Chapitre 33

 

            Kaigan avait pris le premier avion en partance pour Tokyo. Tout le long, il ne pensait qu’à une seule chose, à son frère. Il avait peur que celui-ci commette une bêtise. Hans s’était vraiment investi à fond dans son histoire avec Shion, comme il l’avait fait également avec Rojer à l’époque. Mais contrairement à son premier amour, Shion était décédé. Son cœur s’était tout simplement arrêté de battre.

 

            Le médecin avait donné des calmants afin d’atténuer la crise hystérique de Hans. D’après Akira, Hans ne quittait plus sa chambre. Il refusait également de manger quoi que ce soit. Il restait allongé sur son lit dans le noir complet. Quand enfin, il arriva à l’appartement, Akira lui semblait avoir pris un petit coup de vieux.

 

            Il n’attendit pas une seule minute avant de rejoindre la chambre de son frère. Quand il y pénétra. Il grimaça en se cognant contre une chaise de bureau. Il y faisait vraiment trop sombre. La première chose qu’il fit fut d’ouvrir les volets. Son frère remua sur le lit en grognant. Kaigan se tourna vers la forme allongée et fut choqué.

 

            Son frère ressemblait à une loque humaine. Les traits fatigués, les yeux injectés de sang, les vêtements froissés et les cheveux emmêlés, Hans respirait la tristesse absolue. Kaigan se laissa tomber sur le lit et caressa la tête de son frère avec tendresse. Hans ouvrit les yeux, usé d’avoir trop pleuré.

 

— Pourquoi est-il parti, Kaigan ? demanda Hans, d’une voix à peine audible.

 

— Je ne sais pas.

 

            De nouvelles larmes coulèrent à nouveau sur le visage déjà ravagé, Kaigan attrapa son frère et le serra contre lui. Hans serra la taille de sa réplique. Il demanda à nouveau :

 

— Que vais-je devenir sans lui ?

 

— Tu vas vivre.

 

— Mais… mais, c’est si dur. Il me manque tellement.

 

— Je sais, Hans. Cela risque d’être très dur, mais tu dois continuer à vivre pour lui, pour toi. Tu me le promets ?

 

            Les bras de Hans se serrèrent un peu plus. Hans hocha la tête. Il se détacha pour s’allonger à nouveau sur le lit de plus en plus fatigué. Il murmura avant de sombrer dans le sommeil.

 

— Je te le jure.

 

            Le français abandonna son frère à son sommeil pour rejoindre ses pères dans la cuisine. Matt venait de faire du café. Akira avachit sur un siège, fixait sa tasse avec lassitude. Il ne savait pas quoi faire. Il aimerait prendre toute la douleur de son fils sur lui afin de le soulager. Il se sentait vraiment inutile. En entendant du bruit, il se tourna vers Kaigan.

 

— Comment va-t-il ?

 

— Il dort. Arrête de te faire du souci, papa. Il va s’en sortir. Hans est solide.

 

— Je sais bien, mais j’aimerai pouvoir le soulager. Où sont Shin et Sawako ?

 

— Ils arriveront ce soir. Il ne restait qu’une place dans celui que j’ai pris. Shin m’a laissé la place en affirmant que je serais plus utile pour Hans.

 

            Akira ferma les yeux un instant. Matt, silencieux jusque là, s’enquit :

 

— Cela doit rappeler de mauvais souvenirs à Shin.

 

— Oui, il était sous le choc en apprenant la nouvelle. Mais, Sawa est là pour lui remonter le moral surtout que Sawa a appris une nouvelle plutôt surprenante.

 

— Quoi donc ? demandèrent les deux hommes, intrigués oubliant un instant la tristesse de leur fils Hans.

 

— Harumi vient de mettre au monde un petit garçon. Quand il a appris que sa mère attendait un enfant avec Mako, il a refusé de rentrer en France. Même s’il était d’accord pour voir sa mère heureuse, il n’a pas dû imaginer qu’elle pourrait avoir d’autres enfants. Alors, apprendre qu’il allait avoir un petit frère ou une petite sœur l’a choqué.

 

— Cela peut se comprendre. J’ai eu le même rejet au début quand ma mère m’avait avoué être enceinte de Shin. Quand il verra le gosse, il en tombera sous le charme même s’il graillera comme pas possible comme à son habitude.

 

— Shin a dit la même chose.

 

            Quand le soir arriva, Shin, Sawako et Akemi firent leur apparition. Kaigan fut étonné de voir la jeune fille présente. Gaku, Shuei et Kira s’étaient rendus directement chez Araki, le petit frère du défunt. Akemi leur avait annoncé qu’elle préférait se rendre chez les Soba, même si elle appréciait beaucoup le cousin de Shuei. Elle voulait être près de son futur compagnon.

