Un matin en se levant, Rafael trouva un cahier rouge et un jaune sur son bureau. Intrigué, il s’y rendit pour les regarder. Dès qu’il ouvrit le jaune, il comprit. Il fit la grimace. C’était un cahier de remise à niveau avec différents exercices. Il soupira. Il ne pouvait pas échapper à cette corvée.

 

       Avec lassitude, il se rendit dans la salle de bain afin de prendre une bonne douche. Puisqu’il n’avait pas le choix, autant commencer sur-le-champ. Il retourna donc à son bureau. Il se laissa tomber sur la chaise et il ouvrit le cahier jaune. Il tenta un instant de comprendre, mais au bout de quelques minutes à peine. Il souffla exaspéré. Il n’y comprenait rien. 

 

       Son regard se posa sur le cahier rouge. Il le maudissait déjà avant de l’ouvrir. La surprise fut de taille. Celui-ci expliquait les exercices de façon simple. Tout en gardant le rouge à proximité, il reprit le jaune. Il relut le travail à faire et tout en cédant du rouge, il parvint à faire l’exercice. 

 

       Il sursauta en entendant la voix de Rei derrière son dos. Le garçon se retourna d’un bloc. Le blond, appuyé sur le chambranle de la porte, l’observait légèrement amuser. Rafael sentit ses joues chauffées. 

 

       — Je m’inquiétais. Il est déjà onze heures.

 

       — Désolé. Je suis tombé sur ses cahiers et je voulais m’en débarrasser avant de descendre. 

 

       Rei pénétra dans la chambre toujours bien entretenue. Rafael ne laissait rien traîner. Il s’approcha du garçon. Il sourit en voyant les cahiers. 

 

       — Ludwig est arrivé avec eux hier soir. Tes sœurs aussi les ont. 

 

       — Pourquoi ?

 

       Rei s’installa sur le lit. 

 

       — Puisque tu sembles t’être lié d’amitié avec Michio et Nael. Nous t’avons inscrit dans leur lycée. Sans vouloir te vexer, ton niveau scolaire est catastrophique. Pour que tu arrives à suivre, il te faut du soutien.

 

       — Je n’ai plus mis les pieds dans un lycée depuis un moment. Je n’en voyais pas l’utilité, car ma vie, quoi que je fasse, ne changerait pas. Rei ? 

 

       — Oui, je t’écoute Rafael. 

       — J’ai peur. Mon oncle nous a amenés à la lumière. Mais, je suis effrayé à l’idée qu’elle s’éteigne à nouveau.

 

       Rei se leva. Il s’approcha du garçon. Il lui posa une main sur la tête dans un geste affectueux.

 

       — Tu as le droit de pleurer. Personne ici ne te jugera. Nous ferons tout pour vous rendre la vie bien meilleure, Rafael. Mais, tu dois y mettre du sien. La vie est faite d’embuche, tu l’as vue de tes propres yeux, mais elle offre aussi des opportunités pour les combattre. Vivre est un continuel combat. À toi de voir ce que tu veux en faire.

 

       Rafael effleura le bras droit. Il hésita un instant.

 

       — La vie ne vous a pas fait de cadeau non plus.

 

       — Oui, c’est vrai. J’avais un frère, Isoka. Notre mère le battait. Moi, elle m’ignorait. J’essayais d’aider mon frère, mais je n’ai rien pu faire. Il est mort sous mes yeux. Je m’en suis beaucoup voulu. Comme je n’avais plus personne, je suis arrivé chez les Oda-Miori.

 

       — Pourquoi chez eux ? 

 

       — À cette époque, Carlin travaillait comme famille d’accueil. Ma vie a littéralement changé à partir de ce jour. J’ai fait la connaissance de Ludwig. C’est le neveu et filleul de Carlin, le grand-père de Michio. 

 

       Rafael se troubla légèrement en entendant le nom de son nouvel ami. 

 

       — Aviez-vous déjà ce problème à votre bras quand vous êtes arrivé chez les Oda ? Euh ! Pardon, je ne devrais pas être si curieux.

 

       — Non, ça me fait plaisir. Pour répondre à ta question, non. Mon oncle m’a enlevé et il m’a drogué pour me vendre.

