Chapitre 30

 

            Après une longue journée de travail en compagnie d’Ismaël Gez, Kaigan n’en pouvait plus. Il avait fini par s’entendre avec l’ami de Gaku Inamura. L’homme ne mâchait pas ses mots. Il traitait souvent le plus jeune d’idiot, d’imbécile heureux et bien d’autres mots tout aussi charmant, mais Kaigan finit par saisir que sous les dehors sauvages de l’homme se cachait quelqu’un qui s’inquiétait pour autrui. Bien évidemment, il ne fallait pas le lui faire remarquer au risque de le mettre en rogne.

 

            Parfois, Gez-san se permettait de lui faire la morale ou du moins, d’arrêter de fuir les sentiments qu’il ressentait pour la jeune Akemi, âgée maintenant de dix-huit ans. Kaigan n’en revenait pas à la vitesse où les jours étaient passés. Cela faisait un peu plus d’un et demi qu’il se trouvait à Obihiro. Le centre commercial serait terminé dans les prochaines semaines, mais Kaigan ne s’en occupait plus depuis quelque temps. Gaku l’ayant chargé d’un autre chantier en compagnie d’Ismaël dont il avait donné les commandes.

            Kaigan ne pouvait vraiment plus nier qu’il était tombé à nouveau amoureux. Il aimait sincèrement Akemi et il savait aussi que c’était réciproque même s’il jouait à l’ignorant. Il se doutait aussi que Shin et Sawako le savaient également, mais aucun des deux ne lui fit la moindre remarque. Ils avaient décidé de ne pas se mêler de la vie privée des jumeaux. Kaigan pénétra dans son appartement satisfait d’être seul. Il n’avait pas vraiment envie de discuter ce soir.

 

            Il mangea rapidement, prit une douche et se coucha aussitôt. Il se sentait très fatiguer pourtant le somme mit du temps à arriver. Il songea à ses amis en France. Il avait parlé franchement avec Alvis au téléphone. Il lui avait parlé des sentiments qu’il ressentait pour la jeune Japonaise et Alvis lui avait parlé de ceux qu’elle ressentait pour Derek Carmichael, le médecin de son père. Rand le rassurait sur tout le monde. Il lui racontait toutes les misères que son grand-père lui faisait subir juste pour l’ennuyer. Il lui avoua également que son père et sa mère avaient revendu leur appartement pour retourner vivre chez Carlin.

 

            Il rassura aussitôt son ami. Carlin et Renko allaient parfaitement bien, mais sa mère ressentait le besoin de retourner vivre auprès des hommes qui l’avaient élevé. Rand avait décidé d’y vivre aussi avec Maqui. Celui-ci ayant réussi à convaincre sa sœur de le laisser vivre sa vie comme il l’entendait. Il apprit aussi que Rojer avait emménagé avec son tatoueur. Kaigan se demandait si son frère était au courant. Surement, les deux hommes communiquaient toujours comme si de rien n’était. Avec hésitation, Kaigan avait demandé comment allait Léon. Rand s’était mis à rire en disant qu’il était toujours pareil au même, solide comme un roc.

 

            Avant de sombrer dans l’inconscience, Kaigan songea que ces pères devraient peut-être penser à rentrer en France. La dernière fois qu’il avait eu son père Akira au téléphone, il sentait bien que celui-ci s’ennuyait de ses amis français. Quand les rayons du soleil lui chatouillèrent les paupières, il râla voulant dormir encore un peu, mais un poids sur ses jambes lui fit ouvrir les yeux. Il faillit pousser un cri en apercevant deux yeux verts à quelques centimètres des siens.

 

            La personne dont appartenaient les yeux pailletés d’or laissa échapper un gloussement. Kaigan fronça les sourcils mécontents que l’on se moque de lui. En représailles, il attrapa son assaillant et le vira de l’autre côté du lit. Mais, bien évidemment, il n’eut pas le dernier mot car l’autre se rebiffa et les deux hommes se chamaillèrent jusqu’à que l’un d’eux tomba lourdement sur les fesses, amortit par la moquette.

 

            Kaigan releva la tête et éjecta l’oreiller tombé avec lui sur son frère. Hans le rattrapa et le garda dans les bras. Il affichait un sourire satisfait.

 

— Ah ! Pourquoi est-ce que je perds toujours contre toi ? Ce n’est vraiment pas juste.

 

— Parce que tu ne veux jamais me faire de mal donc tu n’utilises pas toute ta force. Je n’ai pas les mêmes états d’âme.

 

— Cruel ! Tu ne pouvais pas me réveiller normalement au lieu de me grimper dessus.

 

            Hans sortit du lit et aida son frère à se lever.

