Chapitre 30

                 Mako les attendait, agenouillé devant un parterre de fleurs, le regard dans le vague. Il ne savait plus quoi penser de toute cette histoire. Il en voulait à Harumi. Que croyait-elle faire en agissant aussi égoïstement ? Croyait-elle que son fils et son mari supporteraient mieux cette situation plutôt qu’une autre ?

                 Ses pensées le ramenaient bien des années plus tôt quand il avait sa connaissance. Un jeune homme paumé ne sachant pas quoi devenir dans la vie s’était retrouvé devant cette petite boutique de fleur. Elle l’avait de suite séduite avec son sourire doux. Elle ne faisait pas son âge également. Et pour Mako, ce n’était qu’un détail sans importance. Et puis, Dan était né. C’était la petite merveille. Harumi l’adorait et lui cédait tous ces caprices.

                 Quinze ans de vie où tout avait été magnifique. Puis deux ans auparavant, Harumi avait commencé à changer. Il n’avait rien vu venir. Depuis ce temps, il se demandait sérieusement où il avait fauté. Mais rien ne lui venait en tête. Maintenant, il se demandait si elle n’avait pas joué la comédie pour se faire détester afin de pouvoir disparaitre plus facilement.

                 Si c’était le cas, son manège n’avait pas fonctionné comme elle l’aurait voulu. Dan aimait trop sa mère pour la haïr, car elle l’empêchait d’être avec son grand frère ou être avec Nael. Certes, il ne la comprenait pas, mais il ne s’était jamais rebellé. Pour cela, Dan ressemblait trop à son père. Il se laissait mener par les autres.

                 Mako effleura les pétales d’une rose rouge. La passion avait fini par tarir, mais il n’avait jamais songé un seul instant à la quitter. Le seul sujet où il parvenait non sans mal à changer, c’était le Japon. Harumi avait souvent mis sur le plateau son envie de retourner dans son pays pour y vivre définitivement. Le père et le fils ne voulaient pas en entendre parler et ils faisaient leurs possibles pour parler d’autres choses.

                 Entendant la voix rageuse de Sawako, Mako rejoignit le couple. Ils rentrèrent à l’hôtel. Le voyage se fit dans le silence. Heureusement, la circulation était plutôt fluide. Arrivés à destination, Sawako et Shin suivirent Mako dans sa chambre. Le japonais jeta le dossier sur le lit. Il se sentait las et énervé. Lui non plus ne comprenait pas sa mère. Mako se laissa tomber sur un fauteuil et il posa les coudes sur ses jambes. Son regard se faisait pensif à nouveau.

— Que vas-tu faire, Mako ? demanda finalement Sawako.

                 Shin se tenait près de la fenêtre. Il se taisait. Cette affaire ne le concernait pas vraiment. Il serait juste là pour réconforter son homme quand il le faudra, car Sawako finirait par craquer à un moment donné. Mako se passa une main dans ses cheveux noirs. Il devrait songer à les faire couper, il devenait vraiment gênant. Il soupira et répondit :

— Que veux-tu que je fasse, Sawa ? Y a-t-il une chance de faire changer d’avis ta tante ?

                 Apercevant le regard fuyant du japonais, il connut la réponse. Hanae Sanada Nomura exécutera au pied de la lettre la demande d’Harumi. La promesse faite à son père sur son lit de mort était sacrée. Même si cela l’attristait de devoir agir ainsi elle le fera sans hésiter un seul instant. Mako ferma un instant les yeux fatigués.

                 Il se redressa finalement et se dirigea vers le lit pour prendre le dossier. Il l’ouvrit à nouveau. Puis, il le posa sur le bureau un peu plus loin dans la pièce près de la commode. Il signa les feuilles. Il arrivait au troisième document quand il aperçut une lettre. Il la souleva.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Sawako en s’approchant.

— Une lettre destinait à Dan écrit par Harumi.

                 Sawako la prit des mains de Mako. Il la tournait et la retournait. Shin s’étant retourné, aperçut les mordillements de lèvres. Il s’écria :

— Elle ne t’est pas destinée, Sawa. Ne fais pas la bêtise de l’ouvrir.

                 Sawa lança un regard noir à son homme. Mako comprenant la récupéra et la mit hors de portée du japonais. Il rétorqua :

— Elle est pour Dan. Interdiction de la lire sans sa permission.

                 Sawako grimaça avant de hausser les épaules.

— Tu sembles t’être décidé, murmura-t-il finalement.

— Je n’ai pas vraiment le choix. Je ne peux pas rester indéfiniment au Japon. Je dois m’occuper de Dan. Je ne sais pas encore comment lui annoncer la nouvelle, mais maintenant, il devient ma priorité.

