Chapitre 28

                 Le cabinet vétérinaire se trouvait dans la même direction de l’hôpital « Les cèdres ». Luce ne fut pas obligé de faire un grand détour pour s’y rendre. Buzz Chzaz et son compagnon Charles Master étaient aussi des victimes de la drogue rouge du dragon. Luce les avait rencontrés à seize ans. Ils étaient arrivés en même temps que Sawako et les jumeaux Cardoni. Luce et un autre ami Jeff Ashton s’étaient vite liés d’amitié avec toute cette nouvelle clique. Ils avaient eu des moments de joies, de rires et des moments pleins de tristesse.

                 Tous ces moments les rendirent plus solidaires et les amis devinrent une famille. Buzz avait fait de longues études pour devenir vétérinaire. Charles, surnommé Charly, l’avait accompagné en faisant lui-même des études de coiffure. Depuis quelques années, les deux hommes étaient revenus dans la région. Buzz fit construire sa maison et son cabinet côte à côte afin d’être toujours le plus près des animaux dont il avait la charge de soigner.

                 À peine avait-il arrêté sa voiture, Carline sortie sans attendre. Elle serrait toujours le petit chien entre ses bras. Il ne pleurait plus, mais sa tristesse se ressentait toujours. Nael la rejoignit avec le chaton endormi. Luce posa une main rassurant sur la tête de Dan qui observait depuis le début en silence. Le garçon leva un regard inquiet vers le père de son petit ami. Luce lui annonça :

— Tu vas devoir faire la part des choses Dan sinon ton couple avec Nael ne tiendra pas. Parfois, Carline peut devenir la priorité de Nael tout comme cela arrive encore maintenant avec Hans et Kaigan.

                 Dan baissa la tête.

— Oui, je sais. Mais Hans et Kaigan sont de vrais jumeaux. Nael et Carline n’ont aucun lien de parenté à l’origine. Alors, je n’arrête pas de me poser des questions.

                 Il eut un pauvre sourire. Il reprit :

— Pourtant, je sais bien que c’est stupide.

— Stupide gamin ! Des questions, mon garçon, tu t’en poseras toute ta vie. Ne crois pas que Nael ne s’en pose pas non plus. Il est comme toi plein de doute, mais il fait comme son père Erwan, il le cache. Il fait croire que tout va bien, mais parfois ça cogite beaucoup dans leurs têtes.

— Je n’aurais jamais pensé qu’Erwan se posait aussi des questions. Il a tellement de présence. Parfois, je me dis que j’aimerais bien que papa en prenne de la graine.

— Erwan est un être humain. Il a aussi des faiblesses comme nous tous. Dan, ton père en a aussi dans le ventre, c’est juste qu’il l’a mal exploité. Avant le départ surpris de ta mère, Erwan a offert à ton père la direction du secteur de l’édition.

— C’est vrai ? Papa a toujours aimé ce secteur. Il a dû être aux anges.

— Apparemment, c’était le cas. Rejoignons Nael et Carline.

                 Même s’il avait parlé de fait et d’autres avec le père de Nael, Dan se sentit beaucoup mieux. La porte du cabinet était grande ouverte. Charly les attendait dans la salle d’attente. Il salua son vieil ami Luce avec plaisir. Les deux hommes discutèrent jovialement tout en se dirigeant vers l’arrière où se trouvaient Buzz et les deux adolescents.

                 Buzz, un homme massif et chauve, examinait avec une délicatesse certaine le chaton nullement effrayé. Il se laissait manipuler sans geindre. L’homme lui parlait avec une douceur surprenante qui contrastait avec le physique. Ensuite, il fit de même avec le petit chien. Quand il eut fini, il s’exclama :

— Ils sont juste un peu traumatisés par ce qu’ils ont vécu, mais avec de la patience et beaucoup de tendresse, ils seront remis sur pied.

                 Carline et Nael soupirèrent de soulagement.

— Accepterais-tu de les garder le temps que Rafael aille mieux ? demanda Carline.

                 L’homme lui adressa un sourire rassurant.

— Évidemment. Mais, le chien n’a-t-il pas déjà un maître ?

                 Luce expliqua les évènements survenus sans trop entrer dans les détails. Un voile de tristesse passa à travers le regard vert de Buzz. Celui-ci annonça :

— Il est pucé donc je pense pouvoir retrouver le nom de son propriétaire. Si ce vieil homme a de la famille, ils voudront peut-être le récupérer sinon nous lui trouverons un nouveau chez lui.

                 Luce répondit avant sa fille :

— Carline, Rafael vit chez Ludwig. S’il désire s’en occuper, il devra le demander lui-même.

