Chapitre 17

      Rafael, Moira et Sara se sentirent souvent mal à l’aise au début chez les Lagardère-Miori. Ils ne savaient pas vraiment comment agir face à ses adultes inconnus jusqu’à présent. Manu ne les ennuya pas une seule fois avec l’école. Il leur laissait la semaine afin de les habituer à leurs présences.

      Sara, du haut de ses dix ans, fut la première à s’habituer. Elle sortait de sa chambre dès qu’elle entendait la voix d’Ashula. Il avait la voix douce et sa bonne humeur la faisait souvent rire. Quand il était libre, Ashula aimait se rendre à l’étage où se trouvait la chambre de Rafael. Il aimait la tranquillité du lieu pour lire. Sara le suivait et restait silencieuse. Ashula finit par lui faire la lecture.

      Parfois, Ashula remarquait la légère ouverture de la porte de la chambre et un mouvement. Rafael se laissait glisser contre le mur près de porte afin d’écouter également en fermant les yeux. Si Ashula le remarquait, il ne lui en faisait jamais la remarque. Rafael appréciait ce geste. Personne dans cette maison ne tentait de le mettre mal à l’aise. Son oncle ne lui posait également aucune question sur sa vie passée. Ce n’était pas qu’il n’en mourait pas d’envie, mais Manu préférait laisser son neveu prendre ses marques et reprendre de l’assurance.

      Moira testa la promesse de Rei. Elle vint le voir afin qu’il lui montre la salle de musique alors que celui-ci se trouvait assis à la table de la salle à manger remplissant des papiers importants. Sans rechigner, Rei se leva et l’invita dans son antre. Un jeune homme s’y trouvait déjà. Quand elle le vit, Moira fut formelle. C’était le plus bel homme au monde avec ses cheveux blond cendré, sa peau ensoleillée faisant ressortir ses yeux couleur orageux.

      En tout cas comme les autres habitants de la maison, cet homme-là aussi lui adressa un sourire chaleureux. Il lui demanda quelle était sa préférence. Moira lui avoua qu’elle ne savait pas, car elle n’avait jamais eu l’occasion d’écouter réellement de la musique. Alors, sans plus attendre, il lui fit une démonstration de son talent. Il lui joua un petit air au violon, au piano et aussi à l’accordéon. Il la renseigna qu’il jouait depuis peu du nouvel instrument. Il lui arrivait encore de faire des bêtises.

      Moira était subjuguée. Elle ne voyait pas de faute. Pour elle, ces sons étaient nouveaux. Il lui conseilla de tenter pour le piano, mais avant toute chose, elle devait comprendre une partition. Sasha Flagan pouvait être un boute-en-train avec un caractère assez capricieux par moment, il avait quant même un sens aigu pour enseigner sa passion aux autres. La jeune fille passa une agréable après-midi avec les deux hommes.

      Rafael sortait rarement de sa chambre au tout début. Il réfléchissait sur les évènements de ses quelques mois. Yazoo, la petite chatte noire sans queue, lui tenait souvent compagnie. Parfois, le tigré gris et blanc venait également. Il devenait alors très câlin et ennuyait le garçon pour des caresses à l’infini. Puis, sans prévenir, il se mettait à lui mordre le bras sans faire mal. Un autre jour, Haru aperçut Sultan. Sans crier garde, il lui sauta dessus faisant faire un bond énorme au chat persan blanc. Celui-ci partait en courant autour de la pièce poursuivie par l’autre en mode canaille. Yazoo finissait par en faire autant. Chaque fois leur manège détendait Rafael qui finissait par éclater de rire de leur bêtise.

      Il aimait aussi observer ses tableaux. Ceux représentant le bateau pirate lui plaisaient le plus. Il finit par demander à Ludwig si l’auteur n’avait pas commis une faute à son prénom par rapport à la sirène. Ludwig lui informa alors que l’artiste de la sirène et ceux des murs des chambres provenaient de son artiste d’oncle, le célèbre Carlin Oda. Alors que les deux tableaux pirates avaient été peints par sa petite fille qui portait le même prénom. Ludwig précisa également que le jeune homme ferait sa connaissance au lycée.

