Chapitre 29

                 Depuis combien de temps se trouvait-il au Japon ? Il ne saurait même plus le dire. Il avait cessé de compter les jours. Il appelait presque chaque jour son fils pour donner des nouvelles et surtout savoir si tout allait bien de son côté. Dan lui avait avoué sa relation avec Nael. Ils avaient dépassé le stade d’amitié pour autre chose de plus concrète. La joie dans la voix de son fils lui avait rendu le sourire pendant un instant.

                 Aujourd’hui, Dan lui avait raconté la mésaventure de Rafael qui aurait pu mal se terminer. Il lui avait également parlé de sa jalousie envers le lien trop étroit entre Nael et Carline. Il ne savait pas encore comment gérer, mais il pouvait compter sur Sasha et Xavier. Mako se rendait quand même compte que son fils lui cachait sa tristesse et son inquiétude pour sa mère. Ces parents lui manquaient.

                 Mako posa son front sur la vitre froide de la fenêtre de l’hôtel où il logeait. Le printemps venait de s’installer et le soleil commençait à réchauffer les cœurs perturbés. Il avait refusé de squatter dans la famille de sa femme. Sawako et Shin se trouvaient chez Hisao Sanada, l’oncle du japonais qui l’avait beaucoup aidé dans sa jeunesse. Ils n’allaient pas tarder à venir le rejoindre. Ils avaient enfin rendez-vous avec Hanae Sanada, la chef de famille. Cette jeune femme avait hérité des sociétés de son père à sa mort. Elle avait repris le flambeau avec ingéniosité et efficacité.

                 Les membres de la famille se tenaient à carreau face à elle, car elle ne faisait pas dans la dentelle. Elle donnait toujours un poste intéressant aux membres de sa famille, mais si ceux-ci n’étaient pas à la hauteur, elle n’avait aucune pitié à les renvoyer.

                 Depuis leurs arrivées au Japon, Shin, Sawako et Mako avaient tout fait pour retrouver la trace d’Harumi, mais elle avait bel et bien disparu. Une trace indiquait qu’elle avait bien posé les pieds dans son pays d’origine, mais dès sa sortie de l’aéroport, elle s’était volatilisée. Aucun membre de la famille Sanada ne savait quoi que ce soit. Ils ne savaient même pas qu’elle était revenue. Hanae Sanada ne se trouvait pas dans les parages, car elle était en plein voyage d’affaires. C’était la seule qui pouvait encore les aider.

                 Certes, Shin avait fait appel à un détective, mais celui-ci n’avançait pas d’un millimètre. Sawako bouillait intérieurement. Mako ne savait plus trop quoi penser de toute cette affaire. Pourquoi leur faisait-elle subir tout cela ? Pourquoi n’avoir rien dit ? Il était pourtant ouvert à la discussion. Dan approchait des dix-sept ans et il était donc en âge de comprendre.

                 Mako se redressa énervé. Il jeta à nouveau un coup d’œil à l’extérieur. Il plissa les yeux à cause de la luminosité. Il ne voyait presque rien sauf les immeubles en face. Il soupira. La sonnerie de son portable retentit. C’était un message de Sawako. Il l’attendait devant l’hôtel. L’homme attrapa une veste avant de sortir rapidement. Le japonais n’était pas du genre très patient. Mako se demandait souvent comment Shin arrivait à le supporter depuis des années. Mais, il savait bien la raison. Shin n’était pas homme à se laisser marcher sur les pieds. Il savait très bien remettre son compagnon à sa place quand il le fallait de façon efficace.

                 Le trajet jusqu’à la grande maison Sanada se fit dans le silence complet. Aucun d’eux n’osait prendre la parole. Enfin, Sawako avait quand même fini par demander des nouvelles de son petit frère. Si à l’époque de la naissance de Dan, il avait eu un peu de mal à se faire à l’idée d’avoir un petit frère, Sawako s’en était vite remis. Il avait craqué pour ce petit bonhomme tout craquant.

                 En vieillissant, les deux frères s’entendirent à merveille et se ressemblèrent assez sauf leur couleur de peau à cause des origines italiennes de Dan. L’autre différence fut le caractère. Sawako était excentrique à souhait, plutôt possessif et pouvait avoir un sale caractère. Dan se révéla sportif, mais timide. Il n’osait pas toujours prendre l’initiative et préférait se faire discret. Pourtant plus jeune, il commençait à devenir comme son frère. Il s’était calmé d’un coup sans prévenir. Qu’elle en a été la raison ? Se rendre compte de l’éloignement de ses parents ? Ou de ses sentiments étranges envers son ami d’enfance ?

