Chapitre 8

 

            Après son retour auprès de sa famille, Louka dut se réhabituer à vivre une vie ordinaire, simple et douillette. Sa mère, tellement heureuse de le revoir, fit son possible pour lui rendre la vie facile et attrayante. Ses sœurs l’assaillirent de questions sur sa vie hors de Minerve.

 

            Le jeune homme, installé à la table de cuisine, dévorait un repas digne des meilleurs chefs cuisiniers de tout le pays. Sa mère était un vrai cordon bleu. Il fit du mieux qu’il put à répondre à leurs questions, mais le cœur n’y était pas. Il ne voulait plus rien à faire avec cette école. Il en avait beaucoup trop souffert.

 

            Body D’Arilinn observait son fils depuis son retour. Il ne reconnaissait plus son fils. Il se souvenait d’un petit garçon courageux, mais souriant et joyeux. Là, il avait ce même fils en plus âgé, mais son visage n’exprimait plus cette joie de vivre enfantine. Que lui était-il arrivé pour changer autant ?

 

            Certes en vieillissant, le caractère pouvait changer, mais à ce point, Body avait des doutes. Depuis son retour, il n’avait pas vu l’ombre d’un sourire sur les lèvres de son fils. Il semblait content de les revoir, mais en même temps, il se sentait mal à l’aise comme s’il n’était pas à sa place.

 

            Body mit fin à toutes les questions de ses filles. Il leur ordonna de laisser Louka respirer. Le jeune homme fut reconnaissant envers son père. Même Netty finit au fil de temps par se rendre compte du grand changement sur son fils. Elle maudit sa sœur Anita un peu plus.

 

            Les jours suivants sont retour, Louka prit la charge de Minerve en tant que grand gardien. Les trois gardiennes attitrées du village eurent bien du mal à s’habituer à recevoir des ordres d’un homme. Mais, elles finirent par l’apprécier pour sa dévotion, son travail et son talent pour la guérison.

 

            Quelques mois plus tard, il décida de quitter le domicile familial pour une petite maison à la sortie du village, se rapprochant un peu plus de la forêt interdite. S’éloigner un peu du village lui fit un bien fou. Il pouvait se ressourcer en étant proche de la nature.

 

            C’est aussi à cette période que Minerve apprit la terrible nouvelle sur Hélios la capitale. Un homme du nom de Georges Grayson venait de s’autoproclamer Roi de Soleila après de nombreuses batailles. Toutes les villes et les villages en furent informés afin d’être vigilants, car cet homme se révélait être un véritable monstre humain.

 

            Au début, Louka se rendait régulièrement dans d’autres villages aux alentours afin de prêter assistance pour soigner les blessés. Mais, dès la nouvelle sur les attaques surprises des hommes de Grayson sur les villes aux alentours de Hélios lui parvint aux oreilles, Louka décida de rester à Minerve. Il se devait de veiller sur la sécurité de son village natal et surtout sur sa famille même s’il avait toujours du mal à être à l’aise auprès de ses sœurs et de sa mère.

 

            Comme tous les matins, il se rendit à la tour de garde afin de discuter un peu avec les gardiennes. Elles se reléguaient afin de garder les limites du village sous surveillance. Depuis quelques mois, des villageois les aidaient dans cette tâche. Les rumeurs contre les attaques des hommes de Grayson arrivaient en compte goutte, mais à chaque fois elles rapportaient des horreurs.

 

            L’attaque se fit soudain. Une flèche atteignit le villageois de garde en plein cœur. Louka ne put rien faire pour l’homme, mais il réagit aussi vite qu’il le put. Il sonna la cloche. Même si tout le village s’attendait à être attaqué un jour ou l’autre, les habitants se trouvèrent complètement anéantis. Les hommes forcèrent les femmes à entrer dans les abris souterrains afin qu’elles tentent de leurs mieux à échapper à la capture.

 

            Louka jeta un rapide coup d’œil à l’extérieure. Un frisson de frayeur le traversa en apercevant les grandes créatures qui accompagnaient les hommes de main de Grayson. Ces êtres aux corps minces et musculeux à la fois, mais dont le visage ressemblait à un félin aux dents aiguisées étaient d’effroyables combattants.

