Chapitre 36

 

            Les jours suivants furent plutôt chargés. Le fait de s’installer chez Carlin et Renko ne posait en soi pas vraiment de souci, mais il fallut un certain laps d’adaptation. Hans récupéra la chambre qu’il avait eue avant son départ au Japon. Cela lui fit un drôle d’effet. Il dut également s’habituer au bruit. Cette maison vivait et le faisait bien sentir. Les portes claquaient, les habitants parlaient en s’interpellant dans les couloirs. Parfois, il y avait des courses poursuites.

 

            Carlin et Renko avaient beau avoir dépassé la soixantaine et approché à grands pas des soixante-dix ans, cela ne les empêchait pas le moins du monde de s’amuser comme des gosses. De plus, depuis quelque temps, Maeva et son mari ayant vendu leur appartement vivaient à nouveau dans ce manoir de son enfance. Kalhan, leur fille, venait également dans ce lieu dès qu’elle était libre. Luce, le fils du propriétaire ne voulait pas quitter le domaine familial pour rien au monde ce qui faisait que son compagnon, le nouveau P.D.G. de la Miori Corporation se trouvait également présent.

 

            Même s’ils avaient leur propre domaine maintenant, Thalia et son mari, l’oncle de Rojer et Léon, venaient squatter régulièrement chez Carlin, sans parler évidemment de Ludwig et de Rei le fils adoptif de Renko. Comme ses parents, Rand logeait dans ce lieu avec Maqui. Et Samantha Amory avait été prise en charge par Carlin afin qu’elle arrête de faire n’importe quoi de sa vie. Hans n’avait jamais vraiment été très proche d’elle par rapport aux deux autres. Elle agissait bien plus égoïstement que Rojer ou lui.

 

            Elle accusait presque à demi-mot Cody d’être responsable de son mal-être et de sa déchéance. Au bout de quelques jours, Hans ne la supportait plus. Elle le rendait malade. Il savait à quel point Cody avait tout fait pour les élever seul et sans aide. Pourquoi était-elle devenue une garce à ce point ? Il n’arrivait pas à la comprendre. Même si Rojer avait beaucoup dérapé un moment, il n’avait pas été jusqu’à se droguer ou se vendre pour de l’argent et d’accuser son oncle de tous les tors.

 

            Est-ce que Carlin et Renko allaient pouvoir l’aider ? Arriveront-ils à la sortir de l’enfer où elle s’était mise toute seule ? Rojer avoua ne pas la comprendre. Il ne savait pas quoi faire pour l’aider. Par contre, Léon était plus vindicatif. Il se fichait royalement de sa sœur depuis qu’elle avait tenté de l’accuser d’attouchement et de l’avoir battu. Pour lui, elle n’existait plus. Personne ne parvint à lui faire changer d’avis.

 

            D’ailleurs, dès qu’il fut décidé qu’elle vivrait chez Carlin, Léon avait déménagé. Avec l’aide de Renko, il avait trouvé un appartement près de son travail. Hans en fut sidéré. Il n’avait pas été mis dans la confidence. Il avait toujours cru que Léon voulait juste son indépendance. Personne ne leur avait parlé des problèmes familiaux des Amory.

 

            À part ce petit désagrément, la vie reprit son cours. Il décida de retrouver du travail. D’ailleurs, il ne chercha pas très loin. La crèche où il travaillait plus jeune l’appela pour lui signaler qu’une place s’était libérée et que s’il la voulait, elle était pour lui. La directrice voulait tout de même le rencontrer avant afin de s’assurer que le garçon sérieux qu’elle avait connu était toujours le même.

 

            Alors une certaine routine se forma. Le matin, il se levait tôt pour reprendre comme avant son jogging. Souvent, il était accompagné d’Erwan avec qui il s’entendait plutôt bien. Il en fut assez surpris, car il se souvenait le craindre un peu enfant. Ensuite, il prenait son petit déjeuner en compagnie de Renko et de Luce qui buvait toujours qu’un verre de lait. Celui-ci n’avait pas beaucoup changé. Il avait toujours le regard rêveur et le nez dans un cahier.

 

            Ensuite, il se rendait à son nouveau travail. Il travaillait souvent avec Alvis comme auparavant. Elle n’avait pas changé. Une jeune femme toujours très jolie, mais qui ne faisait rien pour le montrer. Elle s’habillait toujours en jean, basket. Contrairement à Kaigan, Alvis n’avait pas évolué. Même si elle avait les pieds sur terre, elle manquait cruellement de confiance en elle. C’était vraiment dommage.

