Chapitre 34

 

            Prendre soin de lui ? Hans soupira tristement. Quelle stupidité lui était passée pour promettre une chose pareille ? Tous les jours suivants après l’enterrement, le jeune homme l’avait vécu comme un enfer quotidien. Se lever chaque jour pour s’apercevoir que l’être que vous aimiez ne se trouverait plus là était horrible. Pourtant, il avait fait la promesse à Kaigan de veiller sur lui-même, alors il ne dérogea pas une seule fois. Il se força à manger même s’il n’avait absolument pas faim.

 

            Akira le surveillait comme une véritable mère poule. Hans l’adorait, mais au bout de quelques jours, une envie de meurtre commençait à poindre. Finalement, Shin mit le holà. Il parvint à faire comprendre à son frère aîné qu’il fallait laisser le temps faire son travail. La perte de Shion se ferait sentir encore très longtemps, mais s’atténuerait au fil des mois. Ainsi était la vie.

 

            Kaigan avait dû retourner à Obihiro avec Inamura et les autres. Il partait serein. Son jumeau ne serait pas seul. Ses pères, Shin et Sawako seront là en cas de problème. Et puis, leur départ pour la France fut décidé assez rapidement. Laisser un de ses fils seul au Japon perturbait beaucoup Akira. Il tenta même d’insinuer qu’il pourrait rester ici puisque Hans ne partirait pas seul. Matt mit son véto. Kaigan en fit autant.

 

            En tout cas, les hésitations d’Akira permirent à Hans d’avoir l’esprit un peu occupé. Il s’occupa de son père. Il lui remit les idées en place. Il l’aida également à faire sa valise. Plus, il vieillissait, plus Akira devenait têtu comme bourrique. L’avantage du retour au pays, ce serait que Carlin sera là pour le calmer puisqu’il fut décidé qu’ils vivraient chez lui.

 

            Rand, Rojer et Léon l’avaient appelé également pour exprimer leur tristesse en apprenant la nouvelle, mais Hans les remercia de bon cœur, car aucun n’insista sur les faits et sur son état mental à lui. Maintenant, il avait vraiment hâte de les revoir. Cela le démangeait. Les avoir à nouveau auprès de soi lui ferait le plus grand bien.

 

            Kaigan parvint à se libérer le jour de leur départ. Il put ainsi leur dire au revoir et leur souhaiter un bon retour au pays. Les jumeaux se rendaient compte que ce serait bien la première fois où ils seraient séparés aussi longtemps, mais que leur lien unique ne romprait jamais. Hans promit à nouveau à son frère qu’il ne céderait pas à la dépression. Pour sceller cette promesse, Kaigan posa son front contre celui de son frère.

 

            En observant, l’avion s’envolait une heure plus tard, Kaigan sentit sa gorge se nouer. Certes, il les reverrait dans quelques mois, mais l’impression d’être seul au monde le traversa un instant. Ensuite, il se secoua et sortit hors de l’aéroport. En attendant après le taxi demandé, il appela Akemi. Entendre la voix de la jeune fille lui remonta aussitôt le moral.

 

            Vingt-quatre heures plus tard à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle à Paris, un homme d’une soixantaine d’années passées tournait comme un lion en cage dans la salle d’attente. Il en avait plus qu’assez d’attendre. Pourquoi les avions avaient-ils toujours du retard ? Pouvait-on lui expliquer la raison du comment ? Son compagnon, un peu plus âgé, le suivait du regard d’un air totalement fataliste. Il lui avait pourtant expliqué qu’il serait plus sage pour lui d’attendre à l’hôtel avec les autres, mais non monsieur voulait être présent. Et maintenant, il graillait comme pas possible car bien évidemment, il y avait du retard.

 

            Finalement, une heure plus tard, les passagers du vol en provenance du Japon sortirent enfin. L’homme s’arrêta de tourner comme une furie et observa les passagers encombrer de leur valise. Les mains sur les hanches, il ne se gêna pas pour les observer un à un mettant mal à l’aise certains d’entre eux. L’homme assis se redressa rapidement quand il vit sa boule d’énergie foncer vers un groupe d’hommes. Celui qui tournait le dos fut la cible. Il reçut un choc contre lui. Il eut juste le temps de se retenir avant de chavirer.

 

            Sa surprise fut totale en reconnaissant son agresseur. Jamais, il n’aurait imaginé que cet homme viendrait le chercher en sachant qu’il détestait par-dessus toute la voiture et l’attente. Il leva les yeux et croisa un regard vert amusé.

 

— Vous en avez mis du temps ! Vous n’avez pas honte de m’avoir fait attendre aussi longtemps ? Akira ! Tu en subiras les conséquences.

 

— Hein ? Je viens juste d’arriver et déjà, tu veux m’en faire voir de toutes les couleurs, Carlin ?

 

            L’homme se détacha et il se tourna vers les autres. Il adressa un chaud sourire à Matt, Shin et Sawako avant de se tourner vers le plus jeune du groupe. Il eut un choc tout de même. Il avait le souvenir d’un adolescent, mais le jeune homme qui se trouvait devant lui avait l’apparence d’un adulte maintenant. Hans supporta sans broncher le regard inquisiteur du meilleur ami de son père Akira.

 

            Les yeux noirs fixes de Carlin Oda ne lui faisaient pas peur comme certains. Il le connaissait depuis son plus jeune âge. Il savait que cet homme était adorable même si très excentrique. Carlin l’attrapa et le serra contre lui. Hans se laissa faire. Il aimait bien cet homme. Il était comme un autre père. Il n’avait jamais eu besoin de parler pour se faire comprendre. Pour une raison inconnue, Hans se sentit beaucoup mieux comme libéré d’un poids.

