Chapitre 18

 

       Dans moins d’une semaine, la rentrée des classes aurait lieu. Rafael n’avait pas vraiment hâte d’y être. Certes le cahier rouge l’avait beaucoup aidé. Il avait fini par savoir qui l’avait fait. Le père de Michio, Luce avait pris du temps à lui pour leur faire ce cahier de rattrapage.

 

       C’était vraiment généreux de sa part. Rafael voulut le remercier personnellement. Il en eut l’occasion un soir. Les parents de Michio avaient été invités à dîner chez Ludwig. Les deux frères se trouvaient invités également. 

 

       Moira tomba, sous le charme des yeux bleus saphir d’Erwan Miori. Celui-ci s’en rendit compte. Il la taquina tout le long du repas. Jamais Rafael n’avait vu sa sœur avoir les joues aussi rouges. Nael et Michio passèrent leur temps à la mettre en boite. Pour le garçon, Erwan et Luce étaient des personnes assez intimidantes. 

 

       Ils avaient une certaine prestance alors jamais vue chez autrui. Pourtant aucun des deux ne les jugea. Ils leur parlèrent avec gentillesse. En tout cas, Rafael put constater l’amour profond de ses hommes porter à leurs fils. Il dut s’avouer avoir ressenti une certaine jalousie. Il s’en voulut. 

 

       Il finit par se retirer dans sa chambre après le repas. Manu le remarqua. Il ne savait pas s’il devait aller voir ou pas. En tout cas, une personne n’hésita pas à se déplacer à l’étage pour le rejoindre. 

 

       Il trouva Rafael assis les jambes croisées sur le lit. Il caressait Haru, endormi dans ses bras. Il avait le visage tourné vers la fenêtre, perdu dans ses pensées. En entendant du bruit, il se tourna vers l’intrus. Il croisa les yeux bleu saphir. Erwan esquissa un sourire et lança :

 

       — Aurais-tu préféré voir apparaitre Michio ? 

 

       Rafael ne put empêcher ses joues de surchauffer. Erwan émit un petit rire avant de pénétrer dans la chambre, trop bien rangé. Il s’approcha du tableau fait par son fils. Il savait pourquoi son fils chercher une autre passion. Il ne voulait pas être comparé à son grand-père. Michio voulait avoir sa propre identité. 

 

       — De quoi as-tu peur Rafael ? 

 

       — Que voulez-vous dire ?

 

       Erwan se retourna. Il fixa le garçon. Celui-ci avait baissé les yeux. 

 

       — Tu t’es enfui. As-tu ressenti pour la première fois de la jalousie ? 

 

       Rafael se recroquevilla. Il hocha la tête affirmativement.

 

       — N’est-ce pas normal de la ressentir ?

 

       — Mais, pourquoi maintenant ? Je n’ai jamais eu besoin de personne. J’ai dû me débrouiller tout seul pendant tant d’années. Je ne veux pas ressentir ce besoin. 

 

       La voix de Rafael tremblait. Erwan s’installa sur le lit, juste à côté. Il caressa la tête du garçon.

 

       — Rafael ? Étais-tu réellement seul tout ce temps ? 

 

       — Non, ce serait mentir. Moira et Sara étaient là. Je n’aurais pas survécu sans mes sœurs.

 

       — Il n’y a aucun mal à vouloir pour soi un peu de tendresse.

 

       À cet instant, deux corps tombèrent sur Rafael. Le garçon sursauta comme un beau diable. Haru réveillé grogna son mécontentement. Il s’échappa hors de la chambre en miaulant.

 

       — Raffy, il fallait dire que tu voulais un câlin. On te l’aurait donné sans hésiter, murmura Michio à son oreille droite.

 

       Nael se tenait à sa gauche. Il le tenait dans les bras également comme son frère. Il ajouta :

 

       — On est ami, maintenant. Les amis sont faits pour ça.

 

       — Non, vous êtes des pots de glu.

 

       Erwan se leva. Le garçon reprenait du poil de la bête. Il abandonna les jeunes. Il entendit tout de même le « merci » de Rafael. Il sourit. Il rejoignit sa moitié aux prises avec Nathaniel. Luce graillait comme à son habitude sur la bêtise du Viking. Erwan hésita un instant avant d’aider son homme. Après tout, il adorait toujours voir Luce en rogne. 

 

       Nael et Michio ne quittèrent pas de la soirée le rouquin. Celui-ci eut souvent des envies de meurtre à l’encontre de Michio. Le garçon s’acharnait à l’appeler Raffy à tout va. Il se rendit également compte que Nael pouvait être tout aussi casse-pied.

