La nuit commençait à tomber, un groupe de jeunes de quinze à vingt ans environ se dirigèrent vers le parc à la limite de la ville. Il s’y rendait presque tous les week-ends. Les flics ne passaient jamais dans le coin. De toute façon, la plupart étaient corruptibles. Ce n’était vraiment pas un endroit où il faisait beau d’y vivre. 

 

       Comme d’autres individus anonymes, Rafael rejoignit le groupe en silence. Le gang de la ville voisine venait pour le combat mensuel. Lors de ces combats, les paris allaient bon train. Une façon comme une autre de se faire un peu d’argent, Rafael l’avait bien compris. 

 

       Rafael avait maintenant seize ans. Il se demandait souvent comment il avait survécu jusqu’à maintenant. Son père, Boris Blackwood, le frappait toujours autant, mais seulement quand il se trouvait présent. Actuellement, son père avait retrouvé du travail comme routier. Ainsi, pendant ses absences, Rafael pouvait souffler. 

 

       Le garçon se rendit vers la table pour parier. Il jeta juste un coup d’œil vers les adversaires. Il y avait deux hommes et deux femmes. Il les avait déjà vu combattre. C’était deux vraies lionnes en furie. Le genre a évité d’énerver si on tenait à la vie. L’une d’elles croisa son regard bleu. Elle lui adressa un regard intéressé. Rafael se détourna désintéressé. Pourtant, elle était très belle avec ses tatouages sur tout le corps et ses cheveux bleus. Mais depuis que son père l’avait vendu à l’âge de dix ans, il ne ressentait plus rien. Il avait continué à le vendre jusqu’au douze ans de Rafael, période où il retrouva du travail.

 

       Le garçon en avait été soulagé. Chaque fois, il vomissait à s’en faire mal. Chaque fois, il songeait au suicide. Heureusement, il tenait bon grâce à ses sœurs. Il n’était pas toujours agréable avec elle. Parfois, il les envoyait paitre sans douceur, mais il refusait de les abandonner. 

 

       Pourtant, le jour où son père trouva enfin du travail, Rafael avait été à deux doigts de passer à l’acte. Il était arrivé à la limite du supportable. Il s’était rendu sur le pont à la sortie de la ville. Minuit avait sonné. Plus un chat ne se trouvait dans les parages. Il avait passé, au-dessus, la rembarre. Il se mit à observer vers le bas où l’eau noire de la rivière. 

 

       Combien de suicide avait-elle vu depuis son existence ? Surement beaucoup trop ! Pourtant, même s’il voulait en finir, il hésitait. Il resta accrocher à fixer cette eau sans se décider. Une voix féminine le fit sursauter, il en avait même failli lâcher.

 

       — Bon, tu te décides à sauter ou pas ? Qu’on en finisse une bonne fois pour toutes ! s’exclama-t-elle.

 

       Elle s’était assise sur la rembarre. Avec le peu de lumière, Rafael avait pu la voir un peu. La femme semblait irréelle. Impossible de lui donner un âge non plus. Elle portait une perruque rouge vif coupé court. Elle formait une sorte de boule autour du visage d’un côté et une longue mèche de l’autre. En regardant mieux, la femme blanche de peau était habillée en cuir rouge. 

 

       Elle ne souriait pas. Son visage était inexpressif et son regard métallique donna un frisson de peur au garçon. Cette femme respirait le danger à plein nez. Avant même qu’il ne puisse agir, la femme lui attrapa le bras. Et en moins de temps pour le dire, il se retrouva en sécurité sur la route. Il l’observa un long moment. Pourquoi l’avoir sauvé ? Il n’y comprenait rien.

 

       — Ce n’est pas encore ton heure. 

 

       Elle s’approcha de lui. Rafael eut la gorge sèche. Elle se pencha sur lui. Il eut un geste de recul.

 

       — Ne mets plus ta vie en jeu, gamin. La mort est une facilité.