 

            Louka serra les dents. La colère grondait en lui. Ces monstres voulaient saccager son chez-lui et c’était une très grave erreur de leur part. Le jeune gardien attrapa son bâton de marche offert par son père qui l’avait taillé avec une branche d’un chêne ancien. Il fonça vers la sortie.

 

            Mais en arrivant devant l’entrée ouverte, il s’élança vers l’avant en s’appuyant contre son bâton, les jambes en avant. Son instinct ne l’avait pas trahi. Son coup frappa de plein fouet un homme-chat roux. Celui-ci fut éjecté vers l’arrière en emmenant deux soldats de Grayson dans sa chute.

 

            Retombant sur ses pieds, Louka sortit en trombe de la tour de garde. Il se devait de rejoindre la chaumière de ses parents. Autour de lui, il entendait les hurlements des villageois qui se battaient comme ils le pouvaient, mais avec détermination. Les Minervois n’étaient pas le genre d’individus à se laisser faire sans réagir. Ce village était le leur et hors de question qu’un minable et cruel Roi de pacotille vienne y foutre son bordel.

 

            Tout en courant vers les dernières habitations, Louka aidait de son mieux. Les trois autres gardiennes se battaient comme des diablesses. Elles étaient de redoutables combattantes et elles utilisaient les pouvoirs offerts par Zandru avec parcimonie, mais efficacement. Pour cela, elles étaient largement supérieures à Louka.

 

            Malgré toutes ses années d’entraînements et de souffrances, Louka avait peut-être acquis des pouvoirs phénoménaux, mais il n’avait jamais vraiment su comment les gérer. Il avait eu beaucoup de mal à cacher cette imperfection. Il avait réussi grâce à son pouvoir de guérison qu’il maîtrisait à merveille.

 

            Du coin de l’œil, il remarqua que les soldats enlevaient les femmes. De plus en plus inquiet pour ses parents, le jeune gardien serra les dents. Il accéléra le pas tout en assenant des coups à droite et à gauche fauchant la vie à certains soldats.

 

            En arrivant enfin à la dernière maison, il aperçut son père allongé sur le sol avec une blessure à la jambe essayant de se relever en criant à des soldats de relâcher leurs filles. Deux soldats se tenaient devant lui en riant pendant qu’un troisième retenait prisonnières deux jeunes filles en larmes.

 

            Ellemir, avec un couteau, faisait son possible pour garder au loin un homme-chat noir qui grognait de fureur. Netty tremblait derrière sa fille aînée. Le monstre fit un pas vers les deux femmes. Celles-ci reculèrent de terreur. Louka se concentra et tendit son bâton vers le démon. Il espérait sincèrement que sa prière serait entendue. Un éclair bleuté s’échappa et fonça droit sur l’homme-chat.

 

            Celui-ci dut sentir le danger, car il fit un saut arrière. Le rayon le rata de quelques centimètres. Le monstre grogna de plus belle. Il se tourna vers le gardien. Il adorait la chair fraiche de gardienne. C’était son plat de prédilection. Quelle ne fut pas sa surprise de ne pas y voir une femme, mais un homme !

 

            Il ne resta pas interloquer très longtemps. Après un long cri de rage qui interpella les trois soldats, il chargea. Louka se prépara. Il se sentait vraiment tout petit. Comment pourrait-il vaincre cette bête ainsi que trois soldats à lui tout seul ? Par Zandru ! Il aurait réellement besoin de son aide.

 

            Le soldat tenant les deux femmes poussa un râle avant de s’écrouler sur le sol. Cory et Myrna, surprise d’abord, se secouèrent avant de rejoindre rapidement leur père. Elles l’aidèrent à se relever. Les deux soldats stupéfaits par l’attaque du gardien et ensuite par la mort soudaine de leur camarade les laissèrent tranquilles. Ils avaient d’autres chats à fouetter pour le moment.

