 

            Kréos me fit signe de le suivre. Il m’amena vers un puits. D’un geste, il me montra mon frère Lan et de l’autre les deux hommes que j’aimais par-dessus tout. Je me laissais tomber. Mon frère semblait pleurer. Il tenait la main de son fils. Je levai les yeux vers l’entité, celui que j’avais fini par considérer comme un ami. 

 

            — Une épidémie frappe dans leur monde. Beaucoup d’enfants meurent.

 

            Je sentis mon cœur se serrer à en faire mal. L’autre vision n’était pas triste. Je voyais Sakio s’occuper de faire à manger. Sink plongeait son regard dans la nuit étoilée avec un air mélancolique. 

 

            — Tu leur manques toujours autant. Ils arrivent à vivre sans toi, mais c’est comme s’ils leur manquent un membre.

 

            Des larmes coulèrent sur mes joues. J’aimerais tant les rejoindre. 

 

            — Tu le peux d’une certaine façon. 

 

            C’était comme si Kréos lisait en moi. Je me tournais vers lui. Il m’avait dit un jour que son corps divin représentait un humain. Il avait raison. Il ne m’avait jamais menti sauf peut-être le fait d’être cruel et sans pitié. Il aimait s’habiller de noir pour faire contraste avec sa peau très blanche. 

 

            — Comment ?

 

            Kréos sourit. Il avait un joli sourire. Je frissonnais. J’avais encore du mal à croire que cet homme était le même monstre. D’un geste, il fit apparaitre une porte d’un noir absolu. 

 

            — C’est une porte de réincarnation. À l’intérieur, tu décideras ce que tu veux réellement devenir. 

 

            D’un geste, j’essuyais mes larmes. Puis, je me levai pour me diriger vers la porte. Au moment où j’allais passer, Kréos s’exclama :

 

            — Mon invite tient toujours, Kadaj. Je serais ravie si tu décidais de rester. Réfléchi bien.

 

            Je lui jetai un dernier regard. Il avait un sourire un peu triste. Étrange. Je traversais la porte. Je pensais apparaitre dans un endroit sombre, mais c’était une pièce infinie d’un blanc pur. Il y avait trois portes devant moi. Je m’approchais de l’une d’elles. 

 

            Je la frôlais à peine. Elle m’indiqua ce qu’elle représentait. J’en fus stupéfait. Si je passais par cette porte, mon âme prendrait la place de celle de l’enfant d’Anissa. Je me reculais, effrayer. Une voix s’entendit, elle était froide et neutre :

 

            — Tu ne dois pas à avoir peur. Si tu ne choisis pas cette porte, l’enfant mourra de toute façon. 

 

            La tristesse m’envahit. Pourquoi ? Cet enfant n’avait rien fait de mal. Je fermai les yeux. Je m’approchais de la deuxième porte. Je la frôlais. J’y aperçus une femme agonisante. Elle accouchait. 

 

            — L’enfant mourra si tu ne prends pas sa place et il ne pourra pas être élevé par les êtres que tu chéris par-dessus tout. 

 

            Je fronçais les sourcils. À qui appartenait cette voix ? Elle était grinçante. Kréos avait une meilleure voix. Et même si parfois, il pouvait être agaçant, il semblait plus humain. Je touchais la troisième porte. Celle-ci me ramènerait auprès de Kréos.

 

            Je reculais. C’était cruel. Comment voulait-il que je fasse mon choix ? Je me laissais tomber en larmes. N’avais-je pas suffisamment sacrifier dans ma vie ? Et même là, alors que je suis mort, on me redemande de faire un horrible choix. 

 

            — Je ne veux pas choisir. 

 

            — Pourquoi ? demanda la voix froide. 

 

            — Comment voulez-vous que je décide qui doit vivre ou mourir ? 

 

            — Alors, tourne-leur le dos et va rejoindre Kréos. Il n’attend que ça, j’en suis sûr. 

 

            J’inspire un bon coup. J’essaie de ne pas trembler quand je prends la parole. 

 

            — Vous faites erreur. Kréos ne s’attend pas à ce que je le rejoigne. Je ne veux plus écouter vos âneries. J’ai pris ma décision.

 

            — Je t’écoute. 

 

 

« Kréos »

 

            J’ai regardé Kadaj partir. Il va avoir une discussion avec mon frère. Il ne va surement pas aimer. J’esquissai un sourire. Il va surement détester mon frère. Je me demande ce qu’il va choisir. Je soupirai. J’allais faire demi-tour pour reprendre mes occupations. Quand la porte de réincarnation s’illumina à nouveau. 

 

            Kadaj refit son apparition devant moi. Je dus faire une tête vraiment étrange, car je l’entendis rire. Je ne comprenais plus rien. Je n’ai pas voulu me renseigner en regardant dans le futur. 

 

            — Pourquoi es-tu là, Kadaj ? 

 

            — Ton frère m’a énervé. Je lui ai dit que puisqu’il me laissait le choix, je prenais les trois portes. 

 

            Alors que je le regardais halluciner. Je le vis s’agenouiller devant le puits. Il sourit. Je m’approchais pour voir. Lan tenait son fils dans les bras. L’enfant avait repris des couleurs. La couleur de ses yeux avait changé. Alors qu’ils étaient bleus à l’origine, ils avaient pris une teinte métallique.

 

            Sur l’autre vision, la femme avait accouché avant de mourir. L’enfant s’époumonait. Bientôt, il fut soulevé et serré dans les bras de Sakio. Voyant une certaine tristesse envahir Kadaj, je ne pus m’empêcher de le taquiner. Je modifiai les molécules de mon bras gauche. Une tentacule vint caresser sa joue. Kadaj sursauta comme un malade. Il me lança un regard noir. 

 

            — Tu aurais pu choisir deux portes, Kadaj. 

 

            Le jeune homme s’était redressé. Il bataillait avec la tentacule en râlant. Il finit par lancer remplissant mon cœur divin d’un sentiment tout nouveau. Finalement, je comprenais pourquoi tout le monde regrettait cet homme. 

 

            — Je me suis dit qu’ainsi tu ne t’ennuierais plus. Je te tiendrais compagnie éternellement, Kréos. 

 

FIN