                 Sa fille ouvrit la bouche pour répliquer, mais s’en abstient finalement. Son père disait juste une vérité. Elle soupira. Elle donna une caresse aux deux bestiaux avant de lancer.

— Bon papa, on se grouille. Je veux aller à l’hôpital.

                 Et sur ces bonnes paroles, elle s’éloigna vers la sortie après avoir embrassé la joue de Buzz et de Charly. Nael se rapprocha de Dan où il lia ses doigts aux siens. L’italo-japonais sentit ses joues surchauffées.

— C’est amusant comme elle me fait parfois penser à toi, Luce.

                 L’homme en question jeta un coup d’œil vers Charles.

— Je ne vois pas du tout où tu vois ça.

— Ah oui ? Elle est bien partie pour être aussi capricieuse et turbulente comme tu l’étais à son âge.

                 Luce sourit et répliqua :

— Et bien, tant mieux. En tout cas, je suis sûr que je l’étais beaucoup moins que toi, Charly ! Je n’ai pas raison, Buzz ?

                 Le vétérinaire hocha la tête vivement. Il était cent pour cent d’accord avec Luce. Charly marmonna dans sa barbe comme quoi ce n’était absolument pas vrai. Luce finalement salua ses amis et rejoignit ses enfants qui l’attendaient de pied ferme. Il se fit charrier par sa fille qui le traita de tortue ambulante.

                 Le trajet jusqu’à l’hôpital ne prit pas longtemps. Cette fois-ci, Luce se fit planter par les trois sales gosses. Ils ne l’attendirent pas pour rejoindre le comptoir pour connaitre la chambre de Rafael. Ils prirent l’ascenseur pour l’étage. En chemin, ils croisèrent le docteur Elone Pastoly et le docteur Derek Carmichael. Ils les saluèrent avec grand plaisir.

                 Les trois adolescents stoppèrent devant la chambre 251 dont la porte était grande ouverte. Ils y virent Manu Grandier assis près du lit et Ashula avec sa blouse de médecin à ses côtés. Celui-ci se tourna vers eux et les invita à entrer.

                 Après une hésitation, les trois ados pénétrèrent dans la pièce blanche. Leurs pas les amenèrent devant le lit où leur ami se reposait. Rafael était fort pâle et fragile, mais bien réveillé. Il leur adressa un petit sourire de bienvenue.

— Je suis désolé de vous avoir causé tant d’inquiétude, marmonna-t-il d’une voix un peu faible.

                 Carline secoua la tête. Elle posa une main sur la rambarde du lit.

— Ça, tu peux le dire ! Ne disparait plus comme ça ! Nos petits cœurs ne vont pas tenir le choc.

— Il parait que c’est grâce à vous si Manu m’a retrouvé plus vite.

— Remercie surtout Carline, Rafael. Si elle n’avait pas signalé ta disparition et si son inquiétude pour toi n’empirait pas, je n’aurais peut-être pas eu ce malaise m’indiquant que tu étais vraiment en danger.

                 Carline se troubla et s’exclama :

— On s’en fout de savoir qui a fait quoi ! Le principal, c’est que tu ailles mieux afin que je puisse de nouveau t’ennuyer.

— En plus, tu avoues, s’indigna amusé Rafael.

                 Le jeune rouquin soupira un peu las. Il se tourna vers son oncle silencieux. Il lui adressa un petit sourire.

— Arrête de t’en faire, oncle Manu. Je vais bientôt revenir pour te pourrir la vie.

— Tu ne vaux pas mieux que Carline, Rafael, s’exclama Manu, bien plus rassuré maintenant. On va te laisser te reposer. Je reviendrais demain avec tes sœurs.

                 Rafael observa son oncle et Ashula quitter la pièce. Il soupira. Il avoua à ses amis.

— Je l’ai entendu pleurer tout à l’heure. Il pleurait dans les bras d’Ashula. Je n’aurais jamais cru qu’un jour quelqu’un pleurerait pour moi.

                 Carline posa sa main sur celle posée sur les draps blancs. Elle la serra. Rafael sentit une douce chaleur l’envahir. C’était vraiment très agréable.

— T’es un idiot. Tes sœurs et toi êtes sa seule famille alors qu’il croyait ne plus en avoir avec la mort de votre mère, répliqua Dan.

— Mets-toi dans la tête une bonne fois pour toutes que Manu et Ashula veilleront sur vous, reprit Nael.