      Parfois, Rafael s’échappait de la maison. Il n’allait jamais très loin. Mais, il voulait faire connaissance avec sa nouvelle ville. Il marchait en observant autour de lui. Un jour, ses pas l’amenèrent jusqu’au quartier africain. Le quartier ne portait maintenant juste le nom. Intrigué, Rafael y pénétra. Les immeubles n’étaient plus de la première jeunesse, mais donnaient un charme certain à l’ensemble.

      Il logea la rue pour le centre. En passant devant un bar du nom « Cool baby », il y jeta un simple regard. Le bar était bondé et plein de vie. C’était assez déstabilisant. Pour Rafael, les bars avaient mauvaise réputation où se côtoyaient les rebus de la société où ils pouvaient déprimer à loisir. Ce n’était pas le cas de celui-ci.

      Au centre, des marchands ambulants s’y trouvaient. Il en fit le tour. Certains vendeurs lui souriaient aimablement, d’autres lui adressaient la parole avec gentillesse. Mais dans le lot, des vendeurs lui jetaient un mauvais regard comme s’ils imaginaient le garçon vouloir voler leurs marchandises. C’était toujours pareil avec ses imbéciles. Dans peu de temps, il allait encore avoir des ennuis alors qu’il n’avait rien fait de mal.

      Le centre était entouré d’immeuble très vieux en rénovation. Rafael observa un instant les travailleurs. Les hommes s’interpellaient en riant et se charriaient. Ils semblaient prendre plaisir de travailler. Le garçon reprit la route. Il arrivait au niveau d’un grand garage du nom de « Bradly » quand il aperçut un gendarme s’approcher de lui. Le garçon soupira. Et voilà, les ennuis commençaient. Le gendarme s’arrêta à quelques mètres de lui.

— Que fais-tu à cette heure, mon garçon ? Ne devrais-tu pas être en cours ?

      Rafael jeta un coup d’œil derrière lui. Il apercevait les deux vendeurs qui l’avaient mal regarder en attente. Il serra juste un peu les dents. Il inspira un bon coup. Il ne voulait pas ennuyer son oncle, alors le jeune homme répondit calmement.

— Je suis nouveau dans la ville, monsieur l’agent. Ma famille m’a laissé quelques jours pour m’habituer avant de reprendre le chemin de l’école. Ai-je commis un crime, monsieur l’agent ?

      Le gendarme n’appréciait pas vraiment le ton de l’adolescent. Il n’aimait pas vraiment être remis à sa place et encore moins par un gamin. Il allait prendre la parole sur un ton plus agressif afin de faire réagir comme il voulait le gamin, mais une silhouette apparut à leur côté. L’agent et Rafael se tournèrent vers l’arrivant. L’adolescent fut stupéfait de se retrouver face à Ludwig Lagardère. Le gendarme lui ravala son agressivité rapidement.

— Monsieur Lagardère ? Que faites-vous ici ?

      Rafael fut stupéfait par le changement de ton de l’agent face à l’arrivant. Pourtant avec le physique de Lagardère, il aurait plutôt tendance à rendre les flics plus suspicieux. Ludwig eut un sourire ravi. Il aimait bien rendre ces agents tout doux tout miel.

— Vous devenez sénile, agent Corbin. Je suis le patron du Bradly. Il faut bien que je voie si mes hommes font leur boulot correctement.

— Oui, désolé. J’avais oublié. Je dois m’occuper de ce garçon. Nous discuterions une autre fois, monsieur Lagardère.

— Qu’a fait Rafael de si terrible, agent Corbin ? Est-ce que le simple fait de regarder des articles dans une boutique fait de lui un voleur ? Ou combien ces vendeurs de pacotille vous versent-ils pour ennuyer des jeunes ?

      L’agent se sentit rougir de colère.

— Je ne vous permets pas...

      Il ne finit pas sa phrase, car Ludwig l’en empêcha en reprenant.

