Chapitre 15

 

       Le mois d’aout et la chaleur avaient amené son lot de touristes et par conséquent, amenèrent les bouchons. Manu s’impatientait. Heureusement, Ashula conduisait. Il était d’un calme olympien. Manu cherchait parfois à le faire réagir, juste pour le plaisir de le voir en colère. Il devait être un peu maso, d’ailleurs. Ce n’était jamais bon de le mettre en colère. 

 

       Après deux heures de route, ils arrivèrent enfin dans le quartier du centre-ville. La voiture ralentit devant une grande maison en brique rouge. Comme une voiture se trouvait déjà installée sur la place, celle d’Ashula passa par un petit passage menant à l’arrière de la maison.

 

       Au lieu de refaire le tour pour entrer, l’homme entra par la porte-fenêtre menant au salon. Rafael y pénétra en dernier. Il jeta un rapide coup d’œil. La pièce était joliment décorée dans les tons beiges et les meubles blancs. Elle n’était pas très grande non plus. Le garçon suivit le reste du groupe. 

 

       Au fond de la pièce se trouvaient deux portes, l’une amenée dans un couloir qui menait à l’étage et à l’entrée principale. La seconde porte s’ouvrit sur la salle à manger et la cuisine. C’est à cet endroit que les mena Ashula. 

 

       Cette pièce était toute en longueur. La première partie, il y avait une très grande table pour les repas, l’autre partie toute une cuisine équipée. Pour le peu qu’il voyait déjà, Rafael percevait deux émotions contraires, batailles en lui. Il se sentait en parfaite sécurité, mais en même temps, une peur le tenaillait. C’était trop beau, trop parfait.

 

       Un homme blond, aux magnifiques yeux verts, les salua avec chaleur. Il avait tendance à frotter son bras droit et à grimacer. À l’arrière, il put apercevoir un autre homme. Il préparait le repas. L’homme portait les cheveux bruns longs et en queue de cheval. Rafael pouvait apercevoir plusieurs tatouages sur les bras. 

 

       L’homme contrastait avec le blond. Il le fut plus encore quand il se retourna. Le garçon y aperçut les piercings. Quel étrange personnage ? Rafael avait déjà croisé ce genre de type, mais cet homme dégageait un sentiment d’honnêteté par rapport à ceux connus.

 

       — Bienvenue à la maison, Rafael, Moira et Sara. Je suis Rei Miori et voici mon compagnon, Ludwig Lagardère.

 

       Les deux filles remercièrent l’homme. Rafael lui ne dit rien. Il observait. Il croisa le regard gris du tatoué. L’homme avait le même nom que celui d’Ashula. Avait-il un lien de parenté ? Les deux hommes ne firent aucune remarque sur le fait que Rafael ne répondit pas. 

 

       Ashula annonça la suite de la visite. Les trois enfants Blackwood le suivirent dans le couloir. Il leur indiqua le passage menant à la porte d’entrée. Une double porte s’y trouvait sur leur gauche. Elle menait à une salle de musique. Rei enseignait à des enfants à jouer d’un instrument. Près des escaliers, une autre porte menait à la buanderie. 

 

       Ashula se rendit ensuite à l’étage. Il ouvrit la première porte face aux escaliers. Il les invita à y pénétrer. La chambre respirait le calme et la verdure. Le ton vert pâle de la tapisserie et le grand tableau représentant une forêt avec à son centre un cerf majestueux donnaient une certaine sérénité à la pièce. 

 

       — Ce sera désormais ta chambre, Moira. J’espère qu’elle te convient. 

 

       La jeune fille tourna sur elle-même. Même dans ses rêves les plus fous, elle n’avait pu imaginer une chambre pareille. Elle en avait presque les larmes aux yeux. 

 

       — Je n’arrive pas encore à croire.

 

       Ashula lui adressa un sourire. Il annonça à Sara :

 

       — Allons voir la tienne. 

