Chapitre 32

                 Luce avait informé Erwan qu’il se rendait à son agence d’édition afin de mettre au clair certaines choses avec son nouvel agent. Il travaillait avec cette édition depuis l’époque où Juntsou Fumiya y travaillait, mais ces derniers temps Luce ne s’y plaisait plus ou du moins il avait perdu sa liberté. Depuis le moment où la Direction lui avait donné ce nouvel agent.

                 Celui-ci ne voyait pas pourquoi cet auteur avait droit à des privilèges que d’autres tout aussi connus ne pouvaient avoir. Alors, il harcelait un peu trop souvent Luce afin de livrer le livre demandé en temps et en heure. Mais c’était bien une chose à ne jamais faire avec Saphir Yellow. Cet auteur contrairement aux autres ne vivait pas avec ses ventes. La plupart de ses gains étaient reversés à de diverses associations.

                 Luce n’avait aucunement peur de perdre son contrat avec cette société d’édition. Il y en avait bien d’autres. Erwan lui conseilla de créer une société d’édition lui-même. Il le savait capable de le faire et en plus lui permettrait de faire connaitre d’autres écrivains que les agences ne voulaient pas. Pas que ces écrivains étaient mauvais, mais souvent ils pensaient que l’histoire ne serait pas assez commerciale donc pas facile à vendre.

                 Luce aimait toujours écrire, mais il le faisait beaucoup moins qu’auparavant. L’idée d’Erwan lui trottait dans la tête de plus en plus. Pendant le trajet pour déposer son fils chez les Marcello, il en avait discuté avec lui. Nael se passionnait pour les livres depuis l’enfance. Il avait déjà lu tous les livres de l’immense bibliothèque du Manoir. Nael promit d’aider son père avec grand plaisir s’il concrétisait l’idée. Nael lui assura l’aide de Carline également.

— Je pensais que tu prendrais la suite d’Erwan dans quelques années, Nael.

— C’est le cas, papa. J’adore apprendre avec papa Wan. Il m’a aussi montré le mauvais côté également et c’est vraiment difficile quand il faut faire un choix. Mais c’est un vrai challenge. Mais papa Wan en a encore pour très longtemps à s’occuper de la Société mère. Alors, je pense que j’aurais du temps pour t’aider et puis j’apprendrais plein de trucs qui me seront utiles.

                 Luce jeta un coup d’œil rapide vers son fils assis à ses côtés. Nael et Carline avaient grandi trop vite. C’était un peu effrayant à la vitesse où les années étaient passées, mais en même temps, il avait hâte de voir les adultes qu’ils deviendraient. Nael reprit :

— Et puis, tu pourrais faire deux pierres, deux coups.

— C’est-à-dire ?

                 Luce freina en douceur au stop avant de tourner sur sa droite en direction du quartier africain. L’endroit y était toujours très bien animé et coloré.

— Non seulement tu pourras dénicher des écrivains totalement inconnus, mais aussi des peintres et sculpteurs.

                 Son père ralentissait, car il arrivait à destination.

— Ce serait un projet très ambitieux, Nael. Je ne suis pas sûr d’en être capable.

— Papa ! Il faudrait peut-être arrêter de te flageller. Tu en as toutes les capacités. Et puis dis-toi bien que tu ne serais pas seul. Papa Wan pourra te conseiller facilement. Grand père Carlin et Lily se feront une joie de te dénicher les peintres. Ma sœurette pourrait aussi t’aider pour tout ce qui est paperasse, elle adore ça. Et je dirais que tu pourrais même demander à Dorian. Il rêve de s’occuper d’une galerie. Et pour les sculpteurs, tu as Maqui.

                 Luce s’arrêta sur une place de parking. Il se tourna vers son fils avec beaucoup de tendresse. Il lui ébouriffa les cheveux. Nael grogna d’être ainsi décoiffé.

— Merci Nael. Je suis plutôt fier de t’avoir comme fils.

                 Tout gêné d’un coup, Nael fit le geste de sortir du véhicule. Avant de courir vers l’immeuble, Nael se pencha vers la vitre.

— Fais attention sur la route, papa.

                 Luce eut un petit rire et avant de redémarrer, il lança

— Oui, oui, papa poule.

                 Comme il se doutait, son entretien avec la direction de l’édition se passa très mal. Pour eux, Luce devait obéir aux nouveaux ordres sans discuter. L’agent faisait son travail et il n’avait pas à remettre en question sa manière de faire. Luce ne chercha pas plus loin. Il téléphona à l’avocat de sa famille, sa tante Shelyna. Celle-ci lui promit de regarder sous toutes les coutures le contrat qui le reliait à cette société.