— Je vais me le permettre, agent Corbin. Oseriez-vous m’en empêcher ? Continuez à ennuyer les petites gens du quartier et vous risquez fort d’avoir un diable et un tyran venir y mettre leur nez. Ce quartier ne sera jamais vendu à un promoteur comme votre cousin, agent Corbin. Maintenant, si vous ne voulez pas que j’appelle vos collègues à la rescousse vous feriez mieux de déguerpir.

      L’agent Corbin jeta un regard noir à l’adolescent avant de retourner à sa voiture garée en dehors du quartier. Ludwig fixait le dos de l’agent avec un regard de glace. Rafael songea que Ludwig Lagardère avait un caractère bien plus poussé par rapport à ce qu’il laissait transparaitre chez lui. Car en le voyant agir avec son compagnon, Ludwig donnait vraiment une impression d’être un idiot alors qu’il ne l’était pas le moins du monde.

— Alors comment trouves-tu le quartier, Rafael ?

      L’adolescent sursauta pris en flagrant délit de rêvasserie.

— C’est plaisant. Avec notre père, nous avons beaucoup déménagé. Des quartiers comme celui-là, j’en ai déjà vu, mais ils sont tous remplis de drogués, de prostitués et bien d’autres. C’est le premier à être aussi agréable.

      Ludwig hocha la tête en regardant autour de lui. Il soupira.

— Ce quartier est protégé par ces habitants. D’après les histoires que raconte les plus vieux vendeurs, ce quartier a bien failli sombrer, mais une armoire à glace est arrivé et à remis tout en ordre dès qu’il a ouvert son bar le « Cool Baby ».

— Une armoire à glace vraiment ? gloussa Rafael.

— Mouais, tu peux rire. Tu l’aurais appelé ainsi si tu l’avais connu. Daisuke Oda était le vieux cousin de mon oncle Carlin. Il est décédé à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans dans son sommeil.

— Est-ce son fils qui s’occupe du bar maintenant ?

— Non, Daisuke vivait avec un homme. Il a légué son bar à ces deux employés Ben Amory et Xavier Descamps. Xavier est celui qui le gère entièrement. Ben préfère s’occuper du comptoir. Mmmh ! D’ailleurs, Xavier est le compagnon de Sasha.

      Sasha ? songea Rafael. Il se souvient de l’assistant de Rei. Moira semblait être sous le charme. Ludwig jeta un coup d’œil vers le garage. Rafael soupira et s’excusa :

— Je suis désolé de vous avoir ennuyé. Vous devez surement aller travailler.

      Ludwig baissa son regard vers le garçon. Celui-ci fixait ses baskets. L’homme sourit. Il ébouriffa la tignasse rousse.

— Je suis le patron. Je fais ce que je veux. Viens, je t’invite à boire un verre.

      Ludwig se dirigea vers le bar. Rafael hésita un instant avant de le rejoindre. Dès qu’il pénétra dans le bâtiment, ils furent assaillis par le bruit ambiant. Ludwig salua les deux hommes au bar avant de se diriger vers une table dans le coin vide. Le garçon observa les deux barmans. L’un était dégingandé, l’autre plus massif avec une cicatrice sur la joue droite jusqu’à l'arcade sourcilière.

      Dès qu’ils furent installés, l’homme à la cicatrice vint les rejoindre. Rafael rencontra Xavier Descamps. L’homme l’intimidait par sa présence, même s’il le trouvait sympathique aussi. L’homme revint avec les commandes et sans gênes s’installa au côté du garçon.

— Ça faisait un moment que tu n’étais pas passé Ludwig.

— Désolé, j’ai eu beaucoup de travail ses derniers temps. As-tu entendu la nouvelle, Xavier ?

— La voiture folle ? Oui, j’en ai entendu parler. Elle aurait déjà fait deux victimes.

— Là où j’habitais, il parlait aussi d’une voiture folle. Et papa, une fois a dit que maman aurait été tuée par une voiture folle aussi.

