Chapitre 7

 

         L’aube apparaissait dans toute sa splendeur illuminant d’un rouge flamboyant et ardant le ciel au-dessus du petit village Cassiopé. Kerry réveillée depuis quelques instants se mit à genoux sur son lit et observa le phénomène par la fenêtre sertie de barreau. La veille, elle avait pu apercevoir le coucher du soleil. Un évènement qu’elle garderait en mémoire.

 

         Certes à Narvas, elle en avait vu également, mais celui-ci semblait tellement immense, légèrement rougeâtre. Il apportait une chaleur agréable sans agresser les yeux. C’était étrange et merveilleux. La mort les avait côtoyés tellement de près. Elle ne se souvenait de rien depuis son entrée dans la capsule de survie. Ce devait être une de ses petites navettes automatiques qui endormaient les passagers afin qu’ils attendent les secours sans danger apparent.

 

         Mais quelques choses avaient dérapé et maintenant, elle se trouvait sur une planète inconnue, enfermée avec sa famille dans l’attente d’un verdict. Elle jeta un regard vers le reste de la pièce. Deux autres lits s’y trouvaient. Sa mère et son frère dormaient toujours.

 

Nolan fut retrouvé sous les décombres de la capsule. Il avait d’instinct réussi à s’éveiller afin de protéger sa mère de son corps. Les secours avaient dû lui retirer un morceau de métal dans le bas ventre. Tellement affaiblis, les villageois l’avaient vu se transformer. Certains eurent peur sur le coup, mais une femme, habillée d’une tunique en soie d’argent, ordonna une civière. Des hommes forts parvinrent à soulever l’animal et ils l’emmenèrent vers le village.

 

         Kerry, inquiète, avait tenté de les suivre, puis elle avait aperçu son père. Un cri terrifiant s’était alors échappé de sa gorge. Elle s’était jetée à ses pieds. Il vivait, mais avec beaucoup de difficulté. La femme habillée d’argent s’était agenouillée à ses côtés. D’un simple regard sur le blessé, elle avait compris l’état dans lequel se trouvait le rescapé. Elle avait alors expliqué à la jeune femme.

 

— Il est très atteint. Je vais tenter de le sauver, mais il va me falloir du temps. Veuillez suivre cet homme, il va vous emmener auprès de votre famille.

 

         Kerry tourna à nouveau son regard vers la fenêtre. Le soleil apparaissait dans toute sa grandeur et splendeur. Elle n’avait pas rêvé. Elle se trouvait bel et bien sur une planète inconnue de leur système gouvernemental. Elle soupira.

 

Un coup à la porte lui fit tourner le visage vers celle-ci. Une jeune femme de son âge entra. Habillée d’une robe de toile rouge longue jusqu’au-dessous du genou, cintré par un tablier blanc à la taille, elle portait également des chaussures simples et confortables pour la marche. L’arrivante, une brunette toute en boucle et aux taches de son lui adressa un sourire chaleureux. Elle déposa le plateau qu’elle tenait sur la table près de la porte.

 

— Bonjour, avez-vous bien dormi ?

 

         Kerry se leva pour s’approcher de la table. La villageoise la suivait du regard sans frayeur. Étrange ! Mais, pour l’instant, la jeune femme préférait se concentrer sur ce qu’elle voyait sur le plateau, du pain frais, un pichet de lait, semble-t-il, et un pot où une odeur de miel se faisait sentir. Kerry hésita un instant, mais elle avait trop faim. Elle se laissa tenter.

 

— Votre mère et votre frère vont dormir encore quelques heures. Ils en ont bien besoin. C’est incroyable à la vitesse où la blessure de votre frère s’est refermée. Je n’ai jamais vu de ma vie une cicatrisation aussi rapide. Dame Arwyn nous a informés qu’il devait être un chat-démon.

 

         Kerry lança un regard noir à la jeune villageoise.

 

— Mon frère n’est pas un démon. Il a juste la capacité de se transformer en fauve.