 

            Renko, le compagnon de Carlin, invita tout le petit monde à le suivre. Heureusement, il avait eu la bonne idée de prendre son espace. Il indiqua également que d’autres personnes les attendaient à l’hôtel. Qui cela pouvait-il être ?

 

            Le trajet jusqu’à l’hôtel fut assez rapide. Carlin, installé entre Matt et Akira, n’arrêtait pas de charrier ses amis. Il fallait qu’il s’occupe l’esprit. Malgré les années, il n’arrivait pas à enlever sa phobie. Sawako restait silencieux. Il semblait plonger dans ses pensées. Peut-être se demandait-il comment agir avec sa mère, maintenant ? Shin répondait aux messages envoyés par ses propres amis.

 

            Hans s’installa auprès de Renko avec qui il discuta tout le long du trajet. La fatigue commençait à se faire sentir tout comme la détresse. Ne penser à rien, voilà ce qu’il aspirait. Bien évidemment, l’hôtel choisi par Carlin était plutôt luxueux, mais simple en même temps. Connaissant le numéro de sa chambre, Hans décida de la rejoindre contrairement aux autres qui préféraient se restaurer en premier lieu.

 

            Hans s’appuya contre le mur observant défilé les numéros d’étage avec un soupir de lassitude. Prendre une bonne douche et ensuite il s’enfoncerait dans son lit pour une nuit de sommeil sans rêves. Mais, dès qu’il ouvrit la porte, il se fit assaillir par une boule d’énergie qui lui sauta dans les bras.

 

— Ohayo ! s’écria une voix joyeuse d’homme.

 

            Celui-ci recula un peu et leva ses yeux bleus ciel vers l’arrivant avec un large sourire. La silhouette d’une autre personne apparut dans le champ de vision de Hans. Il releva les yeux. La personne juste derrière la première portait les cheveux courts d’un noir corbeau avec une frange sur le devant et portait des lunettes le rendant encore plus séduisant qu’il l’était déjà. Un sourire de bienvenue étirait ses lèvres fines.

 

— Es-tu tellement surpris de nous voir que tu as perdu la parole ? demanda l’homme.

 

            Hans se secoua et répondit :

 

— Oui, je dois avouer que je ne m’attendais pas à voir vos tronches dans ma chambre. Où as-tu mis Maqui, Rand ?

 

— Il aurait aimé venir, mais son exposition est pour bientôt et il n’a pas terminé son travail.

 

— Faut dire que si tu arrêtais deux minutes de l’ennuyer, il pourrait bosser tranquille, répondit l’homme près de Hans.

 

— Pfft ! De quoi je me mêle pygmée !

 

            Hans pénétra plus avant dans la chambre et aperçut alors une troisième personne dans la pièce. Celle-ci avait la même taille que lui, mais son corps était plus charpentier. Sa chevelure ni trop courte, ni trop longue, un peu ondulé par endroit faisait ressortir les yeux vert bouteille. Hans se troubla comme toujours quand il croisait Léon Amory. Celui-ci affichait un sourire amusé. Comment faisait-il pour toujours rester le même ? Léon montrait toujours une attitude calme, tranquille.

 

            Avant qu’il ne prenne la parole une nouvelle fois, le plus petit du groupe sauta à nouveau sur le dos de Hans. Le jeune homme grimaça, mais il ne tenta pas de se défaire de l’homme. Il préféra demander.

 

— Où as-tu mis Bernie ? J’aurais aimé le rencontrer.

 

— Il est à la maison évidemment, mais il a hâte de faire ta connaissance. Tu n’auras pas intérêt à te défiler, Hans.

 

— Je ne risque pas, je sais que tu peux être une véritable plaie quand tu veux t’y mettre.

 

            Rojer se détacha de son ami et se jeta sur le lit. Il jeta un coup d’œil vers son petit frère. Léon ne disait toujours rien comme à son habitude. Il observait le nouvel arrivant. Il voyait bien les traits tirer par la fatigue du voyage, mais aussi bien autre chose. Son cœur se serra comme jamais. Pourquoi le destin avait fait subir cette perte terrible à son ami ?

 

            Il se leva d’un coup et se dirigea vers son frère qu’il attrapa par la veste. Rojer grailla, mais il se tut quand Léon lui lança un regard noir. Il se dirigea ensuite vers la porte, au passage il attrapa également Rand. Hans regardait la scène légèrement amusée. Ni Rojer, ni Rand n’osaient se débattre face à Léon.

 

— Nous allons prendre congé. Repose-toi bien Hans ! Nous nous verrons demain au petit déjeuner avec ses deux hurluberlus malheureusement.

 

            Un léger sourire effleura les lèvres de Hans chassant un temps la tristesse figé sur ses traits. Mais, il le perdit dès que la porte se referma. Il soupira. Il s’approcha un instant de la fenêtre. Le soir approchait. Il posa son front contre la vitre. Il ferma un instant les yeux. « Je suis rentré, Shion. Que dois-je faire maintenant ? » Il se secoua avant de déprimer réellement. Il se rendit dans la salle de bain et resta un instant stupéfait devant la glace. Un message avait été écrit avec un rouge à lèvres.

 

« Bienvenu aux bercails, ami de cœur ! »

 

            Hans secoua la tête en riant. Il reconnaissait l’écriture. Il ne parlait pas beaucoup, mais il savait comment le détendre. Où avait-il trouvé ce rouge à lèvres ? N’importe quoi ! Hans frôla la glace un instant. Il avait eu raison de rentrer. Shion lui manquait et lui manquerait toujours, mais il devait reprendre sa vie en main. Il ne pouvait pas se laisser aller pour son bien et pour le bien de son entourage.