Chapitre 10

 

            Nelfaïm n’assista pas au départ de son frère aîné. Il préféra rester dans sa chambre à méditer. Il devrait aussi songer à dormir. Demain, il se ferait lever tôt par le petit monstre d’Oren. Il lui avait promis de lui apprendre à tirer à l’arc. Ensuite, ils s’amuseraient à faire des frayeurs à Nanni comme à leur habitude et elle les chasserait à coup de balai. Personne dans cette demeure ne le traitait d’étranger. Ils le considéraient tous comme un véritable fils Cousland.

 

            Dans son sommeil, Nelfaïm repensait à ses véritables parents. Il ne se souvenait plus vraiment des détails, mais sa tribu vivait tranquillement dans le désert d’Arboria, le plus grand désert du monde. Un pays rude et aride où il était difficile d’y vivre sauf pour ceux qui y vivaient depuis des millénaires. Personne ne savait vraiment qui ils étaient et d’où étaient leurs origines, mais ils avaient en eux une part d’humanité et d’elfique.

 

            C’était plutôt un peuple paisible même s’ils aimaient le combat. Ils ne cherchaient pas la guerre avec les autres races bien au contraire, ils gardaient de bons rapports avec eux afin de commercer librement. Personne ne voulait le désert alors les Arboriens étaient les plus libres du monde. Ils organisaient une fête tous les ans en l’honneur du désert et du soleil. Lors de ses rassemblements, des matchs avec des paris se créaient donnant une ambiance joyeuse et euphorique. Les combats pouvaient être très violents. Il pouvait y avoir des morts, mais le plus souvent dû à un accident plutôt qu’un meurtre.

 

            Lors de son sixième anniversaire, ses parents l’avaient amené avec eux. Ils partaient faire du troc avec les habitants des villes les plus proches. Pour la première fois de sa vie, il rencontra d’autres races que la sienne. Chacun avait sa différence et son caractère. Pourtant, Nelfaïm apprécia aussi bien les elfes que les humains même si ceux-ci pouvaient être très égoïstes parfois. Son père lui avait appris à ne pas juger, car chaque individu ne se ressemblait pas. Les races étaient dans le même acabit. La vie, la religion, le langage tout ce qui pouvait caractériser un clan pouvaient différer du leur. Et toute cette diversité faisait la beauté de ce monde.

 

            Alors que son groupe se reposait dans un campement de fortune, des bandits les attaquèrent par surprise. Même si son père et sa mère étaient les meilleurs combattants, face à une soixantaine d’ennemis lourdement armée, ils ne purent en venir à bout. Nelfaïm eut la vie sauve, grâce à l’aide inattendu du désert. Une tempête de sable s’était soulevée sans prévenir et avait ravagé le désert pendant vingt-quatre heures d’affiler.

 

            Quand le calme revint, Nelfaïm avait pu sortir de sa cachette. Il ne restait plus rien du campement. Le sable avait tout enfoui. Le petit garçon alors resta là, anéanti. Il avait tout perdu. Le désert avait récupéré les corps de son peuple comme le voulait la coutume. Il ne savait pas quoi faire. Saurait-il retrouver son village ? Même si son cœur le faisait souffrir, il ne pouvait se permettre de pleurer. L’eau était sacrée dans le désert. Perdre une seule goutte était la mort assurée.

 

            Le petit Nelfaïm s’était mis en marche sans vraiment savoir s’il arriverait un jour jusqu’à chez lui. Mais, il ne perdit jamais courage. Son père lui disait toujours d’être fort, car seule la force mentale pourrait le maintenir en vie dans le désert. Mais, si son mental restait ferme, ses jambes le lâchèrent et il s’écroula.

 

            Quand il se réveilla deux jours plus tard, il se trouvait dans un camp en compagnie d’humains. Parmi les domestiques, il reconnut des elfes. Il en fut assez surpris. Les seuls rencontrés étaient ceux qui voyageaient librement. Peu de temps après, il fit la connaissance de Bryce Cousland.

 

            Un bruit sourd le réveilla en sursaut. Encore ensommeillé, il se redressa et aperçut Méru grognant devant la porte. Que se passait-il ? Il se leva avec prudence pour ne faire aucun bruit. Puis, il s’habilla rapidement et surtout il s’arma d’une épée courte. Toujours silencieusement, il s’approcha de la porte. Mais, avant qu’il ne l’atteigne, elle s’ouvrit avec fracas. Deux hommes firent leur apparition. L’un d’eux le visait d’une flèche, mais Méru se jeta sur l’homme avant que celui-ci ne puisse tirer. Sans perdre de temps, Nelfaïm fonça sur l’autre homme prit par surpris et l’embrocha jusqu’à la garde.