 

— Oh ! Pardonnez-moi, mademoiselle. Je ne l’insulte pas. C’est le nom donné à ces personnes. Il y en a toute une peuplade à travers tout Ridenow, mais le fait étrange, ce sont des femmes et la plupart sont mauvaises. C’est la première fois que je rencontre un mâle de cette race.

 

— Est-ce pour cela que nous sommes enfermés ? Avez-vous peur de son agressivité ?

 

         La villageoise secoua la tête. Elle eut un nouveau sourire rayonnant. Kerry ne lui trouvait aucune méchanceté en elle.

 

— Oh non ! C’est juste une précaution d’usage. Vous n’êtes pas les premiers à être tombé du ciel. Il parait que nos ancêtres venaient de l’espace également. Mais, nous en avons peu de souvenirs. Beaucoup meurent et nous aidons du mieux que nous pouvons ceux qui vivent. Certains réagissent violemment en apprenant qu’ils ne pourront jamais plus repartir.

 

— Merci de votre sincérité, renchérit Kerry après un instant de silence.

 

— Zandru nous conseille d’être loyales et honnêtes en toute circonstance.

 

— Zandru ? demanda la jeune rescapée, même si elle se doutait de la réponse.

 

         La villageoise, mal à l’aise, mit ses mains dans les poches de sa robe. Elle avait oublié que les nouveaux semblaient toujours choquer quand ils parlaient des Dieux. Elle murmura tout de même :

 

— Zandru est le dieu de la nature. Il est l’âme même de la vie de chaque animal, de chaque herbe, arbre. Il porte en lui les odeurs de l’automne, de l’hiver, du printemps et de l’été. Zandru est le plus grand des Dieux, mais il y a aussi Médroua, déesse de la race humaine et Kakalos le dieu de la non-vie.

 

— C’est étrange, mais je ne suis pas surpris en entendant parler de Zandru, mais je le suis pour Médroua, s’exclama alors une voix grave, légèrement éraillée.

 

         Les deux femmes sursautèrent en même temps faisant rire le jeune homme qui venait de se réveiller. Nolan se redressa en grimaçant un peu, puis il parvint à s’installer plus confortablement. Kerry poussa un petit cri de joie et elle lui sauta dessus. Il retint un petit cri de douleur. Il avait l’impression d’être passé sous une machine à compression.

 

— J’ai eu très peur, No-Ang.

 

— Ah oui ? Tu n’en donnais pas l’air à te voir t’empiffrer.

 

— Mais euh ! J’avais faim. C’est une très grave maladie.

 

         Nolan émit un petit rire amusé. La villageoise se sentait un peu gauche maintenant. L’homme l’intimidait. Il tourna son visage vers elle et lui adressa un sourire sympathique.

 

— Merci de t’être occupé du bien-être de ma sœur.

 

— Euh ! C’est tout naturel. Je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Débra. Je suis la fille de l’aubergiste. Pourquoi avez-vous dit que vous trouviez étrange Médroua ?

 

— Et bien, elle est la déesse de la race humaine. Pourquoi ? Si Zandru est le dieu de la nature et de la vie, pourquoi ne serait-il pas le père également de la race humaine ?

 

— Les humains sont imprévisibles, narcissiques, néfastes par moment, souvent imbus d’eux même et peuvent être d’une cruauté gratuite contrairement aux animaux. Médroua est la déesse de ces caractéristiques, répondit simplement Débra.

 

         Nolan se mit à réfléchir un instant, puis annonça :

 

— En fait, elle est la déesse de toutes les races pensantes. Du moment qu’une race peut penser de façon individuelle, elle peut avoir un genre de caractère néfaste ou positif.

 

— Voilà une personne sensée ! s’exclama alors une voix de femme d’une trentaine d’année.

 

         Kerry aperçut alors la femme habillée d’argent de la veille. Une inquiétude la tenailla. Son père ! Mais, avant qu’elle ne puisse prendre la parole, celle-ci reprit :

 

— Je suis Arwyn, gardienne de ce petit village du nom de Cassiopé.