 

            À peine furent-ils dans l’appartement que Shin s’éclipsa pour rendre visite à Hans. Il pénétra dans la chambre en faisant le moins de bruit possible, mais le jeune français releva la tête vers lui. Shin ne savait pas comment agir ou dire. La douleur de perdre un être cher, il connaissait. Il savait aussi son fils bien plus solide qu’il l’avait été à l’époque.

 

— Arrête de t’en faire pour moi, Shin.

 

            L’homme s’approcha. Il tira la chaise vers le lit et se laissa tomber dessus.

 

— Je sais, mais je ne peux rien y faire. Vous vous êtes incrusté dans ma vie sans que je demande quoi que ce soit, alors ne va pas te plaindre maintenant si je m’inquiète pour vous.

 

— On voulait juste savoir pourquoi tu ne voulais pas de nous. Pourquoi tu nous avais laissés avec nos papas actuels, même si nous étions très heureux avec eux ? Tu avais peur de nous perdre comme tu avais perdu Hans, pas vrai ? Tu avais trop peur de t’attacher à nous, alors tu as préféré prendre la fuite comme un lâche.

 

— Tu as certainement raison. Sawa a été mon sauveur. Il m’a pris la main et m’a amené vers la lumière. Tu l’as été pour Shion. Tu l’as amené à cette lumière qu’il croyait ne plus jamais revoir. Tu lui as donné tout le bonheur qu’on peut espérer dans une vie. Shion devait être le plus heureux des hommes sur terre.

 

            Hans baissa la tête. Il avait à nouveau envie de pleurer, mais il n’avait plus de larmes. Il se mordit la lèvre.

 

— Alors pourquoi est-il parti ?

 

            Shin repoussa une mèche devant les yeux de Hans.

 

— Son cœur était trop usé. Mais, je suis sûr qu’il ne regrette rien et il espère que tu ne lui en voudras pas éternellement d’être parti sans prévenir.

 

— J’aurais dû lui dire encore et encore à quel point je l’aimais.

 

— Je sais mon ange. Je suis certain qu’il le savait.

 

— Shin ? Tu resteras près de moi à l’enterrement.

 

— Ne préférerais-tu pas Kaigan ?

 

            Hans se laissa à nouveau tomber sur le lit, las.

 

— Je ne veux pas rester accroché à Kaigan. Je veux qu’il soit heureux aussi. Je ne veux plus qu’il laisse sa vie en plan à cause de moi. Akemi a besoin de lui. Elle ne le montre pas, mais elle pleure aussi Shion. Elle l’aimait beaucoup. Shion lui a appris à mieux cerner Shuei et son entourage.

 

            Shin se pencha et donna un baiser sur le front de son fils. Hans en fut surpris.

 

— Un jour, il faudra que tu apprennes à être un peu plus égoïste. Je serais toujours là pour vous. Akira, Matt et tous vos amis sont là également. Ne l’oublie jamais Hans. Tu as beaucoup de monde autour de toi qui ne veut que votre bonheur à tous les deux.

 

            L’enterrement de Shion Morita eut lieu deux jours plus tard dans l’intimité. Comme promis, Shin resta auprès de Hans afin de veiller sur lui. Kaigan en fut troublé. Habituellement, il était celui qui cajolait son frère, mais il se rendit compte de la raison quand Akemi craqua. Il ne l’avait jamais vu dans cet état et il eut bien du mal à savoir quoi faire. Malgré sa souffrance, son frère avait encore veillé sur lui. Pathétique ! Il était vraiment pathétique.

 

            Pour tenter de la calmer, il amena la jeune Japonaise vers l’extérieur. Un petit parc ne se trouvait pas très éloigner du cimetière. Il s’y rendit en tenant Akemi par la taille. Toujours en larmes, elle se laissa mener. Trouvant un banc, il l’installa et s’agenouilla auprès d’elle. Il attrapa un mouchoir et lui essuya les joues avec douceur.

 

— Je suis désolée, Kai chan, murmura-t-elle.

 

            Magnifique ! Elle est ravissante même avec le nez et les yeux rouges, songea Kaigan.

 

— Tu n’as pas à t’excuser. Tu as le droit d’être triste.

 

            Akemi posa ses mains sur les joues du jeune homme. Elle posa son front contre le sien. Il en fut surpris. Il le faisait souvent avec Hans. Il l’aima encore plus.

