Prologue

 

         La nuit venait de tomber, un silence inhabituel régnait sur le quartier marchand de cette ville aux aires triste et lugubre. La guerre régnait en maître dans le pays. Les habitants vivaient continuellement avec la peur aux ventres. 

 

         Mais malgré les combats continus et violents, ce quartier était toujours animé surtout à la nuit tombée. C’était le moment où plus rien n’existait et où les prostitués travaillaient également. Mais ce soir-là, le silence régnait en maître. 

 

Les habitants se trouvaient calfeutrer chez eux serrant dans leur bras leurs enfants. Les maris tremblaient de peur, mais certains tenaient fermement leurs armes rudimentaires afin de protéger comme ils le pouvaient les êtres qu’ils aimaient. 

 

Que se passait-il ? La guerre avait-elle atteint cette petite ville ? Pourquoi des hommes armés jusqu’aux dents et camouflés dans leurs uniformes se déplaçaient-ils le plus silencieusement possible ? Ils se dirigeaient précisément sur un immeuble qui avait vu de meilleurs jours. 

 

Les habitants connaissaient ce bâtiment. C’était un petit hôtel que la plupart des prostitués utilisés. Mais ce soir-là, toutes les lumières de l’hôtel étaient éteintes comme si personne ne s’y trouvait. Le propriétaire s’était réfugié chez le voisin le plus proche sous l’ordre d’un militaire. 

 

Enfin, il supposait que c’était bel et bien un militaire par rapport à leur façon de parler et de bouger. Mais, un doute le tenaillait, car il savait également pourquoi ils étaient là. Ils étaient à la recherche de deux femmes avec deux bébés.

 

Le militaire lui avait posé quelques questions concernant les deux femmes. Il leur avait dit tout ce qu’il savait, car il tenait à sa vie et celle de sa famille. Il avait juste omis de signaler que les jeunes femmes n’étaient pas deux, mais trois et que celle-ci était assez effrayante. Il l’avait déjà vu à l’œuvre en se débarrassant de clients désagréables qui ennuyaient ses jeunes amies.

 

Il savait aussi qu’elle les attendait patiemment avec un sourire et un regard terrifiant et meurtrier. Il ne signala pas non plus qu’il avait aidé ces trois réfugiés en leur donnant toutes ses économies afin qu’elles puissent s’échapper. Pourquoi l’aurait-il fait ? Ces hommes ne vivraient pas assez longtemps de toute façon. 

 

Certes, ces militaires pourraient lancer une bombe sur le bâtiment et ce serait vite réglé, mais ils étaient là aussi pour récupérer les deux enfants en vie. Leurs conceptions avaient couté une véritable fortune. Ils étaient donc des objets de trop grande valeur à ne pas perdre. 

 

Un des hommes en uniforme s’approcha le plus près de la maison suivait de près par plusieurs autres. D’un geste, il ordonna l’assaut. Dans chaque maison, les enfants pleuraient, hurlaient de terreur dès qu’ils commencèrent à entendre les bruits de détonations, les hurlements de rage, de douleur. Ils se serraient fortement dans les bras de leurs parents qui tremblaient eux même. 

 

Dans le bâtiment sombre, une femme blonde, mince d’une quarantaine d’années, habillée d’un pantalon sombre et d’un simple haut noir se tenait dans un coin hors vue, serrant un poignard déjà recouvert de sang frais. Son regard bleu — gris brillait d’un éclat proche de la folie. 

 

Ces hommes allaient bientôt regretter amèrement d’avoir fait la rencontre de celle que les journaux appelaient la vampire quelques années plus tôt lorsqu’elle avait tué en vidant de leurs sangs plusieurs jeunes garçons et de filles que son père avait alors désignées. 

 

Elle entendait les pas de l’un d’eux approchés. Ces imbéciles pensaient réellement qu’ils ne faisaient aucun bruit. La femme agit rapidement dans un geste violent et précis. La lame s’enfonça dans la gorge de l’homme qui s’écroula avec bruit de gargouillis. Sans attendre, elle bougea rapidement pour se mettre dans un autre abri.

 

Elle avait pris soin tout de même de récupérer les armes et les munitions du mort. Elle recommença au début en tuant camouflé et silencieusement pour enfin se montrer face à eux. Recouverte de sang de leur compagnon, elle les toisait d’un regard froid et meurtrier. 

 

Elle leur souriait comme si elle jubilait de leur insignifiante vie. Elle tenait toujours son poignard dans une main et une arme dans l’autre. Les trois hommes qui restaient la mire en joue et tirèrent.

 

La femme se mit à crier comme une damnée et fonça sur eux. Les hommes reculèrent effrayer. Cette femme ne devait pas être normale. Pourquoi les balles ne la touchaient-elles pas ? Comment pouvait-elle les éviter avec autant de facilité ? Ce n’était en rien une humaine, c’était un monstre. Leur peur soudaine leur fut fatale. Elle tira un premier tir qui atteignit le crâne de l’un d’eux. Un autre se fit trancher la gorge et le dernier tomba à genoux devant elle la suppliant de le laisser vivre.

 

— Pathétique, laissa-t-elle échapper avant de tirer une autre balle en pleine tête. 

 

Elle laissa tomber l’arme sur le cadavre. Elle inspira un bon coup et leva les yeux vers le plafond. Elle ferma les yeux et poussa un hurlement de libération. Toute sa rage, toute sa haine passa à travers ce son crissant les tympans de tous ceux qui l’entendirent. Puis, le silence se fit de nouveau entendre. 