 

       L’homme ressortit. Il longea toute la pièce pour se rendre vers le fond. Il expliqua que toutes les autres portes sur leur droite près de celle de Moira appartenaient à Rei et Ludwig. La sienne avec Manu se trouvait aussi vers la droite, mais au fond à côté de la chambre de Sara. 

 

       Dès qu’il ouvrit la porte, la jeune fille de douze ans pénétra en premier. Tout comme sa sœur, elle faillit pleurer. La pièce apportait de la chaleur avec son ton jaune et son tableau représentant la plage avec un lever de soleil. 

 

       Laissant les deux jeunes filles dans leur chambre, Ashula invita Rafael à le suivre à un autre étage. Ils arrivèrent directement dans une pièce servant de bibliothèque et de bureau. L’homme ouvrit la porte sur sa gauche. Il laissa entrer le garçon. Rafael regarda autour de lui. Les murs peints en beige pâle faisaient ressortir le lit blanc, la commode et le bureau positionné sous la fenêtre. 

 

       Rafael avait bien du mal à imaginer que cette chambre serait la sienne désormais. Pourtant, il s’y sentait déjà comme chez lui. Il aperçut les tableaux. L’un d’eux le captiva. Il représentait un magnifique bateau pirate avec son capitaine à la chevelure rousse flamboyante défiant l’immense tempête tropicale.

 

       — Il est magnifique ce tableau, n’est-ce pas ? Tu auras peut-être la chance de remercier l’artiste dans les jours à venir ou à la rentrée scolaire.

 

       Rafael grimaça. Il n’avait pas mis les pieds souvent dans son ancienne école. Comment pourrait-il regarder son oncle dans les yeux sans honte ? Ashula se rapprocha. Rafael se tendit un peu, mais l’homme déposa juste un cadre sur la table de chevet. Rafael aperçut la photo de sa mère et de lui dans les bras.

 

       — Voilà ta photo à trouver une très jolie place.

 

       Rafael baissa la tête. Il parvint tout de même à remercier Ashula. Celui-ci ébouriffa légèrement la chevelure du garçon. Il se dirigea ensuite vers la sortie. 

 

       — Descend dans une demi-heure pour manger. 

 

       Dès que l’homme sortit, Rafael se laissa tomber sur son lit. Il sourit légèrement. Le matelas, plus dur, lui convenait mieux que cela de l’hôtel trop mou. En soupirant, il se redressa et il regarda les deux autres tableaux. Ils étaient en harmonie avec le bateau pirate. L’un représentait une sirène rousse, assise sur un rocher. Elle avait le visage d’une douceur extrême levant les yeux au ciel. L’autre remontrait le bateau, mais avec une vue plus éloignée et sur une mer très calme et au ciel dégagé. Le prénom de l’auteur n’était pas le même que sur le premier. Étrange !

 

       Il se rendit ensuite vers la salle de bain attenante à sa chambre. Elle n’était pas très grande, mais il avait le droit d’avoir une douche et une baignoire. Rafael se laissa tomber à genoux. C’était tellement trop. Il avait bien du mal à tout ingurgité. Les larmes glissaient le long de ses joues. Était-il réellement sauvé ? 

 

       À ce moment, il reçut un coup de tête sur son bras. Surpris, le garçon frotta ses yeux. Il les baissa ensuite. Il y aperçut un chat tigré de gris, noir et blanc sous le dessous. Il était assis sur son train et il penchait la tête. Il miaula d’une petite voix rauque. Rafael pouvait lire l’intelligence dans le regard vert du chat.

 

       — On dirait bien qu’il t’apprécie, s’exclama Manu, appuyé sur le pan de la porte. Il voyait les joues humides de son neveu, mais il préféra d’éviter dans faire la remarque.

 

       — À qui est ce chat ? 

 

       — Pas la moindre idée. Il est arrivé avec des invités surpris.