 

       Rei aperçut le trouble de Rafael. Rei voulait l’interroger également. Mais, il ne voulait pas braquer le garçon. Il continua son histoire.

 

       — Je me suis battu. Je me suis échappé et j’ai été sauvé. Carlin, Renko et Ludwig étaient partis à ma recherche. J’ai appris ainsi que mon frère ne s’était pas suicidé de lui-même. J’ai appris le nom de ma vraie mère. Et j’ai pu réaliser mon rêve de devenir musicien pendant un moment. Maintenant, j’enseigne.

 

       Rei resta avec Rafael jusqu’à l’heure du déjeuner. Rafael descendit avec le blond. Il avait faim. Ludwig le taquina tout le long du repas pour la simple raison d’avoir squatté son Rei chou. Rafael le traita d’imbécile heureux. Moira et Sara observaient la scène avec le sourire. Leur frère s’ouvrait aux autres.

 

       Il ne les bousculait plus. Il évitait aussi de les remettre à leur place quand elles osaient poser des questions. C’était un grand pas. Et puis, son regard s’illuminait plus souvent. Auparavant, aucune lumière n’éclairait ce regard pourtant magnifique. Manu lui avait dit la vérité sur ses origines. 

 

       Rafael fut soulagé d’apprendre qu’il n’avait aucun lien de sang avec Boris Blackwood. Il comprenait aussi pourquoi Boris s’acharnait sur lui. Non seulement il ressemblait à Ludivine, mais il était le fruit d’un autre homme. Son oncle lui annonça également qu’ils iront à l’hôpital faire des examens complets, dans quelques jours. Les filles y étaient conviées. 

 

       L’après-midi, Rafael tourna en rond. Il ne savait pas faire. Tous les adultes étaient repartis au travail. Rei se trouvait bien présent, mais il se trouvait dans la salle de musique avec ses élèves. Un autre homme venait de le rejoindre. Rei le lui présenta. Il se nommait Sasha Flagan. C’était un musicien également. 

 

       Rafael regagna sa chambre, un petit moment. Puis, après avoir poussé un soupir exaspéré. Il décida de sortir. Personne ne lui reprocherait de vouloir visiter la ville où il vivait maintenant. N’est-ce pas ?

 

       Sans faire de bruit, le garçon parvint à s’échapper sans que l’une de ses sœurs ne le voie. Hors de question de trimballer l’une d’elles ! La fin août approchée, le temps ensoleillé perduraient. Il faisait chaud, mais ce n’était pas étouffant. Les habitants se promenaient. Passant devant des parcs, Rafael pouvait entendre les cris joyeux des enfants. 

 

       C’était tellement différent de son ancien lieu d’habitat. Partout où son regard se posait, il pouvait voir des couples, des familles, des groupes d’amis. Ils avaient tous un point commun. Leurs visages exprimaient une joie de vivre. Pourquoi cette expression n’était-elle pas partout ? Quelle en était la différence ? 

 

       Les pas de Rafael l’emmenèrent dans un quartier bien vivant. Il hésita à pénétrer dans cette partie. Il y avait différentes boutiques, mais c’était son marché au centre qui attirait l’attention. Il pénétra. Il croisa un bar surbooké. Il pouvait entendre les rires des clients. Là aussi, c’était très différent de ce qu’il avait connu.

 

       Il se rendit au centre. Il admira le travail de certains artistes joailliers, sculpteurs. Les vendeurs ne le jetaient pas. Ils lui adressaient la parole. Ils discutaient avec lui sans chercher à lui vendre un bien. Une bonne ambiance régnait dans ce quartier. 

 

       À un moment, il s’appuya contre un poteau. Il s’amusa à regarder tout autour de lui. Une certaine présence le fit sursauter. Il allait se retourner, mais la voix féminine l’en empêcha.

 

       — Ne te retourne pas. C’est mieux ainsi.

 

       — Que faites-vous ici, Red’Line ?

 

       — Je veille sur mes trésors.

 

       Rafael se retient à temps. Trop surpris, il avait failli se retourner. Pour le peu qu’il savait de Red’Line, ce n’était pas le genre de femme à veiller sur quoi que ce soit.

 

       — Cela t’étonne. Je me surprends également. J’ai failli ne pas te reconnaitre. Ta nouvelle vie, te convient-elle mieux ?