 

       Deux heures du matin sonnèrent quand la maison retrouva son calme. Rafael songea, allongé dans son lit, avoir passé une agréable soirée. Il n’avait jamais ri autant. La présence des frères lui faisait du bien. C’était tellement bon d’avoir des amis même s’il ne comprenait pas pourquoi il se sentait toujours bizarre en compagnie de Michio. 

 

Haru revint dans la chambre. Il se coucha auprès de son maître. Quand Manu vint jeter un coup d’œil, il trouva son neveu endormi profondément avec un sourire aux lèvres. Il rejoignit Ashula, ravi. 

 

Quelques jours avant la reprise, Manu, ayant pris quelques jours de repos, emmena son neveu et ses nièces à l’hôpital comme prévu depuis un certain temps. Il ne voulait pas les inquiéter. Mais, mieux valait savoir s’ils allaient parfaitement bien.

 

Ashula le rejoignit aussitôt arriver. Il avait opéré une bonne partie de la nuit. Il en pouvait plus, mais il resta avec son compagnon. Les filles passèrent en premier. Ensuite, une infirmière vint chercher Rafael.

 

Le garçon la suivit comme si on l’amenait à l’échafaud. Intrigué, Manu demanda l’autorisation de l’accompagner. Son neveu lui en fut reconnaissant. Il avait accepté les examens pour faire plaisir à son oncle. Mais, quand il entra dans la salle d’examen, Rafael ne se sentit pas bien du tout.

 

Il regarda autour de lui. Son regard se posait sur les trois infirmières et la doctoresse. Il commença à manquer d’air. La doctoresse lui posa une question, mais il ne comprit pas. Il regardait autour de lui comme s’il cherchait un endroit où fuir. 

 

Au moment où Manu s’approchait de son neveu pour savoir ce qui n’allait pas, Rafael s’écroula, inconscient. Le médecin s’agenouilla rapidement vers son patient. Elle fut rassurée en sentant son pouls. 

 

Rafael se réveilla quelques minutes plus tard. Il avait été installé dans un lit. Manu se trouvait à ses côtés en compagnie d’un autre médecin. Ce n’était plus la doctoresse, mais un homme d’un certain âge.

 

— Comment vas-tu, Rafael ? demanda Manu, inquiet. 

 

— Mieux. Je suis désolé. 

 

— Vous n’avez pas à vous excuser, mon garçon. Si vous nous disiez plutôt ce qu’il s’est passé ?

 

Rafael regarda un instant le médecin. Qui était-il ? L’homme dut comprendre, car il reprit :

 

— Je suis impardonnable. Je me nomme Derek Carmichael, médecin.

 

Le garçon le salua avant de baisser ses yeux vers ses mains. Il s’était redressé. Il soupira.

 

— Pour certaines raisons, je ne supporte pas quand il y a trop de femmes dans une pièce. 

 

Rafael rougissait, mal à l’aise. Il ne vit pas son oncle et le médecin se regarder comprenant à peu près la raison. Manu serra les poings à s’en faire mal. Si seulement, Boris Blackwood était en face de lui, il pourrait lui faire regretter le mal commis sur son neveu. Il ferma les yeux pour reprendre contenance. Il fallait forcer Rafael à lui avouer la vérité. 

 

— Rafael ? Si vous voulez avancer, il faut nous dire la vérité. Comment est venue cette phobie ? 

 

Le garçon secoua la tête, effrayée. Il ne voulait pas s’en souvenir. Ce passé-là, il voulait l’oublier à jamais. Il se recroquevilla sur lui-même en remontant ses jambes vers lui. Il porta ses mains à ses oreilles. Il gémit. Manu s’installa sur le lit. Il le prit dans ses bras.

 

 

       — Je ne peux pas. Oncle Manu, je ne veux pas en parler. Je ne me sens pas assez fort pour en parler. J’ai trop peur.

 

       Manu leva les yeux vers le médecin. Derek soupira. C’était compréhensible. C’était trop tôt pour le faire parler. Manu murmura :

 

       — Nous ne te forcerons pas à parler si tu n’en as pas envie. Es-tu prêt à faire les examens ? 

 

       Sentant son neveu trembler à nouveau, Manu le rassura :

 

       — Ne t’inquiète pas. Le docteur Carmichael va s’occuper de toi. Ashula a clairement fait savoir qu’il sera présent également. 

 

       Rafael s’écarta de son oncle. Il frotta ses yeux. Il se sentait un peu honteux d’avoir pleuré. Mais, il accéda à la demande de son oncle.