— Et il n’y a pas qu’eux, lança à son tour Carline. Dans les jours à venir, je suis certain que Nathaniel, Luka, Ludwig, Rei et bien d’autres vont venir mettre le bazar dans ta chambre. Ces personnes que tu le veuilles ou non font partir de ta vie de maintenant. Ils continueront de t’en faire voir des vertes et des pas mûrs pour la seule raison qu’ils t’aiment.

                 Les yeux de Rafael s’embuèrent. Il eut du mal à les empêcher de couler. Carline caressa du pouce la paume du garçon. Celui-ci tressaillit. Elle annonça également :

— Le chaton et le petit chien vont bien. Ils sont entre de bonnes mains. Ils attendent ta venue.

— C’est vrai ? Ils n’ont rien. Je suis content. Personne ne veut me dire quoi que ce soit sur le vieil homme.

                 Rafael baissa les yeux sur sa main liée à celle de la jeune fille.

— Je crois que je n’ai pas besoin de le savoir.

                 Il eut un pauvre petit sourire triste. Il inspira un bon coup.

— Je n’ai pas pu l’aider et ça, je crois que je m’en voudrais pendant longtemps.

                 Les larmes contenues glissèrent finalement le long de ses joues. Carline s’installa aussitôt sur le lit et le prit dans ses bras avec douceur. Rafael lui entoura la taille et posa sa tête dans le creux de son cou. Il laissa libre cour à sa tristesse. Il sentit deux mains sur son épaule et le dos. Nael et Dan lui transmettaient leur soutien.

— Tu n’es pas responsable, Rafael. C’est le criminel le coupable. Toi, tu es aussi une victime, murmura Carline.

— Je le sais, mais... c’est plus fort que moi.

— Ah ! Lala ! Finalement, tu es un idiot comme Dorian. Devrais-je te frapper pour t’empêcher de te morfondre de ta culpabilité ?

                 Rafael repoussa la jeune fille avec douceur. Il lui adressa un sourire et il secoua la tête.

— Non merci. De toute façon, je ne peux plus revenir en arrière pour changer quoi que ce soit, alors je demanderais juste l’autorisation à Ludwig et Rei pour prendre le petit chien. Je n’ai peut-être rien pu faire pour le maître, mais je ne voudrais pas abandonner Karma.

— Karma ? interrogea Dan.

— C’est le nom inscrit sur son collier.

— Je rêve, tu as réussi à lire le nom du chien dans la misère où tu étais ? T’n’es pas croyable ! s’exclama Nael.

— Et le chaton, t’en fais quoi ? demanda Carline.

— Et bien, il est inclus aussi. J’espère juste qu’Haru, Yazoo et Sultan les accepteront.

                 Carline descendit du lit en sautant. Elle se retourna d’un mouvement leste.

— Je suis sûr que si c’est toi qui les leur présentes, ça passera comme du beurre. D’après Ashula, Haru te mange dans la main et ça, je dois dire que c’est un miracle. Ce chat a toujours été spécial. Il s’approche et se laisse toucher que par les personnes qu’il trouve dignes d’intérêt.

— Tu sembles bien le connaitre, Carline.

                 Nael répondit à la place de sa sœur.

— Des abrutis l’avait jeté bébé par la fenêtre de leur voiture sur l’autoroute. Mon père Erwan l’a récupéré et Carline s’est chargée de le nourrir. Elle l’a couvé avec Naru son chat. Quand il a eu trois ans, il est monté dans la voiture de Ludwig et n’a pas voulu en déloger. Monsieur avait décidé de lui-même de venir vivre chez Ludwig. Mais, il ne l’a jamais considéré comme son maître.

                 Voyant les traits tirés de son ami, Carline lança :

— On va te laisser te reposer. Je reviendrais t’ennuyer demain. C’est promis.

                 Elle se pencha et lui donna un baiser sur la joue avec un petit rire. Rafael se troubla. Dan et Nael le saluèrent de la main avant de quitter la pièce. Le jeune rouquin effleura la joue que la jeune fille avait embrassée. Il s’allongea de meilleure façon en soupirant. Même s’il était très triste pour le vieil homme, il se sentait quand même heureux d’être en vie. Le sommeil ne tarda pas à l’attraper.

                 Quelques minutes plus tard, la porte de sa chambre s’ouvrit à nouveau. Une main tannée frôla légèrement sa blessure au front avant de remonter la couverture afin de mieux le couvrir. Ensuite, la personne ressortit en fermant la porte avec douceur. Un biper laissa entendre un léger bruit. Ashula l’éteignit avant de se diriger vers les ascenseurs. Sa garde de nuit venait à peine de commencer.