 

       — Peut-être bien. C’est encore trop tôt pour le dire.

 

       Red’Line émit un petit rire. Elle marmonna :

 

       — Je commence à me faire vieille. Voilà que je me réjouis d’entendre une bonne nouvelle. Ah ! Un insecte s’approche. À un de ces jours, Rafael.

 

       Rafael, ne tenant plus, se tourna dans la direction où se trouvait la femme, mais celle-ci ne s’y trouvait plus. Comment faisait-elle son compte pour disparaitre ainsi ? Une voix d’homme lui fit sursauter à nouveau. Décidément, c’était une habitude de le prendre toujours en traitre.

 

       — Tiens Loustic ? Tu es sorti de ton trou. 

 

       Le garçon regarda l’homme tatoué et percé. Il secoua la tête. Pourquoi lui donnait-on sans arrêt un surnom ?

 

       — Ludwig, je m’appelle Rafael, pas loustic. 

 

       L’homme sourit, amusé. Il passa un bras autour du cou de Rafael. 

 

       — Bah ! Puisque tu es présent, je vais te faire visiter mon antre. 

 

       Rafael ne put rien dire. Il se laissa mener par l’homme jusqu’au garage. Là, il y aperçut Shin Soba. Celui-ci le salua avec plaisir. Ludwig s’amusa à le présenter à tout le personnel. Ensuite, il décida de lui montrer le métier tout en lui posant des questions. Rafael se laissa prendre au jeu. Il n’avait rien à faire de toute façon.

 

       Deux heures plus tard, Rafael en sut beaucoup plus sur la mécanique. Chacun des mécaniciens lui parla de leur travail et chacun lui enseigna un truc. Ludwig l’invita à se reposer dans le bureau. Rafael s’y rendit. Il fut surpris en croisant Nael. Celui-ci avait pris la place du patron.

 

       — Salut Rafael ! Ludwig t’a embauché ? 

 

       Le garçon se laissa tomber sur une chaise. Il secoua la tête. 

 

       — Non, je visitais le quartier quand il m’a vu. Pourquoi es-tu ici, Nael ? 

 

       — J’aide Ludwig avec la paperasse. Il sait très bien le faire lui-même, mais il déteste ce travail. Alors parfois, je viens l’aider. Ce n’est pas un travail compliqué.

 

       Rafael jeta un coup d’œil au-dehors. 

 

       — Ah oui ? Michio a dit que tu travaillais de temps à autre avec ton père Erwan.

 

       — C’est vrai. C’est bien plus compliqué d’ailleurs. Mais, j’aime ça. 

 

       Rafael posa ses yeux sur ses mains. Il soupira. 

 

       — C’est bien, tu as déjà ton avenir tracé. Je n’y ai jamais songé. Enfin normal, je ne pensais pas survivre assez longtemps. 

 

       Nael frissonna. Rafael venait de le dire sans émotion et détaché. 

 

       — Tu as le temps, Rafael. Un jour, tu sauras quoi faire. Michio est pareil. Il est doué en peinture, mais il ne veut pas se concentrer que sur son talent. Il est curieux de nature. Alors comme lui, tu finiras bien par trouver.

 

       Nael vit le trouble au nom de son frère. Intéressant, il avait vu le même trouble chez son frère. Une idée germa. Il se mit en devoir de ranger les papiers. Puis, il se leva. Il s’exclama :

 

       — J’ai assez travaillé pour aujourd’hui. Papy Carlin est dans son atelier. Viens avec moi, Rafael. Je vais te faire visiter l’antre d’un génie. 

 

       Intrigué, Rafael rejoignit son camarade. Ils saluèrent Shin et Ludwig. Les deux hommes leur souhaitèrent une bonne fin d’après-midi. Nael se dirigeait vers la sortie du quartier, mais il s’arrêta devant la bâtisse face au bar. La porte s’ouvrit sous le bruit d’une clochette. 

 

       Un vieil homme apparut. Rafael cligna des yeux plusieurs fois tellement la surprise était flagrante. Cet homme âgé ressemblait étrangement à Michio. Les yeux noirs de l’homme l’accrochèrent. Rafael avait l’impression d’être un livre ouvert. L’homme sourit.

