Chapitre 34

                 Les vacances d’avril venaient tout juste d’arriver avec le beau temps. Il faisait tellement agréable que Rei eut une irrésistible envie de se rendre à la plage. Ludwig accéda à son envie et invita leurs amis à venir également. Moira et Sara ne tenaient plus en place mettant à rude épreuve les nerfs de Manu. Ashula s’amusait à le taquiner.

                 Rafael refusa l’invitation. Manu en fut un peu peiné et le jeune homme s’en rendit compte. Il s’excusa de sa maladresse. Il ne pouvait pas aller avec eux pour la bonne raison que Carline l’avait invité en premier. Son oncle fut rassuré. Le garçon ne les évitait donc pas à nouveau.

                 Pour Ludwig, Rafael avait beaucoup évolué depuis janvier. Il avait fini par lâcher sa carapace de dur à cuire et de rebelle. Il écoutait plus facilement les conseils sans se rebeller à la moindre occasion. Et puis, il acceptait de laisser ses sœurs seules avec eux en toute confiance. C’était un grand pas.

                 Quand tout le monde partit, Rafael se sentit un peu abandonner seul dans la grande maison. Mais, il ne s’attarda pas sur ce sentiment un peu nouveau pour lui. Il préféra se dépêcher à se rendre au Manoir des Oda. Tout le long du trajet, il ne put empêcher son esprit de s’évader sur son passé depuis la mort de sa mère. Parfois, il se demandait comment il avait pu réussir à rester en vie avec les coups de son père et tout le reste.

                 Quand il arriva devant la cour des Oda, il se sentit à nouveau très petit. Il fallait quand même avouer que la demeure immense était plutôt impressionnant pourtant un sentiment de sécurité et bien être régnait également sur les lieux. Il entendit des miaulements. Il jeta son regard vers les voitures garées. Il y aperçut une ribambelle de chats en train de faire leurs siestes sans la moindre gêne sur les véhicules.

                 Dans un sens, ce spectacle était plutôt rassurant. Il finit par se diriger vers la porte grande ouverte. Cela le fit sourire. C’était bien le genre des propriétaires de tout laisser ouvert. Il entendit les rires provenant du salon. Il hésita un instant avant de pénétrer directement à l’intérieur. Ashula lui avait raconté qu’il ne servait à rien de sonner, personne ne répondait.

                 Il jeta un coup d’œil à la cuisine. Il y aperçut le grand-père de Carline. Celui-ci se tourna en sentant une présence. Renko lui adressa un sourire de bienvenue. Il l’invita à le rejoindre.

— Comment vas-tu Rafael ?

— En pleine forme. Vous avez de la visite.

— Oui. Mon frère Youji et Mili sont présent, tout comme Léon et Hans.

                 Renko déposa une tasse de café devant le jeune homme, sans lait et sans sucre. Le garçon lui jeta un coup d’œil surpris.

— Carline m’a vendu la mèche. Rafael aime le café sans sucre et lait.

— Je me demande où elle l’a su.

— Tu pourras lui poser la question quand tu la trouveras. Je l’ai vu monter avec son chat Naru dans les bras.

                 Le jeune homme hocha la tête tout en dégustant le café. Il resta avec le grand-père de Carlin un petit moment en discutant de tout et de rien. Puis, le jeune homme se décida à partir à la recherche de la demoiselle. Elle l’invitait et madame ne venait pas l’accueillir.

                 Il monta les escaliers et il hésita un long moment. Elle pouvait être partout dans cette immense demeure, mais il se souvient que la pièce favorite de la demoiselle était la salle de musique qui se trouvait encore un étage plus haut. Alors, sans plus réfléchir, il s’y rendit.

                 La première chose qu’il entendit fut la musique. C’était du violon très envoutant et dynamique. Il ouvrit légèrement la porte et il eut l’impression de voir évoluer dans toute la pièce un ange vêtu de blanc. La jeune fille aux cheveux longs détachés tournoyait au son de la musique.

                 Toujours captivé, Rafael ne bougeait pas. Il la regardait danser puis la musique changea. C’était toujours du violon, mais le son donnait envie de voler, de s’épanouir. Alors, sans plus rien penser, il pénétra dans la pièce et s’approcha de la danseuse. La jeune fille eut juste un temps d’arrêt. Rafael posa une main sur la taille et serra l’autre main avec celle de la jeune fille.

                 Carline lui adressa un sourire, le garçon le lui rendit. Ils se regardaient droit dans les yeux comme captivés, puis quand les notes se firent plus vives, plus dynamiques, leurs corps se mirent à bouger à l’unisson.

                 La jeune fille, surprise, se laissa mener dans une sorte de valse endiablée dont chaque pas les menait à travers toute la pièce avec une certaine précision. Carline rayonnait, elle venait de trouver une nouvelle facette de Rafael. Alors, elle laissa échapper un petit rire et elle tournoya avec plaisir.

