Chapitre 32

 

            Après le départ de son frère et de Shion, Kaigan reprit son traintrain quotidien. La seule surprise qu’il eut fut d’Ismaël. Quand il passa près de lui pour le saluer avant de commencer son travail, Ismaël eut un léger sourire et lui donna une grande claque dans le dos en laissant échapper un « Te voilà devenu un homme ». Le jeune Français resta estomaqué. Cet homme ne souriait jamais. Enfin, il ne l’avait jamais vu sourire. D’ailleurs, c’était bien dommage, il faisait beaucoup moins intimidant ainsi, même si le ton de sa voix restait la même.

 

            Quelques jours plus tard, Gaku et Shuei l’invitèrent à nouveau. Shin et Sawako s’y trouvaient également. Sawako se chargea de la cuisine contre l’avis de Shuei qui ne voulait pas faire travailler son invité. Il n’eut bien évidemment pas le dernier mot. Il ne fallait pas mettre un chat sauvage en colère. Shuei faillit en subir les conséquences, heureusement que Shin était présent pour calmer son chaton.

 

            Kaigan passa une agréable soirée. L’amitié entre les plus vieux se ressentait et lui donna une certaine nostalgie de ses propres amis. Akemi le remarqua et le fit donc parler d’eux. Elle lui donna comme excuse qu’elle voulait savoir en quoi s’en tenir quand elle les rencontrerait un jour. En même temps, elle lui avoua qu’elle n’avait pas d’ami aussi important que les leurs. Certes au lycée, elle côtoyait certaines, mais aucune n’était sa meilleure amie. Elle les tolérait juste pour ne pas se sentir seule. Kira n’avait pas ce problème.

 

            Kaigan la rassura. Parmi ces amis, il y avait quelques femmes et celles – ci ne la laisseraient jamais en paix. Il lui parla de la sœur de son meilleur ami Rand. Kalhan ressemblait à une jolie poupée de porcelaine avec un caractère bien à elle. Elle aimait mener son petit monde à la baguette. Elle travaillait depuis quelque temps dans le mannequinat ce qui fait qu’elle n’avait pas vraiment d’amie à elle. Mais, cela ne semblait pas la traumatiser puisqu’elle préférait amplement la compagnie de ses frères et de leurs amis. Kaigan était certain que les deux femmes s’entendraient à merveille. Il lui montra des photos de chacun d’eux avec quelques anecdotes amusantes la faisant rire aux éclats.

 

            Quand la fin de la semaine arriva, toute la journée, Kaigan ressentit un malaise en lui. Il ne savait pas d’où cela provenait, mais il n’arrivait pas s’en défaire. Plus le soir approchait et plus, il se sentait de plus en plus mal. Quand le téléphone sonna, le jeune Français se tourna vers lui avec crainte. Il ne savait pas pourquoi, mais il se doutait qu’un drame avait eu lieu. Avec appréhension, il décrocha.

 

            Dès le lendemain de leur retour, Hans dut reprendre son travail à la maternelle. Il adorait toujours autant de travailler avec les plus petites. Ces petits êtres innocents le faisaient craquer à chaque fois. Son choix de vie ne lui permettrait peut-être jamais d’avoir des enfants, mais ce n’était pas dramatique. Son métier remplacerait ce manque. Quand il rentrait le soir, il trouvait souvent Shion penché sur son livre très consciencieux. Il ne voulait pas perdre de temps inutilement. Il voulait à tout prix le terminer dans les temps.

 

            Trois jours plus tard, Shion se rendit à la maison d’édition avec qui il avait déjà négocié. Le directeur de cette maison était un ami du père du compagnon d’Araki. Celui-ci prit en charge le manuscrit et promit de le lire rapidement. En fait, il s’en chargea le soir même et dès le lendemain, il informa le Japonais que son livre allait être édité. Il demanda donc à l’homme de venir le revoir pour les formalités.

 

            Shion n’en discuta pas avec Hans, voulant lui faire la surprise. Il se rendit à nouveau à la maison d’édition afin de signer les papiers. Il demanda certains changements dans le contrat qui surprit beaucoup le directeur. Ce n’était pas coutume pour les futurs écrivains de poser cette demande. Mais, l’homme accéda à la demande. Il comprenait le sérieux de cet homme et ayant lu toute l’histoire, il avait saisi certaines choses que le Japonais cachait à son entourage.