 

            Il regarda ensuite les deux hommes morts avec un froncement de sourcil. Pinçant les lèvres et rempli de rage, le jeune homme sortit dans le couloir pour s’apercevoir que d’autres soldats s’acharner contre la porte au fond. Avec un cri de colère, il s’élança en compagnie de Méru tout aussi furieux vers les criminels.

 

            Sans aucune difficulté, il se débarrassa de trois assaillants pendant que le Mabari s’occupait du quatrième. Nullement essoufflé par ces efforts, il appela sa mère. Celle-ci ouvrit alors la porte craintive. Elle enlaça son fils soulagé de le voir en bonne santé. Quand ses tremblements se calmèrent, elle s’écarta et jeta un coup d’œil vers les cadavres. Elle eut une exclamation.

 

— Les soldats du Iarl Howe ! Le traitre ! Comment a-t-il osé ? Mon Dieu ! Ton père était en sa présence quand je suis partie me coucher. Il faut le retrouver.

 

            Sa mère se pencha et attrapa l’arc et le carquois abandonné. Nelfaïm l’observa en silence. Il aimerait bien lui dire de se mettre à l’abri, mais ce serait une perte de temps. Sa mère était une véritable tête de mule, mais une très bonne tireuse à l’arc. Elle le battait régulièrement lors des entraînements.

 

            En croisant encore une fois un des cadavres, Nelfaïm sentit une angoisse lui tirailler les entrailles. Son regard se porta sur la chambre à sa gauche, celle de son frère. Avec une crainte de plus en plus intense, il s’en approcha et hésita un instant avant d’ouvrir. L’horreur le figea. Le hurlement de sa mère le secoua comme jamais.

 

            Oriana était morte en tentant par tous les moyens de protéger son fils sans espoir. Elle gisait dans une mare de sang auprès du petit corps sans vie d’Oren. En larme, sa mère s’agenouilla auprès de son petit fils. Elle le prit dans ses bras et le berça. Nelfaïm leva les yeux vers le plafond. Pour la première fois de sa vie, il sentait des larmes couler le long de ses jours. Pourquoi avoir tué un si jeune enfant ? Oren était innocent. Pourquoi ? Le jeune homme serra les dents. Howe allait payer pour son crime.

 

            Il s’approcha à son tour vers les deux victimes. Il s’agenouilla auprès d’Oriana. D’une main, il lui ferma à jamais les yeux. Il se souvenait de son arrivée dans cette famille. Il avait craint qu’elle ne l’accepte pas quand elle avait épousé Fergus, huit ans auparavant. Mais, elle l’avait de suite considéré comme un petit frère.

 

            Son regard se posa sur le corps sans vie du petit Oren. Nelfaïm ressentait une telle blessure dans son cœur. Plus jamais, il ne pourrait tenir ce petit garçon dans ses bras. Plus jamais, ils ne pourront faire les fous. Il ne pourra plus lui enseigner la chasse au lapin. Sa mère leva les yeux vers son fils. Il pouvait y lire une telle détresse. Il ne savait pas quoi dire, mais une chose était certaine, Howe en subirait les conséquences de ses actes.

 

            Pauvre Fergus ! Comment pourra-t-il lui annoncer qu’il n’avait pas pu sauver sa famille ? Il espérait sincèrement que son frère aurait la vie sauve, même s’il se doutait bien que Howe avait du lui envoyer des assassins. Son frère n’était pas un imbécile à prendre à la légère. Nelfaïm devait avoir foi en lui sinon il perdrait la raison.

 

            Il aida sa mère à se lever. Il ne pouvait plus rien faire pour Oriana et Oren, il devait retrouver son père et fuir. Même si le simple fait de penser à s’enfuir le déchirait au fond de son âme, il le devait pour leur survie. Après un dernier adieu à ses deux êtres tant aimés, il fonça dans la salle suivante. Là aussi, l’horreur ! Landra, la meilleure amie de sa mère, gisait sur son lit, égorgé.