                 Sawako ne voulait pas quitter le Japon sans une garantie de retrouver sa mère. Shin prit les devants en engageant un autre détective. Il lui fit bien comprendre que l’affaire était prioritaire. L’homme lui assura de la qualité de son travail et surtout honnête. L’autre avait été soudoyé facilement. L’argent faisait souvent des miracles pour faire oublier le travail.

                 Sawako remercia son homme d’une façon que Shin aurait aimé bien plus long. Mais, les bonnes choses ont toujours une fin. Les trois hommes durent reprendre le chemin de l’aéroport. Mako parla très peu tout le long du chemin. Il se posait mille et une question et surtout comment aborder son fils sur sa mère.

                 Quand finalement, ils purent poser à nouveau leur pied en France, ils furent obligés de se dépêcher pour prendre un autre avion les menant à l’aéroport de Mérignac. Là-bas, ils eurent la surprise de trouver Xavier Descamps en compagnie de Dan les attendant. L’adolescent leur fonça dessus pour les saluer. Il se jeta dans les bras de son grand frère avec plaisir et il adressa un chaud sourire à son père quand celui-ci passa une main tendre dans ses cheveux noirs. Mako avait pensé trouver son fils triste, mais ce n’était pas le cas. Finalement contrairement à lui, son fils était bien plus solide.

                 Shin remercia Xavier d’être venu les chercher. Il se voyait mal de conduire après ce très long trajet. Après tout, il n’était plus si jeune. La fatigue avait eu raison de lui. Sawako ne se priva pas pour se moquer de lui. Shin lui assura qu’il se vengerait. Dan se moqua alors de son frère en lui disant qu’il allait souffrir.

                 Sawako, offusqué, se chamailla gentiment avec son petit frère. Il en était ravi en fait. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas eu cette complicité entre eux. Le trajet de retour se fit dans la bonne humeur. Xavier leur raconta les ragots du jour. Rafael était sorti de l’hôpital hier en pleine forme. Une petite fête de bienvenue avait été organisée.

— Ça a dû bien le chambouler, s’exclama alors Shin.

                 Xavier confirma. Dan reprit à sa place :

— Je crois qu’il était à deux doigts de pleurer de reconnaissance, mais heureusement Nathaniel a le chic pour le mettre en rogne. Il ne change pas celui-là. Il aime se faire frapper. Mais au moins, Rafael est revenu normal et tant mieux.

— Si tu y étais alors Nael et Carline s’y trouvaient aussi ? demanda son père.

— Évidemment, papa. Dès qu’il s’agit de Rafael, Carline est présente. Elle lui avait ramené le petit chien et le chaton. Il ne les a pas quittés pratiquement de la soirée en compagnie des trois autres chats de la maison. Même Sara et Moira ne l’ont pas quitté d’une semelle.

                 Ils apprirent également que pendant leur absence, il y avait eu deux autres voitures folles. Les conducteurs finissaient toujours par se suicider ensuite. Une annonce avait été lancée à la population de faire attention quand elle sortait. Il était aussi conseillé d’éviter toute sortie après vingt-trois heures afin d’éviter au maximum de se faire agresser.

— Qu’arrive-t-il à notre ville ? Bordel ! On ne peut pas lui foutre la paix ! grogna Sawako. C’était trop beau pour que ça continue à être parfait.

— Grand frère, soit plus poli. Ce n’est pas beau de jurer.

— Tu me cherches minus ?

— Peut-être bien !

                 Sawako attrapa la tête de son frère pour lui faire un shampooing. Dan avait fait exprès d’être entre son père et son frère, Shin ayant préféré être à l’avant pour parler tranquillement avec le conducteur. Mako se sentait rassuré en attendant le rire joyeux de son fils.

                 Xavier déposa en premier lieu Mako et son fils. Ensuite, il reprit la route pour faire de même pour Shin et Sawako. Dan monta les escaliers vers l’appartement en courant. Sa maison lui avait manqué même si l’absence de sa mère se sentait. Mako mit plus de temps pour arriver. Il enviait la vitalité de son fils. Même à son âge, il n’avait pas eu autant d’énergie.

                 L’homme se dirigea vers sa chambre où il laissa tomber son sac de voyage avant de se laisser choir sur le lit en soupirant. Il ferma un instant les yeux de fatigue. Mais en entendant du bruit, il sut que son fils l’avait rejoint. Dan s’installa sur le lit à son tour les jambes croisées. Il attendait. Son père était fatigué, mais il devait savoir. Mako se redressa sur les coudes. Il regarda son fils.

— Alors ? Est-ce que ça se passe bien entre Nael et toi ?

                 Dan sentit ses joues surchauffées. Arrivera-t-il un jour à arrêter de rougir comme une midinette ?

— Oui, mais je me sens nul.

— Nul ? En quoi ?

— Euh ! Je jalouse le lien entre Nael et Carline. Ça m’énerve.