 

       Elle se redressa. Elle faisait marche arrière, quand Rafael lui demanda, d’une petite voix. Il gardait les yeux vers le sol. 

 

       — Pourquoi m’avoir sauvé ? 

 

       La femme leva les deux bras vers le ciel. Elle eut un drôle de rire, un peu effrayant.

 

       — Je n’ai rien fait, mon petit Rafael. Tu as juste choisi de vivre. 

 

       Le garçon sursauta. Comment connaissait-elle son prénom ? Il releva les yeux, mais il eut beau chercher, la femme rouge avait disparu. Encore sous le choc de cette rencontre, il était rentré chez lui. Moira et Sara l’attendaient. Elles lui sautèrent au cou, en pleure. À partir de ce jour, le mot suicide fut banni de son vocabulaire.

 

       Un raclement de gorge fit revenir le garçon au présent. Il jeta un coup d’œil au tableau de combat. Il se décida à parier sur deux combattants. Le premier sur un type basané dont le visage était toujours caché d’un masque de cuir. Et pour le second, il paria sur la nana aux cheveux bleus.

 

       Ensuite, il s’installa à l’écart. Il ne voulait pas se mêler à aucun groupe. Il s’appuya contre le tronc d’un arbre. Il se mit à regarder les combats. Il n’était pas friand de ce genre de spectacle. Mais, cela rapportait plutôt pas mal. C’était quand même très violent, car ils y allaient également avec des battes de base-ball.

 

       Rafael sentit un frisson de terreur quand il vit l’adversaire féminin de la fille aux bleus. Cette femme, aux muscles disproportionnés, jouait avec un fouet. Cet engin, il se souviendrait toujours de sa morsure sur la peau. Pour éviter d’observer la scène, il regarda autour de lui. C’est ainsi qu’il les vit. Il fronça les sourcils.

 

       Il soupira. Il allait avoir des ennuis. Il les avait croisés le mois dernier également. Il avait senti leur regard haineux, mais plein d’envie quand il avait empoché ses gains. Ils avaient suivi un autre gars, mais cette fois-ci, il semblerait que le garçon était leur proie.

 

       Calmement, Rafael se rapprocha de la table des parieurs. Il y resta tout le temps des matchs. Des ovations se firent entendre. La fille aux cheveux bleus avait réussi un exploit. Son adversaire se trouvait à ses pieds, sonnés. 

 

       Comme les combats semblaient terminés dans la joie et la bonne humeur. Tout un groupe se rapprocha de la table pour empocher leurs gains. Rafael fut le premier servi. Il salua l’homme rapidement. Puis, sans demander son reste, il s’échappa. À peine, venait-il mettre un pied hors du parc qu’il entendit des bruits de course. Il jeta un coup d’œil. Il vit les deux hommes louches foncer vers lui. Rafael ne demanda pas son reste. Il se mit lui aussi à courir comme si le diable se trouvait à ses trousses. 

 

       Il connaissait sa ville par cœur maintenant. Ces hommes auront bien du mal à pourchasser. Il les fit courir dans les ruelles. Mais, c’était de vrais pots de colle. Il commençait à souffrir et à perdre du souffle. Mais, il arriverait à les semer. Il tourna sur la droite, sur la gauche. Il prit une toute petite ruelle. Il fonça en ligne droite pendant un long moment. Il faisait exprès de faire tomber les poubelles pour y mettre des obstacles. 

 

       D’ailleurs, il entendit l’un d’eux l’injurier quand il se prit les pieds dans l’une d’elles. Rafael serra les dents à s’en faire mal. Il accéléra la cadence. Il reprit des petites ruelles plus sombres. Il n’aimait pas vraiment passer à ses endroits, car un couteau pouvait apparaitre comme par magie. 

 

       Il passa le premier sans problème, mais dans le deuxième, il se fit happer  par une main manucurée d’un rouge vive. Elle le tira violemment pour l’éjecter dans une petite pièce. Elle referma la porte. Afin d’empêcher le garçon de dire quoi que ce soit, la femme se serra contre lui tout en posant une main sur sa bouche. 