                 De très mauvaise humeur, Luce sortit du bâtiment. Il devait se calmer avant de rentrer. Alors au lieu de reprendre son véhicule, il se rendit au parc se trouvant juste devant. Le temps étant magnifique pour un début avril et les parents devaient penser la même chose, car ils avaient envahi le parc avec leurs progénitures.

                 Luce longea le coin enfant tout en les observant. Il se souvenait de l’époque où il avait emmené Carline et Nael la première fois. Il n’avait jamais autant ri avec les pitreries de ces deux démons. Luce aperçut un banc près d’un arbre à l’écart du monde. Il s’y rendit. Il se laissa glisser et se détendit tout en appréciant la chaleur des rayons du soleil.

                 Il s’y trouvait depuis un petit moment quand il sentit une présence derrière lui. Il sursauta et se redressa. Une main l’empêcha de se retourner. Toute tendu sur le coup, Luce resta silencieux. Une voix de femme retentit et un frisson lui parcourut l’échine. Il ne pourrait jamais oublier cette voix.

— Cela fait bien longtemps, Luce Oda.

— Que veux-tu Saphira ?

                 La main se retira de son épaule et Luce se détendit aussitôt. Saphira émit un petit rire. Il n’était aucunement agressif ou mesquin.

— Je me demande si tu t’es crispé parce que je suis femme ou par notre dernier souvenir en commun. Enfin peu importe, je ne te ferais plus de mal, Luce. Je suis libre de mes gestes maintenant. Je ne suis plus sous l’emprise de quelqu’un.

— Tu ne semblais pas l’être pourtant.

                 Saphira eut un geste désinvolte.

— Pense ce que tu veux. Je ne suis pas là pour tenter de m’excuser ou autre.

— Alors pourquoi es-tu ici ? N’as-tu pas peur de te faire arrêter ?

                 Un autre rire se fit entendre.

— Je n’ai pas la prétention d’affirmer que je n’ai peur de rien. J’accepterais d’être jugé quand le moment sera venu. Pour l’instant, ma liberté est primordiale pour la survie de ton fils et de ta fille.

                 Luce sursauta. Ces enfants étaient donc toujours en danger.

— Je sais bien que tu as une multitude de questions à leur sujet, mais mieux vaux que tu ne saches pas tout.

                 Luce ferma les yeux afin de calmer son cœur qui battait la chamade. Elle avait raison. Il avait une multitude de questions qui lui trottait dans la tête depuis des années. Il était prêt à faire n’importe quoi pour ses enfants.

— Saphira ? Leurs mères sont-elles réellement décédées ?

                 Il eut un long silence. Luce se demandait s’il aurait droit à une réponse sincère. Il entendit un long soupir et quand elle répondit enfin, il perçut le léger tremblement dans la voix.

— Oui Luce. Elles sont mortes. Sania et Samira étaient deux jeunes étudiantes pleines de vie. Elles avaient toujours le sourire et le cœur sur la main. Elles se connaissaient depuis l’enfance et avaient grandi dans un orphelinat très pauvre. Intelligentes et belles, elles faisaient des envieuses.

— Tu sembles bien les connaitre.

                 Saphira tourna le dos à Luce qui ne la voyait toujours pas et s’appuya contre le banc. Elle croisa les bras tout en perdant son regard vers les branches de l’arbre.

— Oui. Après avoir tué mon père, je me suis enfuie pour échapper à mon destin. Je ne me sentais pas encore capable d’accepter de porter mes pêchées. Je suis allée de ville en ville et pays en pays. Je ne me cachais pas et je n’ai jamais été ennuyé. C’est étrange. À Prague, j’ai rencontré ces deux femmes. Elles passaient leurs vacances dans ce lieu avant de reprendre leurs études. Nous étions dans un musée, j’ai fait une remarque qui a attiré leur attention. À partir de ce moment, elles ont donné un sens à ma vie. Je les adorais comme mes filles. Et puis, un matin elles avaient disparu sans laisser de trace.

— Que s’est-il passé ? Comment ?

— Ne sois pas si pressé. Tu oublies mon passé Luce. Enlevé des humains sans laisser de trace, c’était aussi mon domaine. J’ai flairé et j’ai trouvé et l’horreur est revenue en force. Tu comprends, grâce à ses femmes je pensais réellement pouvoir avoir une vie normale, mais je n’en avais pas le droit et le destin me la jetait en pleine face. J’ai vraiment cru qu’avec la mort de père, la drogue rouge du dragon s’arrêterait. Je pensais sincèrement avoir tout détruit. Mais je me suis trompée et depuis je me bats pour la faire disparaitre.

— Je ne comprends pas. Qu’a-t-on fait à ses femmes Saphira ?