 

Elle rangea son poignard dans son fourreau et le remit à sa place habituelle, à sa hanche. Puis, elle tourna les talons vers le sous-sol dont la porte secrète se trouvait dans la cuisine. Elle descendit. Elle pouvait entendre les pleurs d’une femme.

 

Elle ouvrit la porte qui grinçât légèrement. Elle apercevait le corps mince et fragile d’une jeune adolescente recroquevillée devant le corps sans vie de sa meilleure amie. Si seulement, elle lui avait obéi sur-le-champ cette dernière serait encore en vie. Mais non, celle-ci avait joué les rebelles et voilà où cela l’avait mené. 

 

La femme blonde d’une quarantaine d’années secoua la tête. Son visage ne montrait en rien son serrement au cœur. Elle avait appris depuis longtemps à cacher ses émotions quand il le fallait. Mais la mort de la jeune Hannah la touchait plus qu’elle ne voulait le laisser paraitre.

 

Ces deux adolescentes étaient pour elle comme ses enfants. Elle avait appris à les aimer alors qu’elle se croyait dépourvue de ce sentiment de faiblesse. Enfin, c’était le leitmotiv de son père. L’amour n’était rien d’autre qu’une émotion à détruire, car il n’apportait rien de bon. Il rendait les gens faibles et dépendants. Quelques années plus tôt, elle avait compris son erreur en côtoyant certains jeunes qu’elle avait pour mission d’abattre. 

 

Pour se venger, elle avait abattu son cher père qui n’avait pas hésité à vouloir l’assassiner. Elle lui avait prouvé son amour pour lui en plantant son poignard. Grâce à cela, elle avait enfin trouvé la paix. 

 

Bon certes, une paix éphémère, mais tellement agréable. Son regard se posa sur la gauche. Deux bébés dormaient à poings fermés, emmitouflés dans une couverture. Elle n’aimait pas les gosses. Ça ne faisait que pleurer, mais ces deux petits étaient différents. Depuis leur fuite, ils ne pleuraient jamais. Ils savaient se faire comprendre quand ils avaient faim, mais toujours en silence. 

 

Que leur avait fait cet homme ? Pourquoi les avoir créés ? Pourquoi avait-il précisément choisi l’ADN de ces deux hommes ? Qu’est-ce qu’ils avaient pour autant fasciné cet homme ? Elle les connaissait : l’un de nom ; l’autre pour l’avoir côtoyait un peu. Après tout, elle avait eu la charge de tuer son fils adoptif de cet homme. Elle ne pouvait nier qu’elle avait apprécié ce garçon pour sa volonté de vivre. Il n’avait pas baissé la tête, il n’avait pas supplié. Il avait dit ce qu’il avait sur le cœur sans peur. 

 

Dans un sens, elle était assez contente de savoir qu’il était toujours en vie. La femme blonde se secoua un bon coup. Elle s’approcha de la jeune fille. Elle lui posa une main sur l’épaule. Celle-ci leva ses yeux noirs, humides vers la femme. 

 

— Samira, nous devons partir. Il peut nous envoyer d’autres hommes de main. 

 

— Nous ne pouvons pas la laisser là, Saphira. 

 

— Nous n’avons pas le choix. Vous avez choisi de sauver ses enfants alors assume.

 

— Mais comment vais-je faire sans Hannah ? Je n’aurais pas la force de nourrir les deux.

 

— Choisit maintenant ! Soit tu prends les deux, soit tu en laisses un et je le tue. Il est hors de question de le laisser à ce bâtard. 

 

Saphira s’approcha des bébés réveillés. Elle pouvait sentir leur regard sur elle. Elle sortit le poignard et fit le geste de l’enlever du fourreau. Un cri retentit et la jeune Samira se mit devant. Elle pleurait de rage et bafouillait, mais elle avait le regard déterminé. 

 

— Non pas ça ! Même s’ils ont été conçus de la pire des façons, ce sont nos bébés à Hannah et moi. Il est hors de question que l’un d’eux meurt. 

 

— Alors, tu devras te battre pour eux. Je t’aiderais comme je le peux et à ma façon. Mais, je ne sais pas si nous arriverons à survivre. 

 

La femme blonde rangea son arme. La jeune Samira se jeta dans les bras de celle-ci. Saphira se raidit. Elle n’avait pas l’habitude de ce genre d’affection. 

 

— Saphira, jamais je n’aurais assez de mots pour tout ce que tu as fait pour nous, pauvres orphelines que nous sommes. Je sais que si je meurs, mon souvenir et celui de Hannah seront gravés dans ta mémoire. Une personne dans ce bas monde pourrie se souviendra de nous. 

 

Saphira leva une main et la posa sur les cheveux noirs de l’adolescente.

 

— Mouais, des chieuses de première. Prends les gosses, on se barre. 

 

Sans plus un mot, Samira attrapa les bébés et les serra contre elle. Elle avait appris à les aimer ces petits êtres sans défense. Elle jeta un regard vers la femme blonde. Celle-ci se tenait agenouillée devant le corps sans vie d’Hannah. Saphira caressa la joue froide avant de fermer à jamais les yeux de la jeune fille brune.

 

— Adieux Hannah. Que ton âme trouve enfin la paix qu’elle mérite.

Puis sans un autre mot ou regard, elle sortit suivi de près par l’adolescente. Elles disparurent dans la nuit froide en laissant une seule phrase pour un enfoiré. 

 

« Va te faire foutre en enfer ! Un jour, tu goutteras à ma lame. »