 

— Plus jeune, j’étais souvent horrible avec Shuei. Je lui en faisais voir de toutes les couleurs. Shuei a beaucoup de patience, mais j’allais tellement loin que parfois, il se disputait violemment avec Oji san. Il a même claqué la porte une fois. Oji san ne disait rien. Il ne m’a jamais reproché quoi que ce soit. Pourtant, il souffrait. Et puis, deux jours plus tard, Shion est arrivé en tirant Shuei. Il l’a jeté dans les bras de Gaku. Il a traité Oji san de tous les noms. J’ai halluciné. J’ai pris la défense d’Oji san. J’ai avoué être responsable. Shion s’est alors penché sur moi. Il me regardait droit dans les yeux. « Tu n’es pas responsable de la bêtise des adultes, Akemi. Ton oncle savait très bien ce qu’il avait à faire pour calmer Shuei, il a préféré jouer à l’imbécile. Il est le seul coupable et c’est à lui d’assumer. » Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pleuré comme une madeleine. Il m’a pris dans les bras et il m’a cajolé avec une telle douceur.

 

            Akemi recula et se cala un peu mieux sur son siège. Elle leva les yeux vers le ciel bleu. Elle eut un sourire triste.

 

— Ensuite, chaque fois qu’il venait avec Araki, il m’emmenait avec Kira partout. Il nous faisait rire à faire l’enfant gâté avec son frère ou avec Shuei. Cet homme faisait intégralement partie de ma famille. Il va terriblement me manquer. Il avait encore tellement de choses à vivre. Ce n’est vraiment pas juste.

 

            Les larmes se mirent à couler à nouveau. Kaigan l’attrapa et la serra contre lui. Oui, la vie pouvait être vraiment injuste parfois. Shin et Akira aidèrent Hans du mieux qu’ils purent. Hans fit le maximum pour ne pas craquer. Il ne voulait pas céder à la détresse. Son cœur le déchirait tellement qu’il se demandait sérieusement s’il parviendrait à tenir. Mais, il ne céda pas tant qu’il ne fut pas dans sa chambre enfin seul. Là, il put s’écrouler en larmes. Comment allait-il pouvoir continuer à vivre sans Shion ? Il voulait à nouveau entendre sa voix et son rire, sentir la chaleur de ses bras autour de lui.

 

            Il se recroquevilla sur lui-même. Il n’osait plus fermer les yeux de peur de voir défiler sa vie avec Shion. Avait-il réellement rendu Shion heureux ? Il sursauta en sentant un corps contre lui. Deux bras l’entourèrent d’affection. Hans posa une main contre celle de son frère. Celui-ci la serra. Hans murmura :

 

— Qu’est-ce que tu fiches ici ? C’est auprès d’Akemi que tu devrais être.

 

— J’obéis à ses ordres. Elle m’a dit : « Hans a besoin de toi, alors va le rejoindre. Si j’ai besoin d’être consolé, j’ai mes deux pères adorés pour le faire. » Voilà aniki, tu dois me supporter.

 

— Prends bien soin d’elle, Kaigan. Je la veux comme sœur et avoir plein de petits neveux et petites nièces.

 

            Kaigan sentit ses joues s’enflammer. Il grogna.

 

— C’est un peu tôt pour les mioches. Mais, je te promets d’y penser dans quelques années. Je te les donnerais à garder. Tu en auras tellement marre que tu m’enverras paitre.

 

            Hans eut un sourire triste.

 

— Mmmh ! J’ai hâte de te voir perdre pied. Je pourrais ainsi me foutre de ta poire.

 

— Cruel ! Papa m’a dit que tu es d’accord pour rentrer en France.

 

— Plus rien ne me retient ici. Je risque de m’enfermer dans ma bulle si je reste. Et puis, je serais content de revoir nos amis. Ils me manquent. J’avais déjà le projet d’y retourner avec Shion. J’aurais aimé lui montrer mon pays et les lieux de mon enfance. Mince, c’est dur Kaigan.

 

            Kaigan sentit les larmes tombées sur sa main. Il aurait aimé avoir le pouvoir de changer le passé. Hans se mordit la lèvre pour se calmer. Il demanda enfin :

 

— Que vas-tu faire, Kaigan ?

 

— J’ai encore des choses à finir ici. Akemi ne peut pas partir maintenant. Elle doit finir son année scolaire. Et moi, je dois terminer le chantier commencé. Ce serait égoïste de ma part de laisser tomber Ismaël en plein chantier.

 

— Je suis fier de toi, Aniki. Tu as bien mûri. Je vais pouvoir rentrer au pays l’esprit serein.

 

— Promets-moi une chose, Hans ?

 

— Quoi ?

 

— Tu prendras bien soin de toi en mon absence.

 

— Je te le promets, Kaigan. Je te le promets.