Chapitre 15

      Assise dans le canapé, serrant sa plus jeune sœur dans les bras, Moira observait autour d’elle en silence. Trois mois plus tôt, son père les avait emmenés dans cette maison délabrée. Cette demeure avait vu des jours meilleurs. La tapisserie tombait en ruine. Le toit fuyait dès qu’il pleuvait un peu trop.

      Elle se trouvait également à l’écart de la ville. Les enfants devaient prendre le bus scolaire pour se rendre à l’école. Parfois, celui-ci les oubliait, alors ils devaient s’y rendre à pied ou en courant pour ne pas être en retard. Moira savait que son père avait perdu son travail un an auparavant et depuis, il les faisait déménager encore plus souvent.

      Elle n’en comprenait pas la raison, mais elle le voyait comme un animal traqué. Elle le détestait encore plus, car il devenait encore plus méchant envers Rafael. Moira serra son poing contre sa cuisse. Elle jeta un coup d’œil aux deux personnes présentes dans la pièce en uniforme. Un troisième homme discutait avec son frère dans la cuisine.

      Rafael avait-il commis une énième bêtise ? Elle n’en savait rien. Personne ne voulait lui dire ce qu’il se passait. Pensait-il qu’à treize ans, elle ne serait pas capable de comprendre ? Sara tremblait contre elle. Elle n’était pas rassurée. Combien de temps resteraient ces hommes chez eux ?

      Des éclats de voix firent sursauter les deux jeunes filles. Moira se tourna vers la cuisine. La porte y était fermée. Elle ne pouvait voir ce qui se passait. C’était horrible de ne rien savoir. Un coup à la porte d’entrée surprit les deux gendarmes.

      L’un d’eux se dirigea vers la porte et il l’entrouvrit. Il y aperçut un homme et une femme. L’homme lui montra sa plaque. Le gendarme en fut surpris et ouvrit la porte pour laisser passer les deux arrivants. Moira les vits à son tour et elle resta saisie.

      L’homme ressemblait beaucoup à sa mère donc à Rafael aussi. Il avait la même couleur de cheveux rousse, la même peau légèrement bronzée et quelques traits physiques seuls les yeux étaient d’un vert clair alors que ceux de son frère avaient la profondeur de la nuit bleutée.

      La femme ressemblait à une Japonaise portée un tailleur bleu et blanc dont les cheveux noir ébène étaient relevés en chignon lui donnant un air magnifiquement froid. Elle jeta un coup d’œil vers le canapé. D’une voix tout aussi froide, elle annonça :

— Je reste avec les deux petites, vous devriez rejoindre la cuisine, inspecteur.

      L’homme roux porta juste un instant un regard sur les deux formes dans le canapé. Il apercevait l’inquiétude dans leurs regards. Il soupira. Puis, sans plus attendre, il se rendit dans l’autre pièce. Il donna juste un coup à la porte avant d’entrer.

      Un jeune adolescent se trouvait assis à la table bancale. Un gendarme l’interrogeait assis face à lui. Celui-ci leva les yeux vers l’arrivant. Il eut un air surpris, puis il s’exclama :

— Qui vous a permis d’entrer ?

      Sans se démonter, Manu Grandier s’approcha et tendit son badge avant de se tourner vers l’adolescent. Le jeune leva ses yeux bleus nuit vers le nouvel arrivant. Rafael resta saisi. Cet homme ressemblait tant à sa mère défunte. Qui était-il ?

— Inspecteur Grandier ? Que faites-vous loin de votre ville ?

      L’arrivant se concentra à nouveau vers le gendarme.

— Adjudant-chef Molanon, je suis ici pour ces enfants. Ils sont de ma famille.

— Et bien, votre famille n’est pas des plus recommandables, inspecteur. Je dois continuer à interroger mon suspect.

      L’inspecteur fixa le gendarme fronçant les sourcils. D’une voix froide, il répliqua :

— Si ce garçon est suspect, pourquoi ne l’interrogez-vous pas au poste ? Ah moins que vous n’avez aucune preuve que ce garçon soit mêlé à quoi que ce soit ? Si j’ai bien saisi d’après les dires de votre supérieur, vous avez arrêté un dénommé Yvan Blackwood pour trafics de drogues et d’armes à feu.

      Rafael releva la tête stupéfaite. Son père pouvait être une vraie pourriture jamais il n’avait imaginé qu’il aurait eu assez de couilles pour faire ce genre de trafics.