 

            Tous deux sortirent à nouveau leurs épées. D’un côté, le gardien se dépatouillait avec l’homme-chat en furie. Rien ne pouvait indiquer qui serait le gagnant dans ce combat. De l’autre, ils virent un homme habillé de cuir brun. Son allure était inhabituelle. Il ne portait pas d’arme sur lui depuis qu’il avait jeté son couteau sur leur camarade.

 

            Pourtant, les deux hommes sentaient la peur naître en eux. Était-ce la démarche de cet homme ? Ou son assurance ? Serrant leurs armes à s’en faire mal aux mains, ils commencèrent à s’approcher de cet étranger. Celui-ci se mit en marche également avec un sourire carnassier.

 

            Il marcha puis petit à petit son allure se fit de plus en plus rapide. À la fin, alors qu’il restait encore quelques mètres avant d’être face aux soldats, il accéléra sa cadence à une vitesse incroyable fonçant droit sur les deux soldats armés sans la moindre peur. Les deux cadettes de Louka observaient la scène captivée et surtout n’arrivant pas à en croire leurs yeux.

 

            L’étranger prit son élan et s’éjecta avec force sur le premier soldat qui tenta dans un geste dérisoire d’embrocher cet homme inconscient, mais il rencontra le vide. Son camarade se laissa tomber sur le sol en hurlant de frayeur. L’homme s’était transformé en un énorme félin fauve.

 

            L’animal retomba sur ses pattes. Il se tourna vers sa prochaine victime, les babines couvertes de sang frais. Le soldat recula de frayeur en hurlant. Il parvint à se redresser et prit ses jambes à son cou. Le fauve poussa un grognement terrible forçant le soldat à courir plus vite, mais il ne parvint pas à atteindre le mi-chemin qu’un poids énorme lui tomba dessus. La mort le saisit rapidement.

 

            Louka s’éjecta à nouveau sur le côté afin d’éviter un nouveau coup de griffe. Sa tunique blanche de gardien se trouvait déchirer à plusieurs endroits déjà. Du sang s’écoulait de son front et d’une de ses jambes. Il commençait à ressentir la fatigue. Cet homme-chat lui ne semblait pas le moins du monde essouffler, mais sa rage devenait incontrôlable.

 

            Le monstre réattaqua. Louka repoussa l’attaque avec son bâton, mais son adversaire avait dû le deviner. Celui-ci agrippa l’arme du gardien. Avec une secousse, il parvint à le récupérer. L’homme-chat eut comme un sourire. Il éjecta au loin le bâton. Louka regarda son arme avec fatalisme. Il était vraiment un bon à rien.

 

            L’homme-chat attaqua à nouveau. Il frappa violemment le jeune gardien à la poitrine. Il fut éjecté un peu plus loin contre un arbre. Louka poussa un hurlement de douleur et cracha du sang. Il tenta de se relever, mais il n’y parvenait pas. Il entendait ses sœurs l’appeler, mais il n’avait plus la force. Pourtant, il ne lâcherait pas prise.

 

            Il prit une grande inspiration. Il se releva enfin avec l’aide de l’arbre. Il essuie d’un geste le sang qui coulait sur son menton en respirant fortement. Il devait avoir des côtes brisées. L’homme-chat l’observait sans bouger. Il affichait comme un sourire de joie. Il se tapait la poitrine fière de lui. Ensuite, il fit craquer ses jointures et grogna de plus belle. Il se mit à courir vers sa future victime. Louka se prépara à l’attaque qui allait suivre. Le monstre s’approcha de plus en plus vite, le poing levé afin de l’assener, le jeune gardien serra les poings à s’en faire mal. Il ne montrerait pas sa peur à cette créature du diable. Pourtant, un frisson de terreur le tenailla en entendant près de lui un autre grognement presque semblable à son attaquant.

 

            Il ne la vit pas sur le moment, mais il ressentit sa présence et sa puissance quand elle s’élança vers l’homme-chat en le frôlant. Louka resta tétanisé devant le spectacle devant lui. L’homme-chat tentait par tous les moyens d’éjecter un énorme félin. L’animal retomba sur ses pattes et tout aussi rapidement repartit à l’assaut sans laisser le monstre se remettre de l’attaque-surprise. Dans un cri d’agonie, l’homme-chat s’écroula sur le sol égorgé.