 

— Ce n’est pas drôle sinon. J’adore la tête que tu fais quand tu te réveilles quand je suis face à toi. On dirait une vierge effarouchée.

 

— Baka ! lâcha Kaigan en soupirant.

 

            Les deux hommes descendirent. Kaigan fut surpris d’y voir son petit déjeuner préparé. Il en fut tout content. Il le dévora avec plaisir sous le regard de sa réplique amusé. Kaigan ne l’avait pas vu depuis sa venue à Obihiro. Hans n’avait pas changé physiquement, mais son regard était lumineux et Kaigan pouvait voir que son frère était heureux. Il en était vraiment soulagé.

 

— Où est Shion ?

 

— Il est en train d’ennuyer Shuei. À mon avis, il vaut mieux éviter de se rendre chez Gaku. Quand je suis sorti, je me suis demandé sérieusement si je retrouverais Shion en un seul morceau.

 

— Je croyais que Shuei n’appréciait pas beaucoup son cousin.

 

            Hans sourit attendri.

 

— Shuei ne reste pas coincé dans le passé. Il a pardonné à Shion ses mauvaises actions d’antan.

 

— Mmh ! Nos chers papas ne sont pas là ?

 

— Non, mais ils nous rejoindront demain. Ah ! J’ai dit à papa qu’il ferait mieux de rentrer au pays. Ils ont visité le pays de fond en comble et il commence à s’ennuyer. Mais, c’est une vraie bourrique.

 

— Je pensais la même chose que toi au sujet de papa.

 

            Hans sourit à nouveau. Puis, il se leva et s’exclama :

 

— Allez ! On sort. C’est ton jour de repos aujourd’hui, n’est-ce pas ?

 

            Son frère affirma, alors Hans reprit :

 

— Bien alors, dépêche-toi de t’habiller, nous partons faire les magasins.

 

            Kaigan faillit avaler de travers.

 

— Hein ?

 

— Quoi hein ? Je vais en ville avec Akemi et Kira. Il est hors de question que je porte les paquets tout seul donc tu m’accompagnes.

 

            Kaigan allait répliquer, mais son frère le devança :

 

— Hors de question que tu me laisses en plan ! Tu ne vas pas me laisser seul avec deux jeunes et jolies filles tout de même ? Surtout que l’une d’elles attire les mauvais garçons autour d’elle, qu’est-ce que je ferais tout seul ?

 

            Hans aperçut le regard de son frère s’assombrir. Il eut un petit sourire. Il ne se trompait pas sur les sentiments de son frère pour l’aînée Inamura. Il allait s’occuper de son cas. Il se devait de faire admettre à son idiot de frère que la jeune Akemi était la femme de sa vie avant que celui-ci recommence à faire la même erreur qu’avec Alvis.

 

            Pendant que Kaigan finissait de ranger, Hans se rendit vers la maison familiale. Il n’eut pas besoin d’y pénétrer, les deux jeunes filles l’attendaient patiemment sur le perron en compagnie de Shion. Celui-ci avait repris un visage plus adulte. Parfois, Hans ne savait pas sur quel pied danser avec son compagnon. Il changeait de personnalité comme de chemise. Le japonais aperçut sa moitié et un sourire presque enfantin apparut sur ses lèvres. Il descendit les marches pour emprisonner le français entre ses bras. Il l’embrassa en pleine bouche sans la moindre pudeur. Avec un petit rire, Hans parvint avec grand renfort à le repousser avec douceur.

 

— As-tu arrêté d’ennuyer Shuei ?

 

— Shuei a tellement hurlé au massacre que nous avons eu pitié pour Shi chan, répliqua Kira. Mais, tu as manqué quelque chose, Ha chan. C’était vraiment trop drôle de voir Shu chan dans cet état.

 

— Oji-san va avoir du mal à calmer la boule d’énergie maintenant.

 

— Bouh ! Je n’ai rien fait de mal. J’ai juste voulu un petit câlin de mon cousin. Quel rabat-joie !

 

— C’est juste que tu puisses être sacrément pénible comme mec quand tu t’y mets.

 

            Le japonais tourna son visage vers le nouvel arrivant. Il détailla de la tête aux pieds le frère jumeau de son compagnon le mettant mal à l’aise. Il eut un sourire satisfait. Puis, il s’étira et s’exclama :

 

— Bon, je commence à m’ennuyer. Si on ne se dépêche pas à bouger, je sens bien que je vais rendre la vie impossible à quelqu’un.

