Chapitre 16

      Rafael avait fini par suivre la femme sans plus rechigner. Il ne se reconnaissait pas. Depuis la mort de sa mère, il ne voulait plus s’attacher à qui que ce soit. Il ne voulait plus donner sa confiance à un adulte de peur de souffrir à nouveau.

      Mais pour une raison encore inconnue, cette femme lui plaisait bien. Elle ne cherchait pas à lui plaire. Elle avait quand même perdu son côté froid comme un glaçon du début. Elle semblait même s’amuser à ses dépens, mais il s’en fichait.

      Shelyna lui parlait de sa famille. La chance qu’elle avait eue à trois ans d’être adopté par une famille recomposée. Elle y avait fait la connaissance de son grand frère. Elle l’adorait et en même temps, elle l’avait envié pendant longtemps d’être un être si exceptionnel. Elle avait pris l’habitude de se chamailler avec lui pour un oui ou pour un non. C’était devenu une coutume.

      Rafael apprit aussi que cette avocate de vocation s’était mariée avec un ancien inspecteur de police. Elles avaient eu deux enfants, deux filles aux caractères aussi bien trempés que leur mère. Rafael ne put s’empêcher de plaindre le père. Shelyna s’était alors mise à rire, un rire frais. Elle s’exclama que c’était la faute à son mari aussi. Il les avait trop gâtés, pourris.

      Non seulement il passa devant un coiffeur, mais Shelyna profita d’avoir encore un peu de temps pour le rhabiller. Elle ne voulait pas laisser le garçon habiller comme il l’était. Les deux jeunes filles avaient des robes décentes, mais Rafael portait des vêtements élimés jusqu’à la moelle et trop court pour sa taille.

      Elle voulait le voir prendre un peu d’assurance. L’habit ne faisait pas le moine, mais permettait parfois de reprendre contenance. Quand Shelyna vit la transformation, elle en fut satisfaite. Elle avait bien remarqué que les cheveux courts, très courts iraient bien mieux à la morphologie de l’adolescent. La coupe lui donnait un air plus sauvage et en même temps, plus serein. Et puis, il était trop dommage de cacher ses magnifiques yeux bleus nuit.

      Ils arrivèrent justes à temps pour prendre le train avec Manu Grandier et les petites. Moira et Sara s’extasièrent devant le changement de leur frère. Celui-ci, mal à l’aise, haussa les épaules et ne broncha pas une seule fois du long du trajet jusqu’à destination.

      Manu et Shelyna le laissèrent tranquille. Il en avait besoin. Rafael ne comprenait pas encore qu’il était enfin libéré du joug de son père. Il lui faudrait du temps pour s’y habituer. Manu préféra prendre connaissance tout d’abord avec les deux jeunes filles. Elles étaient plus aptes à discuter.

      Ils firent la connaissance avec Ashula à l’arrivée à la gare de destination. Il avait réussi à prendre un après-midi afin de pouvoir venir les chercher. Moira et Sara tombèrent tout de suite sous le charme de ce médecin. Il avait presque toujours le sourire aux lèvres. Il avait des gestes très doux et une voix apaisante.

      Rafael observait en silence. Personne ne lui reprocha d’avoir été malpoli, car il n’avait pas salué le nouvel arrivant. Il en était un peu perturbé. Il regarda la fenêtre de la voiture tout le long du trajet jusqu’à une maison de la ville.

      La voiture avait roulé un long moment. Combien de temps ? Il ne saurait le dire. Ils avaient traversé plusieurs petites villes avant d’arriver dans la bonne. Cette ville semblait assez animée alors que le soir tombait petit à petit. Pourtant le mois de janvier venait à peine de commencer et le froid de l’hiver se faisait toujours sentir.

      La voiture ralentit devant une maison couleur crème. Elle tourna afin de pénétrer dans un petit chemin pour enfin s’arrêter à l’arrière dans une petite cour. Rafael suivit les adultes et ses sœurs à l’intérieur de la demeure en passant par la porte vitrée.

      Ils entraient directement dans un salon aux couleurs pâles. Les murs peints en vert très clair s’harmonisaient avec des meubles, canapé et fauteuils couleur ivoire. Des plantes parsemaient un peu partout donnait d’autres tons verts. Sur la table basse se trouvait installé un énorme matou aux longs poils blancs. Ses immenses yeux bleus se levèrent sur les nouveaux arrivants. L’animal pencha la tête avant de reprendre comme si de rien sa toilette.

      Moira et Sara ne pouvaient pas s’empêcher de regarder autour d’eux avec curiosité. La pièce semblait luxueuse à leurs yeux. Elles n’avaient jamais vu de pièce aussi belle. Intimidées finalement, elles finirent par se rapprocher de leur frère. Lui même ne se sentait pas à l’aise.