 

            Louka n’en revenait pas. Le fauve se redressa et se secoua. Il se tourna vers le gardien. Celui-ci n’en menait pas large, mais il faisait son possible pour garder un air impassible. L’animal s’approcha. Louka ne put réfréner un recul. Il se prit le pied dans une racine et tomba lourdement sur les fesses. Le fauve continua d’approcher en le fixant. Puis, sans crier garde, le fauve disparut pour laisser place à un homme mince aux muscles fins, dont les cheveux châtain arrivaient aux épaules, le visage fin, mais anguleux et les yeux, couleur ambres brillaient et dont la pupille ovale rappelée ceux du fauve. Il devait être de son âge également.

 

            L’étranger s’arrêta à quelques pas du gardien. Il se frotta la main sur son pantalon de cuir brun et il la tendit. Louka hésita un instant, puis il la prit dans la sienne. Une chaleur intimidante l’envahit aussitôt. L’inconnu sourit. Louka aperçut alors les deux petites canines. Il n’avait pas rêvé. Cet homme et le fauve ne faisaient qu’une seule et même personne.

 

— Il semblerait que je sois arrivé au bon moment, s’exclama alors l’inconnu d’une voix un peu éraillée.

 

            Louka posa son dos contre l’arbre. Tout son corps le faisait souffrir. Il jeta un coup d’œil vers sa famille. Netty s’était jetée aux pieds de son mari. Quant à Ellemir, elle tenait les deux plus jeunes contre elle. Le jeune gardien ferma un instant les yeux avant de les ouvrir à nouveau et de les porter sur l’étranger.

 

            Celui-ci observait autour de lui. Un son de cloche se faisait entendre indiquant que les ennemis avaient pris la fuite. Combien de morts faudra-t-il compter ? Sentant le regard du gardien sur lui, l’homme fauve se tourna vers lui.

 

— Qui êtes-vous ? Non, je devrais plutôt demander qu’êtes-vous exactement. Un humain ou...

 

— Un monstre ? répliqua l’inconnu d’un ton sec. Je suis autant humain que vous l’êtes. J’ai juste une capacité que vous n’avez pas. Enfin d’après vos légendes, je serais un chat-démon. Je ne vois pas en quoi nous sommes des démons, mais bon... C’est légèrement mieux que d’être traité de monstre.

 

            Louka porta une main à son front. Un mal de crâne commençait à poindre. Il soupira.

 

— Je suis désolé si je vous ai offensé. Je vous remercie de votre aide. Mais, je dois me rendre auprès des blessés.

 

            L’étranger secoua la tête, stupéfaite. Il rattrapa le jeune gardien juste à temps avant qu’il ne s’écroule. Il l’aida à s’asseoir près de l’arbre.

 

— Vous êtes complètement à la ramasse, mon pauvre. Comment voulez-vous aider ses pauvres bougres dans votre état ? Avant de soigner quiconque, il faudrait déjà vous soigner vous-même. Ça tombe sous le sens, non ?

 

            Louka resta interdit un long moment. Où avait-il la tête, franchement ? S’il n’avait pas aussi mal aux côtes, il en aurait ri de sa bêtise. Il ferma les yeux et se mit à prier. Un halo bleuté l’entoura aussitôt. L’étranger observait le phénomène avec fascination. De là où il se trouvait, il pouvait voir les réparations se faire sur le corps du gardien. Les plaies se refermèrent et elles laissèrent place à une fine cicatrice qui finirait par disparaitre. Quand le gardien rouvrit les yeux, le halo disparut.

 

— Alors là ! Chapeau ! Je n’avais encore jamais vu ce phénomène de ma vie.

 

            Louka haussa les épaules.

 

— Je peux en dire autant. Je n’avais encore jamais rencontré un homme se transformant en énorme félin.

 

            L’étranger étira ses lèvres d’un sourire étincelant. Il tendit à nouveau la main vers le gardien qu’il aida à se remettre debout.

 

— Bon, reprenons depuis le début. Je me présente Nolan Metters.

 

— Enchanté, je suis le gardien de ce village, Louka D’Arilinn.