 

            Il jeta un coup d’œil vers Kaigan. Celui-ci avala de travers et ordonna aux filles de se grouiller un peu. Akemi fut la première à bouger en courant se mettre près de Kaigan. Ils se rendaient au centre-ville en bus. Kira décida de rester avec Hans et Shion. Elle était fascinée par le changement de personnalité du cousin de Shuei. Elle savait que c’était dû à des drogues qu’il avait été foncé à prendre dans sa jeunesse. C’était très triste, mais en apprenant cette nouvelle, elle avait réussi à trouver sa voie. Enfin au début, elle hésitait entre policière et médecin, mais finalement elle préférait la deuxième voie.

 

            Ils eurent de la chance. Le bus était à moitié vide. En plus, le temps était avec eux. Ils purent ainsi se promener dans la rue marchande sous la bonne chaleur du soleil. Shion prit les opérations en amenant les filles dans chaque boutique. Les jumeaux restèrent ainsi ensemble et ils purent se parler sans problème avec plaisir. Ils avaient été longtemps séparés même s’ils se téléphonaient tous les jours. Un moment, les deux jeunes Français perdirent de vue les trois autres. Ils se demandèrent où ils pouvaient être, mais pourquoi s’inquiétaient ? Shion pouvait être ce qu’il était, il savait être responsable.

 

            Alors, les deux frères se rendirent dans le parc qui ne se trouvait pas très loin. Hans s’installa en califourchon sur le banc. Kaigan posa ses fesses sur le dossier et observa le ciel bleu sans nuages. Il se sentait en paix et serein comme il ne l’avait pas été depuis longtemps.

 

— J’ai cru comprendre que tu avais beaucoup parlé avec Alvis dernièrement.

 

            Kaigan sursauta et tourna son visage vers son jumeau, étonné.

 

— Comment le sais-tu ?

 

            Hans pencha la tête amusée.

 

— C’est Léon qui me l’a dit. Il est le confident. Chaque fois que nous avions un souci, nous avions tendance à lui en parler. Peut-être parce qu’il semble solide comme un roc même si parfois, il sait se mettre en colère.

 

— Ouais, c’est vrai. Il vaut d’ailleurs mieux éviter de le mettre en rogne, celui-là ! Mmmh ! Oui, j’ai parlé à Alvis. Il le fallait. Elle ne savait pas ce qu’elle devait faire au sujet de ce médecin à cause de moi. Je lui ai rendu la liberté même si je lui avais déjà suggéré de refaire sa vie.

 

— C’est bien, mais toi dans tout cela ? Quand vas-tu enfin avouer tes sentiments à Akemi ?

 

            Kaigan sentit ses joues rougir. Il baissa son regard vers ses pieds. Il ne pouvait décidément rien cacher à son frère. Hans reprit :

 

— Akemi est loin d’être une idiote. Elle sait très bien que tu ressens pour elle plus que de l’amitié, mais elle est jeune et inexpérimentée, alors elle ne sait pas comment faire pour te faire réagir. Bah ! Pourtant, ce n’est pas difficile. Je lui ai conseillé de se jeter sur toi pour te réveiller le matin avec un baiser langoureux.

 

            Kaigan ouvrit la bouche, horrifié.

 

— Ne va pas lui donner de mauvaises manières comme toi !

 

— Pourquoi ? N’aimerais-tu pas être réveillé de cette façon ?

 

            Mal à l’aise, Kaigan avoua finalement.

 

— Bien sûr que oui, mais… Aaaah ! Occupe-toi de tes fesses, Hans !

 

— Mes fesses vont parfaitement bien, Kai chan, gloussa son frère.

 

— Ne m’appelle pas ainsi !

 

— Pourquoi ? C’est mignon tout plein.

 

            Hans se releva rapidement avant de se faire frapper par son frère. Celui-ci se laissa glisser sur le siège en soupirant. Il avoua son problème.

 

— Que ferais-je quand je rentrerais en France, Hans ? Je ne me vois pas vivre dans ce pays même je l’aime bien.

 

— Parles-en avec Akemi. Si tu veux faire ta vie avec elle, vous devez en discuter tous les deux. Ne la laisse pas t’échapper, Kaigan. Cette fille est une merveille. Tu as déjà tourné le dos à une magnifique fille, ne recommences pas. Tu aimes Akemi et c’est réciproque. À vous maintenant de gérer la situation afin qu’elle vous convienne à tous les deux. Kaigan, tu me l’avais promis. Si je trouvais mon bonheur, tu t’occuperais du tien.

 

— Hans ? Je tiens toujours mes promesses.

 

            Un appel les fit se retourner. Ils aperçurent Shion et les filles s’approcher. Le japonais tenait déjà trois paquets. Il les portait de bonne grâce. En observant les jumeaux, il comprit que Hans avait réussi à mettre du plomb dans la cervelle de son frère. Shion sourit. Hans lui avait donné un sens magique à sa vie. Jamais, il n’aurait pu rêver mieux. Si seulement elle pouvait durer éternellement…