                 Mako se mit à rire. Dan, boudeur, donna un coup de poing dans l’épaule de son père.

— Ne te moque pas, papa !

                 Reprenant son sérieux, Mako sourit et expliqua :

— Tu n’es pas nul, mon fils. Tu as juste une réaction normale. Nous voulons tous être le numéro un de l’être aimé. Tu dois juste accepter ce fait. Il y aura d’autres moments où cette jalousie viendra te titiller à cause d’une autre personne, d’un animal ou d’un simple objet, à ce moment-là ce sera à toi de gérer et prendre sur toi. Tu peux aussi en parler avec Nael, tu sais. Tu te rendras compte alors qu’il a les mêmes angoisses.

                 Dan pencha la tête sceptique.

— Pas possible, Nael est trop parfait.

                 Mako eut à nouveau un fou rire. Que c’était vraiment agréable d’être chez soi !

— Paaaapa ! râla Dan.

— Par… pardon, parvint Mako à sortir. Ah lala ! Il manquerait plus que tu me dises que Carline est parfaite également.

                 Son fils s’agita sur le lit. Il se mordait la lèvre avant de lâcher.

— À mes yeux, ils sont parfaits. Mais je sais bien que ce n’est pas tout à fait vrai. Ils ont leurs failles aussi, mais je ne pourrais jamais m’empêcher de les admirer.

                 Mako se redressa et attrapa son fils dans les bras.

— Tu en as le droit, mon fils. Mais, ce serait bien que cette admiration ne t’empêche pas de t’épanouir.

                 Dan s’écarta un peu et demanda :

— Comme toi, papa avec Xavier ?

                 Mako se troubla.

— Oui, depuis que je le connais, je lui ai mis la barre trop haute. Il a souvent tenté de me faire changer à sa manière un peu brute. Je m’en suis rendu compte quand il a commencé à sortir avec Sasha qui faisait pareil.

— Sasha se dénigrait ? Je ne savais pas. Je trouve qu’il a trop la classe le Sasha, mais je ne lui dirais pas.

                 Le père et le fils se turent un long moment, puis Mako fouilla dans sa poche et sortit une lettre. Il la tendit à son fils. Dan l’observa un instant la main tremblante.

— Je n’ai pas retrouvé Harumi. Je suis désolé. Je n’ai eu droit qu’à un ultimatum où je devais faire un choix : toi ou tout perdre.

                 Dan resta sans voix un instant. Il pensait être très triste par cette nouvelle, mais il ne l’était pas vraiment. Il ne savait pas trop pourquoi, mais il avait pressenti que son père ne pourrait la retrouver. Il s’était surement résigné à cette idée. Il déchira l’enveloppe et il se mit à lire la lettre. Il ne se rendait pas compte des larmes qui coulaient le long de ses joues.

« Mon cher fils, je comprendrais sérieusement que tu me haïsses d’être parti ainsi. Mais sache bien que je le fais le cœur lourd. Je t’aime et j’aimerais te dire que je t’aimerai toujours, mais mon état me l’interdit de te le dire. Ma mémoire me fait défaut de plus en plus. C’est horrible d’imaginer qu’un jour je ne me souviendrais plus qui tu es, qui est ton père, qui est Sawako. Je vous aime tellement et pourtant je vous quitte sans un regret.

                 Je suis heureuse de vous avoir connue, je suis heureuse de t’avoir porté mon fils. Mako m’a apporté le bonheur que je ne croyais jamais avoir un jour. Il m’a offert également un fils merveilleux. Je te souhaite tout le bonheur qui soit avec Nael, car je sais bien que tu l’aimes ce garçon. Choisis ton chemin et ne laisse personne dicter ta conduite. Je sais que tu peux y arriver, car tu as tout pour y parvenir.

                 Pourras-tu dire à Sawako que je suis désolée ? Dis-lui aussi à quel point je suis fier de lui et à quel point je l’aime aussi. Je suis lâche, car je ne suis pas arrivé à lui dire en face. Veille sur ton père, il aura besoin de toi pour remonter la pente. Ne t’empêche pas de le gronder s’il ne se remue pas assez. Je n’ai pas réussi à lui montrer à quel point il a de la valeur. J’ai été la plus heureuse des femmes. Je le remercie énormément pour ces années en sa compagnie.

                 Pardon Dan. Je ne voulais pas que vous me voyiez me dégrader de jour en jour. Je suis vraiment désolée, vraiment, vraiment…

Je t’aime mon fils, adieux. »

                 Un sanglot retentit. Mako attrapa son fils dans les bras afin de laisser libre cours à son chagrin. Dan s’agrippa au pull de son père et posa sa tête contre son torse. Il déversa toute sa peine. La lettre vola sur le sol et se posa délicatement sur la moquette.