 

            Il apprit ainsi que Derek Carmichael, le médecin lui tournait toujours autour, mais elle ne savait pas comment agir. Si cela continuait, l’homme découragé finirait par laisser tomber. Comment faire pour changer la donne ? Le travail fit un bien fou à Hans. Il avait ainsi l’esprit occupé par les petits boutres-en train de la crèche.

 

            Le soir, il rentrait épuiser de sa journée. Il dînait souvent dans la cuisine au lieu de la salle à manger comme les autres. Personne ne lui en voulut. Parfois, Rand et Maqui lui tenaient compagnie, parfois Kalhan. Il apprit ainsi qu’elle avait fini par trouver l’homme de sa vie. Elle avait toujours eu des difficultés à cause de son travail de mannequin. Les hommes l’approchaient souvent à cause de son physique et pour sa célébrité. Quelques mois auparavant, elle avait décidé de passer un casting pour une série télévisée.

 

            Elle avait été choisie parmi plusieurs candidats potentiels. Elle en était très fière. Elle avait commencé la série deux mois auparavant et le succès était au rendez-vous. Parmi les acteurs, l’un d’eux l’avait abordé, il s’appelait Connors Oldwight, d’origine canadienne. C’était un acteur très en vue depuis quelques années. Il avait déjà joué dans plusieurs films cinématographiques. Au début, il avait juste voulu lui donner quelques indications sur son rôle, aider une débutante puis leur relation avait changé.

 

            Hans pouvait voir à quel point la sœur de Rand était heureuse. De plus, l’homme avait réussi le cap de la rencontre avec la mère, mais surtout le grand-père. Carlin pouvait en effrayer plus d’un. Mais, Connors ne flancha pas. D’ailleurs, il avoua être très impressionné par cet homme et qu’il comprenait d’où la jeune femme avait pêché son caractère. Pour Kalhan, c’était le plus beau des compliments.

 

            Ensuite, Hans se rendait à l’étage. Dès qu’il pénétrait dans sa chambre, il perdait tout sourire. La tristesse reprenait le dessus. Les souvenirs de Shion emplissaient à nouveau sa mémoire et la douleur revenait de plus belle. Il s’allongeait alors dans son lit et enfouissait son visage dans l’oreiller. Il pleurait à nouveau. Chaque fois, il s’endormait et se réveillait en pleine nuit. Il prenait alors une douche froide. Ensuite, il se rallongeait et restait éveillé un long moment avant que le sommeil reprenne le dessus.

 

            Ainsi quelques mois passèrent de la même façon. Tous les samedis, il se rendait avec Rand et Maqui au bar le « Cool Baby » afin de rejoindre Léon et Rojer. Bernie venait parfois. Hans put ainsi faire sa connaissance. Il fut tout de même impressionné par la taille de l’homme. Mais, il fut agréablement surpris par le caractère. Léon avait raison de le surnommer l’agneau. Mais, le plus surprenant pour lui fut l’attitude de Rojer. Celui-ci faisait de gros efforts sur lui-même pour éviter de faire trop caprice. Et en même temps, Bernie accédait facilement à toutes les lubies du jeune homme, mais savait également être ferme quand il le fallait. Rojer ne disait rien, acceptait sans broncher. Pour Hans, c’était un sacré évènement.

 

            Le plaisir de Hans lors de cette sortie était aussi la présence de Sasha Flagan. Ce jeune homme était le compagnon du nouveau propriétaire du lieu. Daisuke ayant légué le bar à ses deux employés. Pour Hans et Kaigan, Sasha avait été comme un grand frère. Celui-ci avait repris le flambeau de Rei Harada. Puisque celui-ci ne pouvait plus jouer d’instrument de musique à cause de son bras, Sasha l’aidait à enseigner cet art aux jeunes défavorisés, mais il donnait également quelques concerts afin de récolter des dons pour des œuvres caritatives souvent liés aux enfants.

 

            Un soir, après son travail, Hans gagna sa chambre. Il se laissa tomber sur le lit épuisé. En observant le plafond représentant un ciel bleu, la tristesse vint le titiller à nouveau. Des images de sa rencontre avec Shion vinrent le hanter. Il eut envie de hurler. Il se releva d’un coup et jeta son oreiller contre un mur. Il en avait assez. Il voulait tout oublier. Pourquoi n’arrivait-il pas ?