 

       Rafael tentait de calmer son cœur. Une terreur sans nom le tenaillait. Pourtant la femme, il la reconnaissait. C’était la femme en rouge. D’ailleurs, elle n’avait pas changé d’un pouce. Dehors, il entendit la voix des deux hommes, puis de plus en plus loin. La femme le relâcha. Elle s’éloigna d’elle-même. Son visage ne montrait toujours aucune expression. Elle avait quelques centimètres de plus que le garçon. 

 

       — Eh bien ! Petit Rafael, il semblerait que tu aies eu quelques ennuis. 

 

       Le garçon se troubla. Il voulait être ailleurs. La femme en rouge le détailla de la tête aux pieds de son regard métallique. 

 

       — Comment connaissez-vous mon prénom ?

 

       La femme posa un doigt manucuré sur ses lèvres tout aussi rouges. Un semblant de sourire apparut. Il ne donnait aucune chaleur. 

 

       — Je le sais, c’est tout. Je sais tout de toi d’ailleurs. Mais, tu ne devrais pas t’inquiéter pour ce détail. Je te conseillerais juste de rentrer chez toi. Ton destin est en voie de changer définitivement ou pas. Ce sera ton propre choix. 

 

       Elle ouvrit la porte pour le laisser sortir. Rafael ne demanda pas son reste. Il voulait fuir le plus loin possible, mais il se retient un instant. 

 

       — Qui êtes-vous ?

 

       La femme haussa les épaules.

 

       — Je suis le diable. Tu peux m’appeler Red’Line. Je le trouve plutôt en harmonie avec mon moi actuel.

 

       Sans plus faire cas du garçon, la femme en rouge se dirigea dans la direction où les poursuivants avaient disparu. Rafael hésita un moment avant de tourner les talons. Il reprit la route au pas de course. Que voulait-elle dire par son destin ? Cette femme était des plus étranges. Elle se traitait de diable. Il voulait bien le croire. Elle respirait le mal pourtant elle l’avait aidé. Pourquoi ?

 

       Heureusement, il ne revit pas les deux hommes. Il en fut soulagé. Il prit alors la direction de chez lui. Il devait se dépêcher avant que Moira et Sara ne se rendent compte de son absence prolongée. 

 

       Red’Line stoppa à la lisière de la ruelle. Elle jeta un coup d’œil vers le garçon roux. Pourquoi l’avait-elle à nouveau aidé ? Déjà la première fois, elle s’était surprise par son geste et maintenant rebelote. Elle soupira. Est-ce que l’âge lui faisait perdre la raison ? Ou bien est-ce le souvenir de Samira et Hannah, ces deux filles qu’elle avait considérées comme siennes ? Elle avait tué des centaines de personnes surtout des adolescents à une période de sa vie. Pourquoi changeait-elle ? Était-ce un bien ? Quoiqu’elle fasse, elle ne pourrait être excusée de tout le mal qu’elle avait causé. 

 

       Les deux poursuivants de Rafael refaisaient surface. Ils avaient fait demi-tour. Ils virent la femme. Leurs regards lubriques se mirent à briller. Red’Line eut un sourire mauvais. Ces hommes lui serviraient à se défouler. Il ne fallait qu’elle perde la main. Comment pourrait-elle un jour pouvoir venger la mort de ses poupées ? Le lendemain, le journal de la ville parlerait surement du double meurtre.

 

       Rafael arrivait au tournant quand il aperçut la lumière bleue. Que faisaient les gendarmes chez lui ? Il courut comme un dératé. Était-il arrivé quelque chose à ses sœurs ? Des hommes en uniforme l’interpellèrent, mais le garçon ne les écouta pas. Il fonça vers la porte d’entrée. Il l’ouvrit avec fracas faisant sursauter les trois adultes se trouvant dans la pièce. 