 

            Quand le soir arriva, Hans rentra chez lui un peu fatiguer par sa journée. Il fut agréablement surpris en découvrant une table garnie de bonne nourriture et superbement décoré. Shion arriva par-derrière et le serra contre lui. Hans se laissa se reposer contre le torse bien aimé.

 

— C’est pourquoi ? demanda-t-il en montrant la table.

 

— Mon livre a été accepté. Je voulais le fêter avec toi et rien qu’avec toi.

 

            Hans se retourna toujours dans les bras. Il embrassa tendrement les lèvres du Japonais.

 

— Félicitation.

 

— Mmmh ! Si tu continues, je risque fort de te dévorer d’abord.

 

— Ce serait vraiment dommage pour ce dîner, minauda Hans, déposant toujours de petits baisers sur le menton.

 

            Shion, ne tenant plus, s’empara avidement de la bouche taquine du Français. Le dîner pourrait très bien attendre. Araki lui avait avoué que depuis qu’il fréquentait ce jeune étranger, il avait changé. Sa personnalité très enfantine parfois avait laissé la place à l’adulte, même s’il avait gardé son excentricité. Il s’amusa donc à faire perdre toute notion à Hans jusqu’à l’épuisement. Tard la nuit, ils se décidèrent finalement de manger le repas froid commandé en riant comme des gamins.

 

            Le samedi arrivant, Hans sortit faire son jogging pendant presque une heure. Shion devait se rendre à l’hôpital pour des examens de routine. Comme à son habitude, le Japonais bouda un long moment, car il n’avait pas envie de s’y rendre. Hans avait dû user de beaucoup de patience pour enfin convaincre Shion à y aller. Il s’inquiétait aussi. Il trouvait que son compagnon était un peu pâle. Il aurait voulu l’accompagner, mais le Japonais refusait toujours.

 

            Après avoir fait son jogging, Hans se rendit à l’appartement de ses pères. Akira, assis sur le canapé, s’amusait avec la télécommande. Il fut ravi de voir son fils. Il devait avouer qu’il s’ennuyait, alors il embêtait souvent son homme. Matt l’avait menacé plus d’une fois de l’étriper s’il continuait à l’énerver. La retraite ne lui réussissait pas. Il ne savait pas quoi faire de ses journées. Matt avait pour cela de la chance. Il continuait à photographier pour le plaisir.

 

— Salut p’pa.

 

            Hans se laissa tomber sur le canapé. Akira ébouriffa les cheveux caramel de son fils. Kaigan lui manquait aussi.

 

— Où est Matt ?

 

— Mmmh ! Il est parti faire des photos aux parcs d’attractions pour un ami. Pfft ! Il a refusé que je l’accompagne, se plaignit Akira.

 

            Hans eut un sourire, amusé.

 

— Tu lui as fait encore des misères.

 

— Mais, je m’ennuie. Qui a dit que la retraite était le bonheur parfait ?

 

— Haha ! Si tu t’ennuies comme cela, tu devrais peut-être songer à retourner en France. En présence de Carlin et compagnie, tu seras comblé. Matt aussi sera d’accord pour rentrer.

 

— Peut-être, mais je ne veux pas être loin de vous deux.

 

— Papa ne soit pas bête. Tu sais que nous t’aimons et cela ne changera pas parce que tu ne seras pas près de nous.

 

— Je le sais. Où as-tu mis Shion ? Habituellement, il ne te quitte pas d’une seconde.

 

— Il devait se rendre à l’hôpital pour des examens de routine. Pourquoi ne veut-il jamais que je l’accompagne ? Je m’inquiète surtout aujourd’hui. Il n’avait pas l’air d’être dans son assiette.