                 Sawako aurait bien aimé que son frère vienne le voir pour en discuter. Mais, chaque fois où il avait tenté une approche, Dan parvenait à lui faire changer de sujet. Il n’était vraiment pas doué pour la discussion. En apercevant la maison familiale, Sawako sentit un pincement au cœur. Il n’avait pas que de bons souvenirs. Enfant, Hanae lui avait fait beaucoup de mal, ensuite elle avait tenté de se rapprocher de lui.

                 Il avait fini par se laisser attraper par sa toute jeune tante. Après tout, il n’avait qu’un an d’écart entre eux. Il pouvait au moins lui laisser une chance de se racheter. Toutes les fois où il était venu ici ensuite, le jeune homme avait été ravi de la revoir. C’était devenu une très belle femme au fort tempérament. Elle avait épousé le meilleur ami de son frère Hisao même si la différence d’âge était assez prononcée. Elle n’en eut cure. Son mariage fut une vraie réussite tout comme son statut d’héritière. Elle avait fait prospérer la société de son père avec efficacité.

                 La gouvernante les mena directement dans le bureau se trouvant à la gauche des escaliers. Personne ne se trouvait sur les lieux. Avec inquiétude, les trois hommes s’installèrent sur les fauteuils en cuir sombre. Sawako observa autour de lui. Le grand bureau de chêne n’avait pas changé. Derrière le meuble se trouvait une immense bibliothèque où différents dossiers et livres se côtoyaient.

                 La porte près de celle-ci s’ouvrit laissant passer une femme d’une trentaine d’années passée, mais dont la beauté fleurissait toujours. Elle portait une chemise rouge et une jupe noire droite s’arrêtant au-dessus du genou. Elle ne portait aucune trace de maquillage et ne portait pas de bijoux non plus à part une montre à son poignet gauche. Les trois hommes se levèrent.

                 La femme s’approcha chaleureusement de Sawako et de Shin afin de les serrer contre elle. Son plaisir était réel. Elle salua plus modérément Mako. Elle n’avait jamais su comment le considérer. Il était le mari de sa sœur Harumi, mais il n’avait jamais tenté réellement de s’intégrer et elle lui en voulait un peu.

                 Hanae retourna auprès de son bureau. Elle le fouilla et déposa devant les trois hommes un dossier. Ceux-ci la regardèrent en silence. Elle inspira un bon coup. Ce qu’elle s’apprêtait à dire ou à faire n’était pas une chose facile. Harumi ne lui avait pas laissé le choix. Hanae avait promis sur le lit de mort de son père qu’elle acceptait sans discussion toute demande d’Harumi même incongrue. Elle tiendrait sa promesse.

— Harumi est arrivée ici il y a quelques semaines en compagnie d’un médecin et d’un avocat.

                 Mako fut surpris. Pour quelle raison ? Hanae reprit :

— On m’a chargé de vous remettre ce document, Mako.

                 Elle lui tendit le dossier. Mako le prit. Sa main tremblait. Il l’ouvrit et se mit à le lire. Sawako l’observant le vit blanchir. L’italien recula et il se laissa tomber sur un fauteuil. Il fermait les yeux serrant le dossier. Intrigué, le japonais s’approcha et s’agenouilla auprès de son ami.

— Mako ?

                 L’homme redressa la tête. Ses yeux rouges surprirent Sawako. Sans demander, il retira le document des mains tremblantes. Il l’ouvrit et le lut aussi. Il se redressa en fureur. Hanae grimaça. Elle aurait dû s’en douter.

— C’est quoi ce bordel, Hanae ?

                 Essayant de garder une voix calme, la jeune femme expliqua :

— Ce sont les directives et la volonté d’Harumi. Mako Marcello ici présent doit accepter les termes du divorce s’il veut garder la garde de Dan. Si dans le cas de figure, il les refuse. Je serais dans l’obligation de procéder à la demande de garde de Dan Marcello. Je précise que je le ferais et je gagnerais. Je récupérerais Dan. Il prendra le nom Sanada et Mako perdra tous ses droits de père.

                 Mako, recroquevillé dans le fauteuil, tentait de digérer toutes les informations. Sawako se passa une main nerveuse et furieuse dans ses cheveux. Pourquoi faire tout ce mal ? Sawako ne comprenait plus sa mère.

— Pourquoi ? Finis par demander Mako, las.

                 Hanae soupira. Elle observait les trois hommes. Shin tentait de calmer son compagnon. Mako s’était redressé et il se tenait devant le bureau la fixant dans les yeux. Elle en fut surprise. Harumi affirmait que si on touchait à Dan, Mako réagirait différemment. Elle avait raison.

— Mako, je vais vous dire la vérité même si elle est dure à entendre. Je précise aussi, elle avait toute sa tête quand ce document a été créé. À l’époque où Shion Morita est décédé, Harumi m’a téléphoné, car elle avait peur.