 

 

       Dan Marcello sortit de la pièce en saluant la doctoresse d’un signe de tête. Il regarda sa main droite. Elle était entourée d’un pansement. Sawako lui avait déjà dit d’éviter de toucher les couteaux. Dan avait l’impression d’être un boulet. Il n’arrivait à rien.

 

       Découragé, il se rendit vers l’accueil. Il chercha son père, mais il ne le trouva pas. Où est-ce que son père était encore passé ? Il soupira à nouveau. Il décida d’attendre la réapparition de son paternel à l’extérieur.

 

       Il se rendit dans la cour magnifiquement fleurie. Il chercha un banc. Il vit alors le rouquin aperçu à la salle d’exposition de Carlin. Il s’approcha. Rafael observait le ciel. Il se tourna vers le nouveau venu.

 

       — Salut ! Tu es Rafael, n’est-ce pas ?

 

       Le rouquin rétrécit les yeux comme s’il réfléchissait. 

 

       — Ah ! Tu es Dan, c’est ça ?

 

       — Oui, Dan Marcello. Je peux ?

 

       Rafael hocha la tête. Dan s’installa sur le banc. Il cogna sa main droite. Il grimaça.

 

       — Qu’est-ce que tu t’es fait ? 

 

       — Je me suis coupé avec un couteau. J’aurais dû écouter mon frère. Mais, non j’en ai fait à ma tête et voilà le résultat, trois points de suture. Et toi ? 

 

       Rafael haussa les épaules. 

 

       — J’ai subi des tests. Pour rassurer mon oncle, j’ai accepté. Je m’en serais bien passé pourtant. 

 

       Des voix reconnaissables se firent entendre un peu plus loin. Dan se raidit. Rafael lui plissa les yeux. Décidément, il les croisait trop souvent. Il jeta un coup d’œil vers son camarade. Il regardait dans la direction des voix. Celles-ci se rapprochaient. 

 

       — Raffy ? Qu’est-ce que tu fiches ici ? 

 

       — Rafael ! Michio, combien de fois il faudra que je te le dise ?

 

       Le nouvel arrivant haussa les épaules. Il eut un sourire, amusé. Au lieu de répondre, il s’installa au côté du rouquin. Nael arriva plus calmement. Il salua Rafael avant de se tourner vers l’autre garçon. Il vit le bandage. Il tiqua légèrement.

 

       — Tu as encore touché un couteau, constata-t-il, simplement.

 

       Dan grimaça. Nael l’énervait à être toujours pareil, toujours calme. 

 

       — Que faites-vous ici ? 

 

       Les deux frères se jetèrent un coup d’œil. Nael répliqua :

 

       — Dan ? Tu devrais arrêter de fréquenter les amis de Lydia. Ils te rendent idiot. 

 

       Dan lui lança un regard noir de colère. Faisant fi de la mauvaise humeur de Dan, Nael reprit :

 

       — Depuis six ans, on se rend régulièrement ici pour discuter avec une psychologue. Tu le sais en plus.

 

       Dan détourna légèrement la tête comme s’il boudait. Rafael observa le manège un moment. Puis, il lança comme une bombe :

 

       — Cette Lydia dont tu parles, ce ne serait pas la blondasse qu’on a vue au centre commercial, Michio ?

 

       Michio s’était appuyé sur l’épaule du rouquin. Son visage ne se trouvait pas loin du sien. Rafael pouvait presque sentir sur sa joue le souffle de son ami. Il arrivait quand même à donner le change. Dan avait posé les yeux sur eux. Michio confirma. Rafael secoua la tête légèrement. 

 

       — Comment peux-tu sortir avec cette fille, Dan ? Elle put la luxure à plein nez. 

 

       La colère était présente dans tout son être. Dan se leva d’un coup. Il s’écria :

 

       — Mais de quoi je me mêle ? Je sors avec qui je veux. J’espérais me faire un nouvel ami, mais je me suis lourdement trompé. 

 

       Rafael lui jeta un regard narquois. Toujours d’un ton calme, il répliqua :

 

       — Ami ? C’est quoi pour toi être ami ? Être toujours d’accord avec tes choix ? Je pense que tu fais erreur sur toute la ligne. J’espère pour toi que tu le comprendras avant de te retrouver tout seul comme un con.

 

       Dan, toujours en colère, tourna les talons. Il ne voulait plus les écouter. Ils avaient tout faux. Ce n’était plus des amis. Il le critiquait sans arrêt. Triste, il rejoignit son père dans la salle d’attente. Mako observa sn fils. Il avait aperçu les deux frères Oda-Miori. Il soupira. Il ne savait pas comment aider son fils. Celui-ci se perdait et il se laissait un peu trop manipuler par ses faux amis. 