 

       — Nael ? Comment vas-tu te faire pardonner ta désertion ? 

 

       — Papy, je t’aime beaucoup, mais pourquoi aurais-je dû jouer les esclaves ?

 

       — Parce que je te le demande, c’est tout. En tout cas, tu vas subir les foudres de ton frère. Et je vais bien m’amuser de te voir supplier Michio de te pardonner ta désertion.

 

       Nael grimaça. Son frère pouvait être pénible parfois, même s’il l’adorait. Il salua d’un geste Rafael. Rafael observa son ami se diriger vers l’arrière. Il entendit bientôt un cri de douleur avant d’entendre les imprécations de Nael sur la bêtise de son frère. En réponse, il entendit un rire franc avec une légère intonation de sadisme. 

 

       Carlin n’avait pas lâché du regard le nouveau venu. Il aperçut le trouble repéré sur Michio également. Un sourire s’esquissa sur ses lèvres. Voilà, une chose intéressante venait d’apparaitre. 

 

       — Enchanté de te rencontrer, Rafael. 

 

       — Moi de même, monsieur Oda. 

 

       Rafael parvint à dévier son regard. Il le posa sur les tableaux. Il tiqua. La peinture ressemblait assez à celle du bateau combattant la mer déchainée. Il s’approcha. Il jeta un coup d’œil au nom de l’artiste. C’était signé d’un « M. Oda ».

 

       — Tu as reconnu du premier coup. Félicitation, mon garçon. Très peu y arrivent. 

 

       Rafael se sentit rougir. Il demanda :

 

       — Vous voulez dire que peu de monde arrive à différencier vos tableaux à ceux de Michio ? 

 

       Carlin s’approcha. 

 

       — Oui. Pour beaucoup, ils ne font pas la différence entre nous deux.

 

       — Ah bon ? Je ne suis pas calé en peinture, mais pour moi, vous ne peignez pas pareil.

 

       Le regard noir de Carlin se mit à briller. Ce garçon lui plaisait. 

 

       — Qu’est-ce qui te fait dire cela ?

 

       Rafael effleura la peinture représentant un jeune couple s’observant les yeux dans les yeux.

 

       — Je ne saurais dire. Vos tableaux sont somptueux, mais ils sont à l’état brut. Vous peignez sans arrière-pensée comme en transe. Michio semble différent. Il est plus dans le perfectionnisme. Enfin mon avis ne doit pas valoir grand-chose.

 

       Comme son interlocuteur ne disait rien. Rafael se mordit la lèvre pensant avoir dit une ânerie. Il jeta un coup d’œil vers le vieil homme. L’homme avait un sourire béat sur les lèvres et les yeux brillants. Il en fut stupéfait. Carlin finit par lancer :

 

       — Alors toi, tu es une perle rare.

 

       Les joues de Rafael virèrent au rouge. Il sursauta comme un malade quand un corps lui tomba dessus sans prévenir. Il faillit même se cogner contre le mur.

 

       — Raffy ! entendit-il à son oreille.

 

       — Rafael ! Michio dégage de là !

 

       Pour toute réponse, il eut le droit à un rire. Il tenta bien de dégager son ami de son dos, mais c’était peine perdue. Un vrai pot de glu, ce mec !

 

       — Papy ? Avais-tu besoin de le garder pour toi tout seul ? 

 

       Carlin posa ses mains sur les hanches. Il secoua la tête. 

 

       — Et où as-tu mis Nael ? 

 

       Michio lâcha finalement Rafael. Le garçon en fut soulagé. Il se sentait vraiment trop étrange en présence de son ami.

 

       — Avec Dan, évidemment. Je ne me suis pas décarcassé à aller chercher Dan pour le laisser s’enfuir avant qu’il soit face à face avec Nael. 

 

       — Tu ne peux pas les laisser tranquilles. Nael, va-t’en vouloir.

 

       — Je m’en fiche, papy. Nael va finir par craquer. Dan doit ouvrir les yeux et prendre une décision.

 

       Carlin ébouriffa les cheveux de son petit-fils avec tendresse. 

 

       — Ce n’est pas à toi d’agir, Michio. Nael est assez grand. C’est à lui de faire ses choix. Il n’est pas du genre à foncer la tête la première comme toi.

 

       — Bah, c’est bien dommage !