      Un homme d’une cinquantaine d’années fit son apparition. Il portait les cheveux longs bruns parsemés de mèches grises attachés par une lanière. Il était couvert de tatouages et de piercing et portait un jean troué et un tee-shirt ayant vu de meilleurs jours. Cet homme détonait un peu dans cette pièce.

— Vous en avez mis du temps. Ashula, tu roules vraiment comme une tortue.

      Le jeune homme haussa les épaules en se laissant tomber sur un canapé.

— Je suis prudent moi. Je ne roule pas comme si j’avais le diable au cul.

      L’arrivant renifla peu galamment. Il se tourna ensuite vers les autres. Il porta ses mains à la taille.

— Je ne vais pas vous bouffer, vous savez. Manu t’es inspecteur ou quoi ! Tu ne devrais pas avoir autant la trouille devant moi.

      Manu porta une main à son crâne avec de grimacer. Il finit par lâcher.

— Je n’ai pas peur de toi Ludwig. Tu me donnes juste mal au crâne.

      Les yeux de Ludwig se rétrécirent. Il allait répliquer quand il reçut un coup derrière la tête. Il cria de douleur.

— Rei chou, arrête de me frapper.

      Le nouvel arrivant sourit au nouveau venu. Cet homme blond devait avoir à peu près le même âge que le brun percé. Il était son total opposé.

— J’arrêterai le jour où tu arrêteras de faire l’idiot.

— Mais j’aime faire l’idiot mon chou.

      Rei leva les yeux au ciel comme exaspéré avant de rejoindre Manu et les enfants. Il posa son regard sur l’adolescent. Rei pouvait y lire toute la souffrance que ce garçon avait dû garder en lui. Puis, il se tourna vers les deux jeunes filles.

— Je m’appelle Rei Miori. L’autre idiot s’appelle Ludwig Lagardère. Vous êtes chez vous ici. Je vous ai préparé une chambre à chacun. J’espère qu’elle vous conviendra. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, il ne faut surtout pas avoir peur de nous le demander.

      Les deux filles hochèrent la tête toujours intimidée. Rafael lui observait à nouveau le gros matou. Celui-ci avait pris possession des genoux d’Ashula et réclamait des caresses. Rei secoua la tête amusée.

— Il s’appelle Sultan. Tu verras comme il porte merveilleusement bien son nom.

      Rafael se troubla comme pris en faute. Il baissa les yeux.

— Merci de nous loger, Rei, Ludwig s’exclama alors Manu pour aider son neveu.

— De rien, Manu. Dans un sens, cela nous permet de voir Ashula plus souvent, car il a tendance à nous oublier le bougre.

— Ouais, il peut être ingrat ce chirurgien de pacotille.

      Ashula les écoutait avec un sourire affiché sur les lèvres sans relever. Il caressait la tête d’un Sultan ravi. Ludwig continuait à le fixer puis il eut une idée.

— Ah je sais pour nous venger, il va être de corvée de faire le dîner.

— Que dalle ! répliqua enfin Ashula. Je suis en repos. Et puis la dernière fois, tu as...

      Laissant continuer la chamaillerie amicale entre Ludwig et Ashula, Rei invita les trois jeunes à le suivre. Tous les quatre traversèrent un couloir. Rei énuméra le nom des pièces qu’ils croisaient. Près du salon se trouvait la salle à manger où ils prenaient les repas. La cuisine la rejoignait par une porte à battant. Sur la gauche, une double porte amenait à une salle de musique. Rei les informa qu’ils pouvaient s’y rendre quand ils le voulaient, mais s’ils entendaient du bruit, ils devaient frapper à la porte.

      Rei donnait des cours de musiques à des enfants défavorisés et autres. Il était souvent aidé par un autre jeune homme du nom de Sasha Flagan. Ils feraient sa connaissance dans les jours à venir.

— Aimez-vous la musique ? demanda Rei en les englobant du regard.

— On n’avait pas les moyens d’en faire, répondit Rafael. Et puis, c’est une perte de temps.

— Oui, c’est vrai. Mais, la musique permet de s’évader un peu, répondit simplement Rei.

— J’aurais aimé savoir y jouer, chuchota Sara en rougissant.

      Rei lui posa une main pleine de tendresse sur la tête.

— Tu me diras de quel instrument tu aimerais et je te l’apprendrais. D’accord ?

— Je peux vraiment ? Vous n’allez pas oublier ?

— C’est une promesse et une promesse doit toujours être tenue.

      La petite fille de dix ans esquissa un sourire ravi. Rei continua la visite. Il monta à l’étage où se trouvaient les chambres et les deux salles de bain. La première chambre était celle de Ludwig et lui ; la seconde celle d’Ashula et de Manu. Entre les deux se trouvait la première salle de bain. Face à eux deux autres portes indiquaient également deux chambres séparées également par une salle d’eau.