 

       Ses sœurs, installées, sur le canapé, levèrent les yeux vers leur frère. Elles furent soulagées de l’apercevoir. Le gendarme présent se tourna vers le garçon. Il le toisa un moment. Puis, il demanda :

 

       — Es-tu Rafael Blackwood ? 

 

       Le garçon toisa l’homme. Il respira comme un bœuf. Cet homme ne lui inspirait pas le moins du monde le respect. L’autre personne était une femme sèche entre les deux âges. Elle l’observait avec mépris. La troisième personne était juste une subordonnée. Pour répondre, le garçon hocha juste la tête. 

 

       — Nous allons devoir t’interroger pendant que madame Berzoc emmène tes sœurs dans une famille d’accueil.

 

       Rafael fronça les sourcils. C’était quoi ces conneries ? Il contourna les trois adultes pour rejoindre ses sœurs. Sara se leva rapidement. Elle se jeta dans les bras de son frère. Celui-ci se tendit. Il aimait ses sœurs, mais il ne supportait pas leur toucher.

 

       — Il en est hors de question ! Mes sœurs resteront ici présentes. Pourquoi voulez-vous m’interroger d’abord ? 

 

       — Ne fais pas l’enfant. Tes sœurs seront en sécurité. 

 

       Rafael jeta un regard haineux vers la femme. Il serra les dents. Il allait répliquer quand la porte s’ouvrit à nouveau avec fracas. Le gendarme ulcéré se tourna à nouveau vers celle-ci. Il resta saisi un instant. Son regard se porta sur l’arrivant, puis sur le garçon derrière lui. Rafael aperçut alors les trois nouvelles têtes. L’une d’elles lui ressemblait tellement qu’il avait l’impression de se voir dans une glace. La seule différence c’est que le nouvel arrivant avait les yeux vert clair et la couleur des cheveux. Il était tout aussi roux, mais d’un roux caramel par rapport à ceux de Rafael plus flamboyant. 

 

       Près de cet homme se trouvaient deux hommes. L’un était grand, mince, les cheveux bruns, l’autre tout aussi grand, bien bâti. Il avait une tignasse blonde et des yeux bleus. Les joues mal rasées lui donnaient un air assez féroce. D’ailleurs, il observait l’assistance sociale avec mépris. Celle-ci ne savait plus où se mettre. Elle les reconnaissait, enfin surtout le grand blond. Elle avait déjà eu affaire avec lui dans le passé.

 

       — Berzoc ? Êtes-vous encore venu foutre votre merde dans une famille ?

 

       La femme n’en menait pas large. Elle répondit d’une voix un peu fluette.

 

       — Je ne fais que mon travail, Facter.

 

       — Oh ! Je n’en doute pas, mais contrairement à vos collègues, vous jouissez de détruire des familles.

 

       — Comment osez-vous ?

 

       — Ça suffit ! cria le gendarme. Puis-je savoir qui vous êtes ? 

 

       L’homme ressemblant à Rafael s’avança. Il remit un document au gendarme. Celui-ci lut en silence. Plus, il lisait, plus il serrait les dents. Comment ces hommes avaient-ils fait pour avoir ce document aussi rapidement ? Blackwood avait été arrêté seulement quelques heures plus tôt. Ces hommes auraient dû avoir ce document officiel bien plus tard, voir jamais d’ailleurs. D’une voix atone, il annonça :

 

       — Berzoc, vous pouvez disposer. L’inspecteur Grandier, ici présent, a récupéré la garde des enfants Blackwood.

 

       — Quoi ? C’est impossible ! 

 

       Le gendarme lui remit la lettre. Berzoc blanchit à vue d’œil. Elle jeta un regard haineux vers le grand blond. Celui-ci lui adressa un sourire, amusé de sa déconfiture. Elle tourna les talons. 

 

       — Bon, je veux bien croire que vous avez la garde de ses enfants, inspecteur Grandier. Mais, j’ai besoin de discuter avec le garçon. 