 

       Rafael se troubla. Il devrait faire face à d’autres personnes inconnues. Il soupira. Il aurait aimé pouvoir se reposer un peu. Au moment où il se leva, le chat décida de lui sauter dans les bras. Rafael, après sa surprise passée, le serra contre lui. L’animal ronronnait et il lui donnait de petits coups de tête. 

 

       Quand l’oncle et le neveu arrivèrent, il pouvait entendre Ludwig râler après quelqu’un. Rafael aperçut alors deux adolescents de son âge. Moira les regardait avec un certain plaisir. Ils étaient beaux. Le premier était un brun aux yeux gris nuageux. Il discutait simplement avec Rei et Ashula. L’autre se trouvait au niveau de la cuisine et il piquait de la nourriture. Il se faisait également menacer par Ludwig avec une cuillère en bois. 

 

       Celui-ci se tourna vers eux en les entendant arriver. Il ne ressemblait pas au brun, sa peau blanche faisait ressortir ses cheveux noirs et ses yeux sombres. Il avait un piercing sur sa lèvre inférieure. Rafael croisa son regard. Il sentit une sorte de décharge dans le corps. Il se demanda d’où elle venait.

 

       — Manu ? Tu nous fais des cachotteries, tu aurais pu nous dire que tu avais mis bas. 

 

       L’homme qui venait de porter un verre à sa bouche faillit avaler de travers. Il se mit à tousser. Ashula, amusé, lui tapa gentiment le dos. 

 

       — Mais, ça ne va pas de sortir un truc aussi débile ! parvint-il à dire, en lançant un regard noir au voleur de nourriture.

 

       Les autres riaient évidemment. Sauf Ludwig. Le tatoué donnait de coups de cuillère à ce sale gosse qui piquait la nourriture.

 

       — Bordel ! Tu vas arrêter, Michio ! Je vais finir par croire que tes pères ne te nourrissent pas.

 

       Le garçon sourit amusé. Il recommença son manège tout en évitant l’attaque de Ludwig. Tout en se léchant les doigts, il se rapprocha de Rafael. Pour une raison encore inconnue, Rafael sentit son cœur battre plus vite. Michio s’arrêta à quelques pas du garçon. Ils avaient la même taille. 

 

       — Et bien, Haru ? Me ferais-tu de l’infidélité ?

 

       Le chat, toujours lové dans les bras de Rafael, releva légèrement la tête. Il émit un miaulement avant de se détourner à nouveau. Le jeune brun aux yeux gris venait également de s’approcher. Il émit un rire. 

 

       — J’ai l’impression que tu viens de te faire larguer, Michio. 

 

       — Ah ! Au moins, j’arrêterais de faire la loi entre Haru et Naru. Bordel ! Ils sont frères. Pourquoi n’arrivent-ils pas à s’entendre comme nous ?

 

       — Faut dire que ton Naru te ressemble beaucoup trop Michio. Nael est le seul pour l’instant à pouvoir te supporter, répliqua simplement Ludwig. 

 

       Sara, se sentant plus en confiance, finit par s’approcher. Elle finit par demander.

 

       — Êtes-vous réellement frère ?

 

       Michio fronça les sourcils. Il n’aimait pas qu’on remette en question sa relation avec Nael. Rafael émit un grognement. Sara sursauta. Elle jeta un coup d’œil vers son frère. Elle se mordit les lèvres. 

 

       — Ne sois pas stupide, Sara. Cela se voit qu’ils sont frères. Il n’y a pas que le physique qui montre les liens dans une famille.

 

       Michio regarda différemment le garçon face à lui. Il était le premier à reconnaitre son lien avec Nael sans insistance de leur part. Il montait dans son estime.

 

       — Pourquoi es-tu si dure avec ta sœur ? Elle se posait juste une question. 

 

       Nael grogna en recevant un coup de la part de son frère. Il lui lança un regard mauvais. Michio lui tira la langue. 

 

       — Il lui remet juste sa cervelle en place comme je le fais avec toi de temps à autre. 