                 Parfois, la musique était plus douce pour les reposer. Leur regard ne se quittait pas une seule fois. La jeune fille se laissait mener avec confiance. Elle fermait de temps à autre les yeux pour ressentir encore plus de plaisir. Puis, la musique repartait de plus belle et c’était reparti pour un tour. Ils tournoyaient et tournoyaient indéfiniment.

                 Quand la musique s’arrêta nette, elle les laissa à bout de souffle comme après un baiser torride. Carline réagit la première en sautant dans les bras de Rafael tout en riant. Ils tombèrent sur le sol. La jeune fille en califourchon sur le garçon l’observait amuser.

— Tu ne tiens plus sur tes jambes, Raffy ?

                 Le jeune homme se redressa légèrement sans chercher à sortir la fille de ses jambes. Au contraire, il posa ses mains sur la taille fine comme pour l’empêcher de se sauver. Il gardait toujours le silence. Il restait captivé par le visage en face de lui. Carline pencha la tête sur le côté, un sourire affiché sur les lèvres.

                 Rafael leva une main et caressa d’un doigt léger la joue douce de la jeune fille. Carline frissonna au contact. Il passa sa main derrière la tête et l’amena plus près de lui. Leurs lèvres finirent par se rencontrer et leur souffle s’unit pour un long, très long baiser. Carline jeta ses bras autour du cou du garçon.

                 Les mains du jeune homme s’évadèrent sur son corps. Elle ne chercha pas le moins du monde à l’empêcher. Elle voulait s’unir à lui de toutes ses forces. Rafael avait changé les positions. Il l’avait allongé avec une telle douceur et maintenant, ses lèvres et ses mains s’aventuraient sur le corps nu sans la moindre pudeur ou gêne. Carline l’invitait plutôt à continuer avec une certaine insistance.

                 Elle râla juste quand elle perdit sa chaleur quelques minutes quand le jeune homme se redressa un instant pour fouiller sa poche de pantalon. Puis, il revint et Carline se réchauffa aussitôt à son contact. À cet instant, ils reprirent une nouvelle danse bien différente de celle auparavant, mais qui fut tout autant émouvante, fascinante et délicieuse.

                 Quelque temps plus tard, assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur, Rafael tenait la jeune fille dans ses bras. Elle avait pris le temps de remettre sa robe à voile blanc. Elle avait enfoui son visage contre la poitrine du jeune homme afin de cacher ses joues rosées. Et puis, elle s’y sentait bien et sereine. Elle pouvait sentir les lèvres de son amant sur son crâne. Elle laissa échapper :

— Je t’aime Rafael.

                 Le jeune homme ne dit rien, mais elle sentit les bras se resserrer un peu plus. Elle sourit. Elle bougea légèrement pour lever le visage vers lui.

— Tu n’as pas l’air surpris.

                 Rafael baissa son regard vers ceux d’un noir abyssal. Il repoussa d’un doigt une mèche de cheveux noirs devant les yeux de la jeune fille.

— Je n’ai pas besoin de l’être. Tu ne te serais pas donné si tu ne ressentais rien à mon égard, Lily.

                 Elle adorait quand il l’appelait avec son surnom. C’était toujours sur un ton doux et vibrant quand il le disait.

— Tu finis par bien me connaitre. Alors que tu es toujours une énigme pour moi, Raffy.

— Pff ! Tu ne peux pas m’appeler Rafael. J’ai toujours l’impression que tu te moques de moi quand tu m’appelles Raffy.

— Bah ! Ça peut arriver que je le dise pour m’amuser, car tu te rebiffes toujours, c’est drôle.

— Et tu avoues en plus.

                 Carline se mit à rire et frotta son visage contre la poitrine du jeune homme.

— C’est beaucoup mieux d’être honnête. Et tu es le genre à détester le mensonge.

— Tu vois que finalement tu me connais aussi. Je ne cache rien et je suis juste un garçon normal qui n’a pas eu beaucoup de chance enfant.

                 Carline se redressa un peu plus et déposa un baiser sur la joue du jeune homme.

— Toutes les embuches que tu as eues jusqu’à maintenant et que tu auras surement dans le futur font de toi l’être que tu es devenu.

— Ah ? Et je suis devenu quoi ?

                 Carline pencha la tête sur le côté et tapota sa bouche d’un doigt comme pour réfléchir, puis elle lâcha :

— Tu es devenu le garçon que j’aime et qui est juste génial.

                 Interloqué sur le moment, Rafael éclata de rire avant de déposer un baiser doux sur les lèvres de la jeune fille pour la remercier. Mince, elle commençait à trop apprécier ses baisers. Puis une question vint la tenailler. Elle finit par la poser trop curieuse.

— Où as-tu appris à danser ?

                 Rafael soupira. Son regard se voila légèrement. Carline s’en voulut un peu, mais le garçon répondit tout de même avec juste un peu de tristesse dans le son de voix.