 

       Manu Grandier croisa les bras. Il fusilla le gendarme. Luka s’approcha. Il adressa un sourire peu aimable à l’homme. 

 

       — Vous n’êtes pas autorisé à lui poser des questions. D’ailleurs que voulez-vous qu’il vous dise ? Son père a été arrêté en Italie.

 

       — Ne soyez pas stupide ! Il pourrait connaitre les secrets de son père. 

 

       Rafael observait le groupe sans rien comprendre. Red’Line lui avait dit que son destin changerait cette nuit. Est-ce que ces hommes en étaient la cause ? Il entendit tout de même la dernière phrase du gendarme. Il laissa échapper :

 

       — Vous êtes débile ou quoi !

 

       Le regard du gendarme s’assombrit. Il allait se mettre en colère. Tout ce petit monde allait l’accompagner à la gendarmerie. Dans son terrain, ils feront moins le malin. Mais, le grand blond répliqua :

 

       — Réfléchissez Hernandez ! Blackwood se servait de son fils comme d’un punchingball. Vous croyez réellement qu’il lui dirait ses petits secrets. 

 

       Manu laissa ses amis s’occuper des gendarmes. Il s’approcha des trois enfants de sa sœur. Ceux-ci le regardaient avec un regard effrayer sauf celui du garçon qui le défiait. Quand Shin lui avait annoncé avoir enfin retrouvé la trace de Ludivine. Manu avait eu une envie soudaine de sauter de joie, mais ce fut de courte durée. Sa sœur avait trouvé la mort dans un accident, huit ans auparavant.

 

       En approfondissant la recherche plus loin, Manu apprit que sa sœur s’était mariée avec un type du nom de Boris Blackwood. Shin avait repensé à ses recherches faites sur Adam Bouvier. Le nom de Blackwood lui disait quelque chose. Cet homme avait travaillé dans la même entreprise que Bouvier. Et en fouillant encore plus, il rencontra l’homme s’occupant de l’enquête sur le décès de Bouvier. Celui-ci avait toujours pensé que la mort de l’homme n’était pas accidentelle, mais il n’avait pas eu assez de preuve pour confirmer sa thèse.

 

       Du moment que le nom de Blackwood fit son apparition, il fut plus facile pour mettre la main sur lui. De plus, grâce à Borghèse qui travaillait avec la police italienne au sujet de la drogue du dragon, Shin put apprendre l’arrestation de Boris Blackwood. Ensuite, il avait laissé la place à Erwan. Celui-ci donna juste quelques coups de fil. Même pas une heure plus tard, les trois hommes ne purent se mettre en route. Ils s’arrêtèrent juste le temps de récupérer le papier. 

 

       Nathaniel lui n’avouera pas à ce maudit gendarme qu’ils avaient dû faire des excès de vitesse pour arriver dans les temps. Il jeta un coup d’œil vers les trois gosses. Il se sentait fier de son boulot. Il pouvait se jeter des fleurs de temps à autre. Combien d’années leur avait-il fallu pour les retrouver ? 

 

       — Je suis Manu Grandier. Je suis le frère aîné de votre mère. Votre père vint d’être arrêté. À partir d’aujourd’hui, vous êtes sous ma responsabilité. 

 

       — Pourquoi maintenant ? demanda, un peu hargneusement, Rafael.

 

       Manu le regarda droit dans les yeux. Le garçon avait hérité les yeux de son père. Rafael n’était pas le fils de Boris Blackwood, mais celui d’Adam Bouvier. 

 

       — Quand je me trouvais à l’université, mes parents ont mis Ludivine à la porte. Depuis ce jour, je la recherche. Mais, c’est comme si elle ne voulait pas être trouvée.

 

       Rafael se perdit dans les pensées. Il finit par dire :

 

       — Qu’allons-nous devenir ? Allez-vous nous séparer comme cette femme voulait le faire ?