 

            Il inspira et expira un bon coup. Cela ne servait à rien de s’énerver. Un mal de crâne commençait à poindre. Il soupira. Après un long moment de lassitude, il se décida à bouger. Il sortit de la chambre en claquant la porte. Personne ne se trouvait dans le couloir. Pour la première fois depuis son arrivée chez Carlin, un silence mortel se faisait sentir. Un frisson de terreur le tint. Ce n’était pas normal. Puis, un cri retentit. Non pas un cri de frayeur, mais un cri habituel. Bientôt, il entendit la voix de Luce hurler « imbécile » à son partenaire. Erwan avait dû encore le mettre dans tous ses états. Hans se sentit alors beaucoup plus rassuré.

 

            En descendant au rez-de-chaussée, il aperçut Renko dans la cuisine. Il eut le geste de le rejoindre, mais il remarqua la présence de Samantha. Il n’avait pas du tout envie de parler avec elle. La jeune femme le démoraliserait encore plus. Alors, il attrapa sa veste dans le placard du coin, se chaussa et sortit du manoir. Il ne savait pas du tout où il allait, mais il voulait prendre l’air.

 

            Il se laissa porter. Il se rendit à l’arrêt le plus proche. Un bus ne tarda pas à poindre son bout de nez. Il monta. Il put s’installer où il le voulait. Pour une fois, il n’y avait personne d’autre à part le chauffeur et lui. Au début, il pensa descendre près du « Cool Baby », mais en croisant un carrefour, il se leva pour préciser qu’il voulait descendre au prochain arrêt. La nuit approchant, l’air se rafraichissait. Hans releva le col de sa veste en cuir.

 

            Il tourna son regard autour de lui. Il n’était presque jamais venu dans ce coin, mais l’endroit était plutôt charmant. Il prit la ruelle face à lui. Il savait très bien où il se rendait maintenant. Quand il en sortit, il aperçut ce qu’il cherchait face à lui. Il s’appuya contre le mur et attendit. Il n’eut pas attendre très longtemps. Trois hommes et une femme sortirent du bâtiment. Ils discutaient. Finalement, deux hommes et la femme quittèrent la quatrième personne après un signe de la main. Hans remarqua de suite que la femme semblait déçue.

 

            Celui restant en arrière finit par s’approcher de lui. Il s’arrêta à un pas de lui. Il le fixait de son regard vert. Il portait une tenue de chantier. Hans songea que cet habit lui allait parfaitement et lui donnait encore plus de sex-appeal. Mal à l’aise d’un seul coup, Hans s’exclama :

 

— On dirait bien que tu as déçu la jeune demoiselle.

 

            Léon jeta un coup d’œil dans la direction que ses collègues avaient prise. Il haussa les épaules. Il répondit :

 

— Je m’en fiche. Je lui ai déjà fait savoir qu’elle ne m’intéressait pas, mais elle doit être sourde, car elle continue à m’ennuyer avec ses avances. Bah ! Elle finira par lâcher prise dès qu’un nouveau mâle jeune fera son apparition.

 

            Léon observa son ami un instant, puis il finit par lancer.

 

— Mouais ! Tu n’as pas l’air très en forme. Que dis-tu d’aller te souler dans un bar du coin ?

 

            Hans grimaça.

 

— Je croyais que tu n’aimais pas trop l’alcool.

 

            Léon bougea enfin. Il attrapa le bras de Hans afin de le faire avancer. Il tourna légèrement le visage vers son ami et eut un léger sourire.

 

— Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Ne t’inquiète pas si tu ne tiens plus sur tes pieds. Je te ramènerais sain et sauf.

 

 — Ah oui ? Et si toi-même, tu ne tiens plus debout ?

 

            Léon leva les yeux au ciel comme s’il réfléchissait.

 

— Changeons de programme ! Je vais t’emmener dans mon antre pour mieux se souler la gueule. Comme cela, si nous sommes tous les deux hors services, nous pourrons dormir sur place. Ça te va ? Ou as-tu peur de rester seul avec moi ?

 

            Hans baissa les yeux vers la main calleuse de son meilleur ami. Celui-ci ne lui tenait plus le bras, mais la main.

 

— Tu es la personne en qui j’ai le plus confiance, Léon, finit-il par dire.

 

— Mmmh ? Je me demande si je mérite vraiment cette confiance.

 

— Hein ?

 

— Non, rien. Allez viens !