— Et dans votre petit cerveau, vous imaginez que ce garçon est dans le coup aussi ?

— Pourquoi pas, inspecteur ? Vous le savez aussi bien que moi que cela arrive. Je me dois de vérifier.

      Toujours aussi froid, Manu s’exclama :

— Je suis tout à fait d’accord avec vous, Adjudant-chef, mais...

      Manu se tourna vers le garçon, puis il reprit :

— Mets-toi debout.

      Rafael faillit ne pas obéir, mais croisant le regard vert clair, il obéit. Manu s’approcha. Il tourna le gamin afin de montrer son dos au gendarme. Puis sans prévenir, il souleva le tee-shirt. Avant que Rafael ne le repousse violemment et ne s’éloigne. Le gendarme avait pu voir les marques violacées et d’autres plus anciennes de coups de ceinture. Il soupira. Rien dans l’attitude du gamin ne signalait qu’il se faisait battre.

— Est-ce que ton père battait-il aussi tes sœurs ? demanda L’adjudant-chef.

      Rafael dans un coin de la cuisine ne broncha pas.

— Rafael ? On vient de te poser une question.

      Le garçon croisa à nouveau le regard vert clair. Il se troubla. Il inspira.

— Non, j’ai toujours fait en sorte qu’il s’acharne sur moi. Il ne le faisait pas tous les jours, seulement quand il était soul. Je ne savais rien de ce qu’il faisait. La seule personne que mon père aimait était ma mère. Il ne nous voyait pas. Puis, elle est morte et il a eu besoin d’un exutoire. Il ne nous parle jamais. Et moins, je le voyais mieux je me portais.

— Votre interrogation vient de terminer Adjudant-chef Molanon. Cet enfant ne sait rien sur son père. De plus, si vous voulez à nouveau l’interroger, il faudra passer par son avocat. Elle se trouve dans la pièce à côté. Je vous transmettrais également leur nouvelle adresse.

      Manu se tourna vers le garçon et lui montra la porte.

— Tu peux rejoindre tes sœurs.

      Rafael hésita un instant avant d’obéir. Il retrouva Moira et Sara toujours installées dans le canapé en compagnie d’une femme d’âge mûr et belle. Les deux gendarmes avaient disparu de la pièce. Il en fut aisé. Il s’approcha légèrement intimidé par cette femme. Elle inspirait le respect et l’autorité. Il se moqua de lui même. Habituellement, il haïssait l’autorité. Mais, depuis que ces deux étrangers étaient arrivés chez lui, il n’agissait pas comme à son habitude.

— Bon maintenant que le troisième larron est présent, je vais me présenter, annonça la femme. Je me nomme Shelyna Barony, avocate. Votre père vient d’être incarcéré pour une durée indéterminée. Logiquement, vous seriez logé dans une famille d’accueil, mais au lieu, vous allez venir vivre chez votre oncle.

— Oncle ? Mais nous n’en avons pas, murmura Moira perdue.

      Shelyna esquissa un sourire lui adoucissant les traits.

— Je sais. Il a mis longtemps pour vous retrouver. Vous déménagiez tellement souvent. De plus, c’était comme si Lisbeth Grandier avait disparu de la circulation.

— Grandier ? murmura Rafael.

      Son regard se porta vers la cuisine. Shelyna affirma :

— L’inspecteur Manu Grandier est votre oncle. Il désespérait de ne pas pouvoir retrouver sa sœur. Et puis, il y a eu ce coup de téléphone anonyme.

— Il doit être déçu. Au lieu de revoir sa sœur, il retrouve trois marmots.

— Je suis triste pour ma sœur, mais je ne suis pas déçu, Rafael.

      L’inspecteur saluait son collègue de la gendarmerie, puis il rejoignit les trois enfants de sa sœur. Il se sentait un peu gauche tout de même. Il finit par annoncer.

— À partir d’aujourd’hui, vous allez vivre dans une autre maison. J’aurais aimé vous offrir mon propre chez moi, mais mon appartement est parti en fumer. Nous logerons chez des amis en attendant tout en espérant que cette assistance sociale ne viendra pas nous ennuyer.

— T’inquiètes Manu. Pour Valone, je m’en occupe. Elle n’aura rien à redire.