 

       Rafael leva les yeux vers le ciel bleu. Il frissonna quand il sentit les lèvres de Michio frôler sa joue. 

 

       — J’y suis allé un peu fort, non ? 

 

       — J’ai adoré.

 

       — Maintenant, je comprends pourquoi tu t’entends bien avec mon frère, lança Nael. Tu es une langue de vipère comme lui.

 

       — Je suis un diable d’ange, Nael ! C’est tout à fait normal de dire à un idiot qu’il agit comme un idiot. 

 

       — Un diable d’ange ? 

 

       Rafael se mit à rire. Qu’est-ce qu’il ne fallait pas entendre ?

 

       — Ça te va comme un gant. 

 

       Michio se troubla à ses mots. Pour éviter de montrer sa gêne, il posa son front sur son bras. Nael ne fut pas dupe. Il sourit. 

 

       — Si seulement, tes mots pouvaient réellement l’atteindre.

 

       — Tu sais Nael. Michio a raison sur une chose. Il faut dire à un idiot qu’il agit comme un idiot. Tu en es un également. 

 

       Nael ouvrit la bouche pour répliquer. Mais, il se tut. Pourquoi tenter de le contredire alors qu’il avait raison ? Il se laissa tomber au côté du rouquin. Il soupira.

 

       — Je suis perdu. Je ne sais pas quoi faire. Je n’ai jamais été un fonceur. 

 

       — Je n’en suis pas un, non plus. Mais, j’ai appris à mes dépens que parfois, il faut oser si tu veux t’en sortir.

 

       Michio se redressa. Il leur fit signe comme quoi il revenait. Les deux garçons le regardèrent filer vers la salle d’attente. Ils le virent discuter avec son père Erwan. 

 

       — Rafael ? Que ferais-tu à ma place ? 

 

       Le rouquin tourna son visage vers le brun. Celui-ci regardait vers la sortie. Dan s’en allait en compagnie de son père Mako. 

 

       — Je foncerais dans le tas. Je le plaque contre un mur et je lui roule la pelle de sa vie. 

 

       Nael fut un peu stupéfait avant d’éclater de rire. 

 

       — Tu n’y vas pas par quatre chemins. 

 

       — Pour quoi faire ? Si tu veux avancer dans la vie, il faut tout remettre en ordre. Si tu dois t’en prendre une et ben, tu as mal, mais tu peux avancer avec ou sans lui. 

 

       Nael baissa la tête un instant. Il réfléchissait. Puis, il adressa un sourire à son nouvel ami. 

 

       — Je suis content de te connaitre, Rafael.

 

       Ne s’y attendant pas, Rafael eut les joues en feu. Mal à l’aise, il se remit à regarder le ciel. À cet instant, ils furent rejoints par Michio, Erwan, Manu et Ashula. 

 

       — Raffy ? Tu viens à la maison. 

 

       — Et tu pourrais demander la permission, Michio. 

 

       — Et pourquoi le devrais-je, Manu ? Rafael est assez grand pour décider de lui-même. 

 

       Erwan secoua la tête, exaspérée. Son fils n’en faisait qu’à sa tête comme à son habitude. Ashula attrapa le bras de son compagnon. Il s’exclama :

 

       — Laisse donc Rafael avec ses amis. Je veux rentrer maintenant, je suis crevé. 

 

       — Oui, mais…

 

       — Manu ! Tu me gonfles ! On s’en va, j’ai dit.

 

       Ashula tira sur le bras de Manu. L’homme dut le suivre. Il se mit à grailler. Ashula ne l’écoutait pas. Il voulait récupérer les filles pour rentrer dormir. Les autres les regardèrent en silence avant de s’esclaffer.

 

       — Mon oncle n’arrive même pas à avoir le dernier mot avec Ashula. 

 

       — Ça a toujours été ainsi depuis qu’ils se connaissent, avoua Erwan. Carlin va être ravi de te revoir, Rafael. Il nous a dit que tu étais une perle rare. Tu as dû lui faire une bonne impression. 

 

       Les joues du garçon devinrent aussi rouges que ces cheveux. Michio se mit à rire. Il lui attrapa la main. Il le tira pour le faire avancer. Rafael ne chercha pas à retirer sa main. Il discutait avec les deux frères. Erwan resta un peu en retrait pour les observer. Même après six ans, il avait toujours peur d’en perdre un. 

 

       Il avait forcé les deux garçons à continuer leur séance chez la psychologue, tout comme lui y passait aussi. Il n’y pouvait rien. Il ne pouvait pas s’enlever l’image de Michio sans vie dans ses bras. Il resterait surement manqué à vie. Mais, quand il les observait ainsi pleine de vie. Il se sentait rassuré.