 

         Tout en parlant, elle se dirigea vers le lit où reposait toujours Ryna. Elle posa une main sur le front. Elle sourit.

 

— Votre mère ne va pas tarder à se réveiller.

 

         Elle se tourna de nouveau vers les deux rescapés. Nolan ne lui trouvait aucun charme particulier, mais elle imposait une certaine autorité. Il ressentait également une guerrière sous ses dehors assez frêles. Elle sourit.

 

— Tu es une créature assez étrange, Nolan Metters. Tu aurais dû mourir lors de ce crash. Tout indiquait que tu n’aurais pas dû y survivre, mais il semble que Zandru t’a déjà remarqué et t’a marqué de sa protection.

 

— Vous dites… ! S’indigna Kerry, mais son frère la fit taire d’un geste.

 

— Je ne saurais dire si j’ai sa protection ou pas, mais vous dites vrai. J’ai senti ma vie partir et pourtant je suis là. Où est mon père, Dama Arwyn ?

 

         La gardienne observa un long silence en fixant le jeune chat-démon. Elle avait déjà eu le malheur de rencontrer les femelles. La plupart vendaient leurs âmes aux êtres malfaisants. Mais, celui-ci était différent. Peut-être parce qu’il avait grandi avec des humains ? Ou bien du fait d’être un mâle ? Elle ne saurait le dire. Elle baissa les yeux la première. Les yeux ambre ne céderaient jamais. Il faisait bien partie des créatures choisies par Zandru lui-même.

 

— Il se trouve dans une autre chambre dans un état encore critique. Grâce à mes pouvoirs, je le maintiens en vie, mais mes dons de guérisons ne sont pas assez puissants.

 

— Non, ne me dites pas qu’il ne va pas survivre ? hoqueta Kerry.

 

         Elle se serra contre son frère en larme. Arwyn eut un pauvre sourire.

 

— Je ne peux rien faire. Il me faut un volontaire pour se rendre au village voisin Minerve. Le plus grand guérisseur s’y trouve, mais acceptera-t-il de quitter son village ? Ce n’est pas garanti. Ne le prenait pas mal. Depuis quelques années, Ridenow est en crise. Un usurpateur a pris le pouvoir et depuis, il sème sans relâche la crainte partout à Soleila. Dernièrement, il semblerait s’attaquer aux Ibériens.

 

         Nolan se mit à réfléchir en vitesse. Il ne pouvait pas abandonner son père, mais d’après les dire de cette femme, Cassiopé pouvait être attaqué à tout moment. Pouvait-il se permettre de quitter sa mère et sa sœur pour chercher et convaincre ce guérisseur ?

 

— Vas-y sans crainte, lança alors une petite voix affaiblie.

 

         Les deux enfants Metters se tournèrent vers celle-ci. Kerry quitta les bras de son frère pour se rendre au chevet de sa mère. Ryna embrassa tendrement la chevelure de sa fille adorée. Nolan s’approcha plus calmement. Il posa ses yeux ambre vers les deux femmes de sa vie. Ryna adressa un sourire rassurant.

 

— Va chercher cet homme, Nolan et convainc-le de t’accompagner. Tu as toujours eu un talent fou pour faire céder les indécis.

 

— Oui, m’man. J’y arriverai, je te le promets.

 

         Il se pencha et déposa un baiser sur le front de celle-ci. Puis, il se tourna vers Dame Arwyn. Elle attendait près de la porte.

 

— Que dois-je savoir sur cet homme ?

 

— Il se nomme Louka D’Arilinn. C’est un gardien et comme toi, il est le seul dans son genre.

 

— C’est à dire ?

 

— Sur Ridenow, il y a les chattes-démones et les gardiennes, mais elles sont rarement de sexes opposés. Une légende affirme que les premières, même si elles ont souvent un penchant pour le mal, seraient les créatures préférées de Zandru et une autre légende dit que les gardiens mâles sont une partie de l’âme de Zandru lui-même.