      Ludwig et Xavier se regardèrent mal à l’aise. Que se passait-il à nouveau ? Trente-deux ans plus tôt, des conducteurs drogués avec de la drogue rouge du dragon avaient semé le chaos dans le pays pendant un temps. Mais depuis, il ne s’était plus rien produit jusqu’à maintenant.

— Tu devrais en parler avec ton oncle, Rafael. Cela lui sera peut-être utile de le savoir.

      Le jeune homme hocha la tête pensive. Puis, il demanda d’un coup.

— Je sais que cela n’a rien à voir avec des voitures, mais tout à l’heure, vous avez parlé d’un diable et d’un tyran. Et l’agent Corbin a semblé troubler. Qui est-ce ?

      Xavier émit un petit rire. Ludwig sourit également.

— Et bien comment dire, le diable c’est mon oncle. Il a beau être âgé maintenant, beaucoup de personnes le craignent. C’est un génie de la peinture. Ces toiles se vendent comme des petits pains. Il a d’innombrables contacts dans tous les milieux. Le tyran, c’est le surnom donné à son gendre. Erwan Miori est le P.D.G. d’une multinationale. C’est un personnage agréable, mais il n’aime pas l’incompétence. Et dans ces cas-là, il le fait bien sentir.

— Donc le quartier tient bon grâce à eux ? demanda Rafael. Je n’ai jamais aimé les gens riches, car je les trouve trop imbus d’eux-mêmes et profite souvent de la misère d’autrui.

— Oui, il y en a malheureusement des comme ça. Ashula avait perdu l’usage de ses jambes à cause d’une voiture folle. Sa mère n’avait pas d’argent. Grâce à mon oncle et à Erwan, il a pu être opéré. Pour les récompenser, il a décidé de devenir lui aussi un chirurgien afin d’aider à son tour. Il y a aussi mon Rei chou. À seize ans, il a été enlevé par son oncle. Carlin a utilisé tous ses contacts même les moins recommandables pour le retrouver.

      Rafael but une gorgée de jus d’orange pour digérer toutes les informations. Puis, il s’exclama :

— Vous n’avez pas à justifier votre famille, Ludwig. Je n’ai plus trop de souvenirs de ma mère, mais je me souviens de ses conseils. Ne jamais juger qui que ce soit sans la connaitre. J’essaie toujours de suivre ce conseil.

      Xavier hocha la tête satisfaite.

— Ta mère était une femme sensée et intelligente. Même si elle n’a pas pu être avec vous plus longtemps, elle vous a très bien élevé.

      Rafael sentit sa gorge le serrer. Il chuchota toucher par les propos.

— Merci, vous êtes la première personne à dire du bien de ma mère.

 — Ton père n’en faisait pas ? interrogea Ludwig, intrigué.

      Le jeune homme baissa la tête sur ses mains légèrement tremblantes en se souvenant des coups de son père.

— Il ne nous parlait pas vraiment. Il nous donnait des ordres, c’est tout. Je sais qu’il adorait maman. Elle était sa vie, ses enfants des parasites. Il nous tolérait. Après la mort de maman, il n’a pas su se relever. J’en ai fait les frais.

— On dirait que tu lui cherches des excuses. Un homme qui bat son gosse n’a pas d’excuse, Rafael. Ces enfants ne sont pas responsables de sa faiblesse. Tu peux lui pardonner si tu le désires, mais tu ne dois pas lui donner des excuses, répliqua Xavier.

— Allez la pause est terminée. Que fais-tu Rafael ? Veux-tu rentrer ? Où m’accompagnes-tu au garage ? demanda Ludwig soulageant le garçon.

— Je ne veux pas vous déranger.

      Rafael grimaça en recevant un coup sur la tête.

— Je t’invite banane donc tu ne me déranges pas. Tu viens oui ou non ?

— Comme vous insistez tellement, je vais venir visiter votre antre. Mais, je vous préviens, je visite, je ne travaille pas.

— Sale gosse ! lança Ludwig amusé tout de même. Il préférait voir le garçon ainsi plutôt que morose enfermé dans sa chambre.