 

            Akira tenta de rassurer son fils de son mieux. Vers midi, Matt rentra chez lui. Il trouva les deux hommes dans la cuisine. Hans semblait inquiet. L’homme embrassa Akira sur les lèvres avant de demander ce qui n’allait pas. Hans lui avoua être inquiet. Shion ne lui avait pas encore téléphoné comme il le faisait toujours. Matt jeta un coup d’œil vers son compagnon. Celui-ci ne savait plus quoi faire pour soulager son fils.

 

            Le portable de Hans se mit à sonner. Le jeune homme l’attrapa en vitesse, mais son visage exprima clairement sa déception. Que lui voulait Araki ? Dès les premiers mots, Hans se redressa de sa chaise. Akira s’élança vers son fils tremblant. Matt récupéra l’appareil pendant qu’Akira s’occupait de Hans en état de choc.

 

            Il reprit la communication avec Araki. Celui-ci, d’une voix brisée, lui annonça que son frère avait eu un malaise lors de son examen. Il était actuellement dans le coma. Les médecins ne savent pas s’il pourra s’en sortir cette fois-ci. Matt raccrocha. Il jeta un coup d’œil vers Akira qui berçait son fils contre lui. Il prit les choses en main.

 

            Il attrapa à nouveau ses clefs de voiture. Tous les trois foncèrent vers l’hôpital. Matt dut faire attention à ne pas dépasser la vitesse réglementaire afin de ne pas se faire arrêter en court de route. Quand ils arrivèrent dans la salle d’attente, ils retrouvèrent Araki, la tête entre ses mains. Ikei tentait de le rassurer, mais en pure perte. Akira aida son fils à s’installer. Il l’observa un instant. Il ne l’avait jamais vu dans cet état. Hans gardait les yeux écarquillés afin de ne pas céder à la pression. Les mains serraient à s’en faire mal.

 

            Il voulait être auprès de Shion. Pourquoi ne pouvait – il pas être auprès de lui ? Matt dut le comprendre, car il posa la question. Ikei répondit que les médecins cherchaient à comprendre ce qui a pu se produire. Ils viendront leur dire quand ils pourront le voir. De son côté, Hans s’en voulait. Il aurait dû insister pour l’accompagner.

 

            Une heure plus tard, un médecin, les traits usés par la fatigue, vint les informer qu’ils pouvaient se rendre près du patient. Hans, aidé par son père, se rendit avec Araki auprès de son compagnon. Shion semblait dormir paisiblement. Hans se laissa tomber sur une chaise auprès de lui. Il lui prit la main. Il eut l’impression que celle-ci bougea légèrement, mais le visage resta le même.

 

            Hans posa son front sur la main. Les larmes retenues jusque là se mirent à couler sans discontinue. Pourquoi maintenant ? Il avait mal. Il étouffait. Pourquoi Shion ne voulait-il pas rouvrir les yeux ? Vers le soir, le monitoring se mit à sonner de façon stridente. Hans se redressa effrayé. Les médecins et les infirmières pénétrèrent dans la chambre. Celles-ci poussèrent les visiteurs dehors. Hans regardait la porte entre ouverte avec terreur.

 

            Il se tourna vers son père. Akira attrapa son fils dans ses bras comme quand il était enfant. Lui-même se demandait comment il faisait pour ne pas sombrer également. Que devait-il faire pour atténuer la douleur de son fils ? Matt entoura de ses bras les deux hommes en attente.

 

            Combien de temps dura-t-elle ? Personne ne pourrait le dire. Quand le médecin sortit enfin, aucun des hommes présents n’eut besoin de demander quoi que ce soit, cela se lisait sur le visage de l’homme. Hans poussa un hurlement de dément. Akira le reprit contre lui le laissant vider toute son énergie. Ikei faisait de même pour Araki. Matt s’appuya contre le mur bouleversé également. Il avait apprécié le compagnon de son fils adoptif. La vie pouvait vraiment être injuste.

 

            Prenant sur lui, Matt s’éloigna. Il se rendit à l’extérieur du bâtiment. Il ralluma son téléphone et composa le numéro de Kaigan. Il devait le mettre au courant. Hans aurait besoin de l’être le plus proche de lui pour un petit temps. Au ton de la voix de Kaigan, Matt comprit que son fils avait senti que quelque chose n’allait pas. Alors, il annonça clairement. Shion Morita venait de décéder.