                 Shion Morita avait été le compagnon pendant deux ans de Hans Soba, le fils de Shin. Dans sa jeunesse, cet homme avait longtemps été drogué par son père avec la drogue rouge du Dragon. Il avait fini par en mourir. Shin et Sawako se souvinrent de la détresse de Hans. C’était il y a seize ans.

— Vous savez qu’Harumi a eu aussi la drogue rouge.

— Oui, nous le savons, Hanae. Je suis né à la suite de ce drame. Mais, il n’y a pas que mère. Carlin Oda en a eu dans son enfance, tout comme Rei. Shuei Morita également en a eu. Ils sont en pleine forme. Quel est le lien ?

— C’est un peu différent, Sawako. Les personnes que tu cites ont toutes fait un rejet. La drogue n’a pas agi sur eux. Ils sont certes tombés dans le coma, mais c’est tout. Maintenant, ils ont une vie normale. Harumi et certains autres ne l’ont pas eu. Ils ont survécu. Beaucoup ont réussi à avoir une belle vie ensuite, mais elle s’est terminée tragiquement d’un coup.

— Quoi ? Qu’est-il arrivé à Harumi ? Elle ne s’est jamais plainte. Que nous cachait-elle ? Pourquoi n’ai-je rien vu ?

                 Hanae contourna le bureau pour rejoindre son beau-frère. Elle lui prit une main et la serra.

— Elle ne voulait pas que vous le sachiez, rétorqua-t-elle en jetant aussi un œil vers Sawako.

                 Celui-ci serrait les dents à s’en faire mal. Il s’en voulait de n’avoir rien vu.

— Écoutez, Harumi a décidé de disparaitre à jamais de votre vie. Elle préfère être haïe plutôt que vous faire mal chaque jour.

— Que voulez-vous dire ?

                 Hanae inspira un bon coup.

— Elle perd peu à peu la mémoire. Le document que je vous ai donné a été fait il y a deux ans quand vous êtes venus. Quand je l’ai vu quelques semaines plus tôt, elle m’a demandé de le mettre en pratique. Elle avait encore toute sa tête, mais je viens de la voir, il y a trois jours. Son état avait empiré. Elle ne savait pas qui j’étais. Nous avons un peu discuté et elle me parlait de vous et de Dan pourtant quand je lui ai montré une photo de son fils, elle ne le reconnaissait plus.

                 Mako fermait les yeux. Comment digérait cette nouvelle ? Il avait tant aimé cette femme. Même si ses sentiments amoureux à son égard s’étaient éteints, il la chérissait toujours, car elle était la mère de son fils. Hanae insista à nouveau.

— Vous comprenez ? Harumi se fiche d’être haïe par vous ou par ses fils, car au final, elle vous a oublié. Je sais bien que c’est cruel. Mais, vous devrez tenir compte de son choix. Et j’insiste sur le fait que si vous refusez sa demande, vous perdrez également votre fils.

                 Mako retira violemment sa main. Il recula. Il eut un petit rire amer.

— Je n’ai pas vraiment le choix. Soit j’accepte de perdre ma femme, soit les deux. Si c’est ce qu’elle désire tant, je lui rends sa liberté. Vous ne toucherez jamais à mon fils. Vous ne le reverrez jamais.

— Mako, je tiens juste la promesse que j’ai faite.

— Je m’en contrefiche, Hanae-san. Comment voulez-vous que j’explique à mon fils que sa mère l’a totalement oublié ? Et qu’il ne pourra plus jamais la revoir ?

                 Mako recula à nouveau avant de sortir de la pièce en claquant la porte. Il prenait la fuite. Il voulait s’éloigner de cette maison le plus vite possible. Shin ne savait plus quoi faire. Sawako, les poings serrés, lâcha :

— C’est cruel. Elle a préféré la fuite plutôt que se battre. Elle disait adoré Dan. Mais elle vient de le trahir. Comment va-t-il prendre la chose ? J’ai déjà du mal à l’avaler. J’ai envie de frapper tout le monde, toi compris Hanae. Comment as-tu pu accepter cette promesse ?

                 Sawako inspira plusieurs fois. D’un geste rageur, il essuie les larmes qui coulaient le long de ses joues. D’une voix froide, il lança faisant beaucoup de peine à Hanae :

— Je ferais en sorte qu’il signe les documents pour te les rendre le plus vite possible. La famille ne touchera pas un seul cheveu de Dan. Je te le garantis. Je ne vous le pardonnerais jamais. Même si je comprends ses raisons, je ne veux pas les admettre. Elle aurait pu agir différemment, j’en suis sûr. Nous étions sa vraie famille, elle aurait pu nous en parler.

                 Sawako ouvrit la porte et s’exclama :

— Quittons cette maison maudite, elle n’apporte que le malheur.