— Une prostituée. Elle avait été danseuse de salon pendant très longtemps jusqu’à une fausse couche qui lui a fait tout perdre. Pour ne plus souffrir, elle s’est laissé aller à la drogue et elle a fini par se retrouver à vendre son corps. C’était une femme que tout le monde rejetait et insultait, mais jamais elle ne s’est plainte. Elle soignait mes blessures et pleurait à ma place.

— Elle n’est plus de ce monde, n’est-ce pas ?

— Non, elle a été tuée par un de ses clients réguliers. Chaque fois que nous déménagions, je visitais les lieux et chaque fois, je rencontrais des êtres souffrant de mal-être. C’est égoïste, mais cela me soulageait un peu de n’être pas le seul à souffrir. Je me dégoûtais de le penser.

— Non, c’est humain. Nous avons tous une part d’ombre dans nos cœurs et parfois, nous avons des pensées peu recommandables également. Nous vivons avec eux et c’est ce qui nous rend vivants. Il faut juste ne pas les laisser nous guider et nous laisser envahir par les ténèbres.

                 Rafael resta pensif un moment. Carline le laissa dans ses pensées. Puis tout à coup, il s’écria :

— Allez debout ! On va se ramollir à ne rien faire.

                 Rafael aida la jeune fille à se remettre debout. Il s’approcha de la chaine hi-fi et remit le lecteur en marche. Le son du violon s’entendit à nouveau dans la pièce.

— Tu as l’air d’aimer beaucoup cet instrument.

— Oui, j’aime le son qu’il donne. Rei était un virtuose encore mieux que Sasha. Le savais-tu ?

— Oui, Ludwig m’en a parlé. Le bras de Rei le fait beaucoup souffrir, mais il le cache. La dernière fois, il voulait à tout prix accrocher le linge seul. Il souffrait le martyre.

— Qu’es-tu fait ?

                 Rafael se tourna vers la jeune fille et il sourit :

— Je l’ai sermonné comme un gosse. Il a pleuré de se sentir si diminué. Je me suis senti mal ensuite. Merde ! C’est un adulte, je ne savais plus quoi faire. Heureusement, Ludwig est arrivé.

— Et avec ton oncle ? Comment ça se passe ?

                 Il attrapa la jeune fille par la taille et se mit à danser avec elle, mais plus doucement.

— C’est un interrogatoire ?

— Bah ! Il le faut bien pour savoir.

                 Il tournoya tout autour de la pièce avec une Carline enchantée.

— Ça se passe bien. J’aime toutes les personnes que j’ai rencontrées jusqu’à présent, surtout l’une d’elles, même si parfois elle peut être fatigante, voire usante surtout quand elle vous affuble d’un surnom débile, mais elle peut être charmante des fois.

                 Les yeux de Carline se mirent à luire. Un sourire étira ses lèvres.

— Ah ? Qui cela peut-il être ? Je la connais ?

                 Rafael émit un petit rire.

— Je me le demande. Tu as une jumelle ? Car elle te ressemble beaucoup, je trouve.

                 Carline aimerait bien sauter dans les bras du jeune homme, mais monsieur ne voulait pas s’arrêter de danser. Il la faisait tournoyer encore et encore. Elle en avait presque le tournis.

— Raffy ? Est-ce que cela veut dire que tu m’aimes aussi ?

                  Au lieu de répondre, il eut juste un petit sourire et il reprit la danse plus rapidement jusqu’à redevenir aussi endiablé qu’au début. Elle comprit qu’il ne lui dirait pas maintenant. Mais, elle s’en fichait. Elle n’avait pas besoin de mots, Rafael le lui montrait de différente façon à quel point il tenait à elle.

                 Peu de temps après, ils furent rejoints par Nael et Dan. Les deux garçons furent obligés de danser aussi. Mais, malheureusement Dan ne savait pas du tout et le pauvre Nael en subit les conséquences sous les rires de sa sœur. Dan rougit de plus belle quand Rafael lui servit de professeur.

                 Le soir venu, les jeunes rejoignirent les adultes dans le salon. Aussitôt, Léon et Hans squattèrent Carline juste pour énerver le prétendant de la demoiselle comme cela marchait très bien avec le frère, mais les deux hommes comprirent rapidement que le jeune rouquin n’agissait pas comme les autres. Par contre, ils comprirent assez rapidement que le jeune homme en question était plutôt comme eux. Il adorait taquiner ses amis et en plus il n’avait pas sa langue dans sa poche.

                 Quelque temps avant le repas du soir, d’autres invités arrivèrent. Moira et Sara ravie de leur sortie, rayonnaient. Elles se jetèrent sur leur frère en le voyant. Celui-ci les récupéra dans les bras en riant. Manu et Ashula se regardèrent, ravis. Les murs venaient d’être brisés. Ils étaient devenus enfin une vraie famille.