      Celle à droite fut pour Moira. La jeune fille entra dans une chambre dont le ton marron et anis prédominer. Les meubles couleur wengé ressortait à merveille face aux murs anis. Elle pénétra dans sa nouvelle chambre. Elle tourna autour d’elle. Elle resta saisie alors devant le dessin d’où se trouvait la porte. Rei eut un sourire amusé. La réaction était toujours la même.

— C’est le frère de Shelyna qui a peint ce dessin. Te plait-il ?

— Oh oui ! Il est magnifique, répondit la jeune fille d’une voix tremblante.

      Le dessin représentait un coucher de soleil en montagne. Elle avait presque l’impression de sentir le vent froid et de respirer l’air pur des montagnes. Laissant Moira toujours en admiration devant le dessin, Rei emmena la plus jeune dans la pièce suivante. Celle-ci était dans les tons rosée. Elle aussi avait un dessin. Un jardin tout droit sorti d’un conte des mille et une nuits, dont les senteurs, envoutant se sentait dans la pièce surement due au bouquet d’orchidées posé sur la commode.

      Rei fit signe à Rafael de le suivre. Ils durent prendre un deuxième escalier pour arriver enfin dans une grande pièce garnie de livre en tout genre. Un bureau équipé d’un ordinateur dernier cri se logeait contre un mur juste en dessous d’une fenêtre éclairant la pièce d’une douce lumière de fin de journée.

      Rei amena le jeune homme vers la seule porte de l’étage. Il l’ouvrit et laissa le garçon pénétré dans son nouveau havre de paix. Rafael resta interdit devant cette chambre. Il avait encore du mal à croire qu’il pouvait vraiment vivre dans ce lieu. C’était beaucoup trop beau, trop chic.

      La pièce était fort simple. Les murs peints en blanc cassé comportaient simplement un lit deux places, une commode et un bureau dans les tons noirs. Au lieu d’un mur dessiné, il était garni de trois tableaux, l’un représentant un bateau de pirate dont le capitaine roux fit sourire légèrement Rafael. Le deuxième toujours dans le même ton représentait un rocher où une sirène s’y trouvait installé. Elle observait l’horizon d’un regard insondable. Et le troisième posait près de la porte menant à une salle d’eau montrait le bateau pirate prit dans les méandres de la mer déchainée.

      Le bureau était installé lui aussi juste au-dessous de la fenêtre. Rafael s’en approcha et jeta un coup d’œil à l’extérieur. Il y vit la cour arrière avec une partie du toit et les murs voisins. Ce n’était certes pas une jolie vue, mais Rafael en fut content. Il eut une exclamation et ouvrit la fenêtre. Deux chats se prélassaient sur la toiture. Rei s’approcha et s’exclama :

— Ah vous étiez là vous deux.

      Un tigré gris et blanc s’étira et s’approcha en miaulant comme s’il râlait. L’autre plus petit et noir sans queue le rejoignit. Il sauta sur le bureau pour s’asseoir. De ses yeux verts, le chat observa le jeune rouquin. Le gris blanc lui ne s’en occupa pas le moins du monde. Il s’échappa toujours en graillant vers l’étage du bas. Sentant le froid l’atteindre, Rafael ferma la fenêtre. Il se sentait un peu mal à l’aise à être fixé ainsi par un animal.

— Tu n’as jamais eu d’animaux ?

— Non. Mon père ne les aimait pas.

— Il va falloir t’habituer. Les chats ici sont en surnombre. Cette demoiselle se nomme Yazoo. Elle semble t’avoir adopté. L’autre ingrat se nomme Haru. Il est câlin à ses heures.

      La fameuse Yazoo se releva et prenant son élan sauta sur le lit. Elle le renifla un moment avant de se mettre en boule contre l’oreiller. Bientôt un léger ronronnement se fit entendre. Rafael eut un vrai sourire pour la première fois. Rei en fut ravi. Les animaux étaient les meilleurs remèdes contre la tristesse.

— Allez viens. Rejoignons les autres. Il est bientôt l’heure de dîner.

      Rei commençait à sortir de la pièce quand il se retourna vers le garçon qui n’avait pas encore bougé de sa place.

— Prend ton temps Rafael. Personne ici ne te bousculera.

      Rafael baissa les yeux vers la forme endormie de la petite chatte. Pouvait-il croire cet homme ? Il jeta un nouveau regard à sa chambre. Jamais dans ses plus beaux rêves, il aurait imaginé avoir un jour une chambre aussi belle pour lui. Il fixa à nouveau son regard sur le tableau avec la mer déchainée. Ses émotions étaient un peu pareilles, son âme sera-t-elle aussi forte que ce bateau pour y survivre ? Il poussa un énorme soupir. Seul l’avenir le lui montrera. Puis, il repoussa ses sombres pensées et sortit de la pièce en laissant la porte bien ouverte.