 

       Nael allait répliquer, mais Rei annonça que le repas était prêt. Deux assiettes supplémentaires furent mises sur la table. Haru descendit de lui-même des bras de son nouveau maître. Il se rendit vers la gamelle que Manu venait de lui poser sur le sol. L’homme eut le droit à un petit coup de tête de remerciement.

 

       Rafael s’installa à table. Il se retrouva encerclé par les deux invités. Ils avaient dû faire exprès. Moira et Sara boudèrent un peu. Elles avaient bien tenté de s’installer près de leur frère, mais les deux nouveaux avaient été plus rapides. Le repas ne se passa pas en silence. Habituellement, Ludwig mettait l’ambiance, mais là avec les deux Oda, c’était encore pire. 

 

       Rafael écoutait en silence. Il se régalait aussi. Il n’avait plus mangé à sa faim depuis longtemps. Il se demandait même si son estomac tiendrait le choc. Son voisin s’exclama :

 

       — Ludwig, tu passes en troisième position pour la cuisine. C’est délicieux.

 

       — Ah ! Seulement troisième ?

 

       Michio avala une nouvelle boucher avant de répondre. 

 

       — Bah ! Oui. Tu as encore du chemin avant d’égaler papy Renko et de battre Sawako. 

 

       — Je crois que la barre est trop haute. Comment veux-tu que j’arrive à battre un jour ce chat sauvage ? Sa nourriture a autant de caractère que lui. 

 

       La conversation continue simplement, parlant de personnes non connues, mais dont les liens avec les personnes présentes devaient être très forts. Après le repas, Rei invita tout le monde à se détendre dans le salon pendant qu’Ashula et lui préparaient le café. Rafael lui préféra s’échapper vers sa chambre. 

       

       Il ne se sentait pas à l’aise avec tout ce monde. Arrivé dans sa chambre, il se laissa tomber sur le lit en soufflant. Haru, le chat, sauta également sur le lit. Il s’étira et il se mit en boule contre le ventre du garçon. Rafael se mit à le caresser. C’était si agréable.

 

       Un bruit vers la porte lui fit lever la tête. Il croisa des yeux sombres. L’arrivant pénétra dans la pièce sans attendre l’autorisation. Il regardait autour de lui.

 

       — La pièce n’était pas finie à ma dernière visite. Elle est chouette. 

 

       Michio s’installa sur lit. Il s’amusa à titiller le chat. Celui-ci tentait d’attaquer la main casse-pied. Rafael se sentit troublé à nouveau. Pourquoi se sentait-il intimider par ce garçon du même âge ? Il se souvient. Il jeta un coup d’œil au tableau du bateau pirate. 

 

       — Est-ce toi qui as fait le tableau ? 

 

       — Oui. Ton oncle me l’a demandé. 

 

       Rafael secoua la tête. 

 

       — Mais cela ne fait pas deux jours. 

 

       — Dès qu’il a su où vous trouvez, il a téléphoné pendant le trajet. Les chambres sont à l’origine des chambres pour les invités. Elles venaient juste d’être refaites à fond. Seule la tienne n’avait pas encore de tableau. Il nous a juste parlé un peu de toi, enfin le peu qu’il savait. Et voilà le résultat. 

 

       Michio montra les tableaux. 

 

       — Merci, ils sont très beaux. 

 

       — Avoue que tu préfères le mien ?

 

       Rafael se sentit ses joues chauffées. Heureusement, le garçon ne le regardait pas. Michio finit par se redresser. Il annonça :

 

       — Je te confie Haru. Prends-en grand soin, d’accord ?

 

       — Je vais faire de mon mieux. 

 

       Avant de sortir, Michio se retourna un instant. 

 

       — À la prochaine, Raffy.

 

       Alors que Michio descendait les escaliers en courant, il put entendre clairement un grognement. Il se mit à rire.

 

       — C’est Rafael mon prénom.