— Il voulait une nouvelle race. Il voulait créer des soldats intelligents et fiables. Il a fait enlever plusieurs femmes sans passer que personne ne regretterait la disparition. Il les a bourrés de drogue avant de les offrir à ses soldats d’élite. Beaucoup d’entre elles sont mortes, il les a simplement jetées dans un grand trou sans sépulture. J’ai vu rouge, j’ai hurlé de rage. J’ai tout détruit. Tout brûlés.

                 Brûlés ? Luce blanchit. Il empêchait déjà son imagination de penser aux scènes que Saphira lui parlait. Mais là !

— Tu les as tous tués ? Même ces pauvres femmes ?

— Je suis un monstre, tu peux le penser. C’était une délivrance pour ces femmes, Luce. Elles n’auraient jamais pu redevenir normales, elles étaient déjà mortes intérieurement. Je n’ai sauvé que celles qui le voulaient. Mais elles n’ont pas survécu. Sania et Samira se sont battus jusqu’au bout. Elles n’ont pas voulu que je tue les enfants qu’elles portaient. La drogue les tuait à petit feu. Samira est la mère de Carline et celle qui est partie en dernier. Sania est morte en mettant au monde Nael. Samira a pris en charge le petit en plus de Carline. Jusqu’au bout, elle a tenu tout en délirant de plus en plus. Un matin, elle ne s’est plus réveillée, mais avant de partir elle m’a juré de veiller sur ses petits êtres innocents.

— Est-ce toi qui as tué les hommes qui les avaient enlevés ?

— Évidemment. J’ai eu la peur de ma vie quand Carline est tombée dans l’eau froide. J’empêcherais quiconque voudrait leur faire du mal. Je ne vous remercierais jamais assez de leur offrir une si belle vie à ses petits. Sania et Samira doivent être très heureuses.

                 Luce sentait les larmes couler le long de ses joues. Il avait baissé la tête, puis une question lui vint tout d’un coup.

— Saphira ? Serais-tu la voix anonyme pour Rafael Blackwood ?

— Ah lala ! Tu veux vraiment tout savoir Luce. Tu es incorrigible. Bon, j’avoue. En faisant mes recherches, je suis tombé sur un Yvan Blackwood. En fouillant, j’ai su son trafic alors j’ai fait en sorte qu’il se fasse arrêter. Je veux la tête donc… Et puis, il faut bien faire travailler ces flics un peu. Là, en me rendant à son domicile, j’ai croisé ses gosses. Quelle misère ! Ils étaient dans un état, mais c’est surtout le garçon. Il avait quelque chose dans le regard, il m’a fait songer à toi et à ce morveux japonais.

— Sawako ?

— Quelle autre plaie se peut être à part lui ! Ce regard fait au destin qui s’acharne, cette volonté de ne pas céder. Vous l’avez tous les deux également tout comme Sania et Samira l’avaient. Alors, j’ai cherché s’il avait de la famille et voilà. Je n’aurais pas pensé qu’il tomberait sous le charme de Carline, mais peut-être est-ce le destin qui le veut ainsi.

                 Saphira se redressa. Elle devenait trop sentimentale avec le temps, c’était mauvais.

— Je devrais te remercier de m’avoir écouté, Oda.

— Saphira ? Qui est-ce « il » ?

                 Saphira se tourna vers le banc posant ses poings sur ses hanches et secouant la tête exaspérée.

— Non, non, et non. Ce n’est pas votre problème, c’est le mien. Ne t’inquiète pas, il ne s’en prendra jamais à Carline et Nael. Il ne les connait pas et il croit sincèrement que tous les enfants et les mères ont été tués. Et puis, il a d’autres chats à fouetter avec les flics aux Basques.

                 Sans plus faire attention, Luce se retourna d’un coup. Saphira se tenait de dos face à l’arbre. Elle était toujours grande et mince, mais son corps avait bien vieilli. Pourtant de son maintien, Luce pouvait ressentir la force de cette femme.

— Oui, mais il y a de nouveau les voitures folles.

— Je sais, je m’en occupe. Comme tu peux le voir, je ne suis plus toute jeune alors je voulais au moins que tu saches pour Sania et Samira. Adieu Oda. Tu devrais répondre à ton téléphone. Ton homme n’est pas du genre patient.

                 Luce ouvrit la bouche pour répliquer, mais l’insistance du portable lui fit changer d’avis. Il répondit et recula l’appareil en entendant les grogneries d’Erwan. En regardant en direction de l’arbre, il ne vit plus Saphira. Il eut beau regarder autour de lui, elle avait bel et bien disparu. Troublé, il informa Erwan qu’il passerait au bureau pour lui raconter sa rencontre avec Saphira Folker et de son projet avec ses enfants.