 

       — Pour le moment, vous allez faire vos valises. Nous allons dormir à l’hôtel. Ensuite, nous nous rendrons dans la ville où j’habite depuis de nombreuses années. J’espère que vous vous plairez. Ne vous inquiétez pas, je ne vous séparerais jamais. 

       

       Moira et Sara se regardèrent un instant. Puis, d’un commun accord, elles coururent vers leur chambre. L’homme ressemblait à leur frère. Il ne pouvait pas être mauvais. Manu jeta un coup d’œil vers Rafael. Celui-ci ne savait pas comment agir. Il serrait les poings. 

 

       — Prend ton temps, Rafael. Je ne te forcerais pas.

 

       Le garçon leva les yeux. Il observa en silence les trois hommes. Les gendarmes avaient disparu. Il sentait un trouble au fond de lui. Il se souvient à nouveau des paroles de la femme rouge. « Ce sera ton propre choix ». Rafael finit par réagir. Il se dirigea vers sa chambre. Il sortit le cadre sous l’oreiller. Puis, il retourna dans le salon. 

 

       — Je n’ai besoin de rien d’autre. Il n’y a rien que je veux garder de cette maison de malheur. 

 

       Manu se rapprocha de son neveu. Il le dépassait de quelques centimètres. Il posa une main sur la tête. Rafael se raidit un peu.

 

       — Tu as raison. Laissons le passé en arrière, regardons le présent et l’avenir maintenant. 

 

       Les deux jeunes filles arrivèrent également les mains vides. Enfin presque vide, Sara tenait une petite poupée en tissus, très abimés. Moira avait juste enfilé une veste vert kaki, raccommodée de partout. Manu les reconnut. La poupée, il l’avait offerte à Ludivine pour sept ans. Et la veste, c’était la sienne à l’origine. Sa sœur la lui piquait sans arrêt quand il revenait de l’université. Il avait fini par la lui laisser.

 

       Manu cligna des yeux plusieurs fois afin d’éloigner les larmes. Il n’avait pas eu le temps de faire le deuil de sa sœur. Il inspira un bon coup avant de prendre la parole d’une voix un peu tremblante. 

 

       — Allons-y. Il faut bien se reposer. La route sera longue demain.

 

       Le dernier à sortir fut Rafael. Il n’arrivait pas encore à croire que son destin changerait une fois qu’il franchirait la porte. N’allait-il pas se réveiller par les coups de son père comme il lui arrivait de faire ? Était-il sauvé ? Où était-ce un piège ? 

 

       Avec le cœur battant la chamade, il se décida enfin à franchir la porte. La lune lui montra ses sœurs assises à l’arrière d’une Mégane grise métallisée. Son oncle l’attendait près d’une autre voiture du même genre. Il s’en approcha un peu avec appréhension. 

 

       — Si tu t’inquiètes, tu peux monter avec tes sœurs. 

 

       Le garçon hésita un instant. Et puis, il se traita d’imbécile. Pourquoi avoir peur maintenant ? Si son destin devait changer, et bien tant mieux ou bien tant pis. Il devait faire comme son oncle avait dit. Le passé était le passé, à lui le présent. Rafael ouvrit la portière et il s’installa. 

 

       — On pourra partir quand tu attacheras ta ceinture. 

 

       Rafael jeta un coup d’œil à son oncle. Le garçon soupira. Ça commençait bien. Il obéit à l’ordre. Aussitôt, Manu démarra. Il se mit à suivre la première voiture. 

 

       — Aviez-vous peur de vous perdre pour les laisser passer devant ?

 

       Manu eut un léger sourire. Son neveu ne serait pas docile. Cela montrait juste qu’il avait du caractère et que Blackwood ne l’avait pas détruit. 

 

       — Non, j’ai pensé que tu serais rassuré d’avoir tes sœurs en visuelles.

 

       Rafael se mit à rougir. Il se renfrogna dans son siège. Il se fichait royalement de ses sœurs.