      Shelyna eut un sourire de requin. Elle adorait par-dessus tout contrarier les gens qui ennuyaient sa famille. Manu se positionna face aux deux jeunes filles qui l’observaient en silence. Il leur adressa un sourire, puis il posa ses yeux sur la plus grande :

— Tu es Moira, n’est-ce pas ? Et toi, Sara. Vous avez de jolis prénoms. Vous allez faire un sac pour le voyage. Je ferais venir vos autres affaires dans les jours à venir.

      Les jeunes filles hochèrent la tête et elles se levèrent. Moira hésita un instant, puis elle demanda d’une toute petite voix.

— Vous n’allez pas nous séparer, n’est-ce pas ? Rafael vient avec nous.

— Vous resterez ensemble. Ne t’inquiète pas.

      Rassurée, elle prit la main de sa sœur et elles se rendirent dans leur chambre. Rafael ne savait pas comment agir. Il ne savait pas s’il devait se réjouir ou pas. Il n’arrivait pas à donner sa confiance.

— Prend ton temps, Rafael. Je ne te demande pas de me faire confiance de suite. Mais, laisse-moi une chance. D’accord ?

      Rafael porta une main dans ses cheveux longs. Son père avait refusé de les couper. Maintenant, ils atteignaient mi dos. Ils étaient doux et soyeux. Pour qu’elles ne le gênent pas trop, il les attachait avec une lanière. Shelyna s’approcha de lui sans prévenir. Il sursauta comme un diable quand elle lui caressa la tête. Elle eut un petit rire amusé. Il lui jeta un regard noir.

— Tu as de beaux cheveux. Les pointes sont cassées. C’est d’un triste.

— Shelyna, le train part dans deux heures.

      La femme asiatique se tourna vers l’homme et eut un sourire éblouissant. Manu soupira vaincu.

— Tu es pire que ton frère Shel.

— Je prends ça pour un compliment. Carlin les aurait rhabillés de la tête aux pieds avant de les ramener à la maison. Dommage de n’avoir pas plus de temps ! Vient mon garçon, nous allons te faire une nouvelle tête pour ta nouvelle vie.

— Hein ? Ne put juste lancer Rafael avant d’être tiré par la femme jusqu’à la sortie.

      Shelyna informa Manu qu’elle les rejoindrait à la gare directement. Manu secoua la tête souriant de l’air affolé de son neveu. Celui-ci allait devoir s’habituer à l’excentricité de ses amis. Il secoua la tête toujours amusée, puis il se rendit dans la chambre des deux filles. Sara regardait par la fenêtre quant à Moira, elle observait sa valise vide. Manu s’approcha et s’assis sur le lit deux places.

— Je suis désolé d’arriver si tard dans votre vie, mesdemoiselles.

      Moira tourna son regard bleu ciel vers son oncle. Elle pouvait y lire de gentillesse et de la bonté. Elle pouvait lui faire confiance. Elle le sentait. Elle eut un pauvre sourire.

— C’est ainsi. On n’y peut rien. Comment devons-nous vous appeler ?

— Comme tu le désires.

      La jeune fille pencha la tête un instant, puis elle esquissa un autre sourire plus joyeux.

— C’est quoi votre prénom ?

— Emmanuel, mais tout le monde m’appelle Manu. Je préfère aussi.

— Bien alors ce sera oncle Manu. Où allons-nous vivre ? Vous avez dit que votre maison avait pris feu.

      Manu se mit à rire. Soulagé enfin de les avoir retrouvés, il se sentait serein.

— Oui, tout a cramé. Bah de toute façon, il aurait fallu changer. Mon appartement était trop petit pour cinq personnes.

— Vous êtes marié ? demanda la plus jeune.

      Sara sauta sur le lit et chavira. Manu la rattrapa dans ses bras. En toute confiance, elle se moula. Manu sourit et caressa avec tendresse la chevelure brune.

— Non, mais je vis avec quelqu’un. Il se nomme Ashula et il est médecin.

      Moira garda un instant le silence tout comme Sara.

— C’est un homme, constata Moira finalement.

— Oui, cela vous dérange-t-il ?

— Pas particulièrement, répondit Moira.

      Sara se redressa et demanda :

— Vous croyez que grand frère finira par nous aimer ?

      Manu fut surpris par cette question. Pour lui, il ne faisait aucun doute que Rafael adorait ses sœurs. Il n’aurait pas accepté de subir seul les coups s’il haïssait ses sœurs.

— Il vous aime déjà. Mais, il le cache par peur. Un jour, il vous le montrera. J’en suis sûr.

— J’ai hâte d’y être, lassa échapper Moira et Sara presque en même temps.