 

            Partout où leur regard se posait, des cadavres de la maisonnée s’entassaient. Ils pouvaient entendre les cris des domestiques qui tentaient de s’échapper. Nelfaïm priait pour qu’ils y arrivent, car il ne pouvait pas faire grand-chose pour eux. D’autres soldats de Howe, les voyants vinrent les attaquer. La mère et le fils se battaient côte à côte.

 

            Sa mère l’emmena vers la bibliothèque. Dans le bureau de son père, elle récupéra une lame. Elle la tendit à son fils. Celui-ci la regarda sans comprendre.

 

— Cette lame appartient à la famille de ton père depuis des générations. C’est notre trésor et il est hors de question que Howe s’en approprie.

 

— Mais mère, cette lame elle est pour Fergus.

 

— Non, Bryce et Fergus étaient d’accord. Nous voulions te l’offrir pour ton anniversaire. Pour toutes ses années magiques que nous avons passées avec toi. Ton père a toujours su que je désirais avoir un autre enfant, mais que je ne pouvais plus. Alors quand tu es arrivé avec lui, je t’ai aimé de suite. Tu étais si mignon et un vrai petit diable aussi. Tu es et tu le seras toujours mon rayon de soleil, Nelfaïm.

 

            Le jeune homme prit l’arme en main. La lame n’était ni légère ni lourde. Elle semblait usée, mais c’était un leurre. Sa lame pouvait trancher tout et n’importe quoi grâce à sa magie. Elle était magnifique. Troublé et un peu embarrassé, Nelfaïm se sentait gauche. Il eut un petit sourire enfantin, étrange par la dureté de ses traits.

 

— Je ne remercierai jamais le destin de m’avoir fait croiser des êtres comme vous tous, mère. Et Howe paiera chèrement pour avoir brisé ma famille.

 

            Reprenant leurs esprits, ils reprirent l’exploration du domaine. Ils devaient retrouver Bryce Cousland coûte que coûte. Dans le hall d’entrée, ils trouvèrent Ser Gilmore. Celui-ci les informa que le garde des ombres avait emmené vers les cuisines le Iarl. Bryce Cousland avait été grièvement blessé.

 

            L’horreur continuait. Nelfaïm ferma les yeux. Il fonça alors vers le couloir menant vers les cuisines, suivi de près par sa mère. De rage, il abattit tout ennemi se présentant à lui sans prendre de gants ou de prudence. Dans la cuisine, trois cadavres s’y trouvaient. Il grimaça en voyant les cheveux gris de Nanni et les deux commis. Ils n’avaient pas pu s’enfuir. Quelle tristesse !

 

            La porte du cellier était fermée. Il l’ouvrit avec prudence avant de s’élancer vers le corps appuyé contre un tonneau. L’homme se tenait le ventre dont la chemise était couverte de sang. Le blessé ouvrit les yeux et eut un sourire grimaçant.

 

— Nel ! Tu vas bien. J’en suis content.

 

            L’homme toussa. Le fils paniqua. Sa mère s’installa auprès de son mari. Elle le soutenait avec tendresse. Il lui jeta un regard aimé. Elle ne disait rien, mais il pouvait lire qu’elle savait. Comme il pouvait l’aimer. Elle était si solide. Un bruit de pas retentit derrière eux. Nelfaïm se prépara à combattre. Duncan fit son apparition.

 

— Vous aviez raison, sir. Le passage secret n’a pas encore été découvert.

 

— Bien, répondit faiblement Bryce.

 

            Il leva une main et la posa sur le bras de son fils adoptif. Nelfaïm le regarda, intrigué.

 

— Part avec Duncan, Nel. Tu seras le meilleur garde des ombres qu’ils n’ont jamais eu depuis fort longtemps. J’en suis certain.

 

            Le jeune homme secoua la tête.

 

— Qu’est-ce que vous racontez ? Je vais vous porter, père. Nous pouvons nous enfuir ensemble. Je ne veux pas vous laisser ici. Hors de question !

 

            Sa mère lui posa une main sur chacune de ses joues. Elle déposa un tendre baiser sur le front de celui qu’elle avait appris à aimer comme si c’était son véritable fils.

 

— Ne discute pas nos ordres, mon garçon. Tu dois vivre pour nous, pour Oriana, pour Oren. Tu dois survivre, Nelfaïm. Ne donne pas ce plaisir à ce traitre ! Tu as déjà survécu dans le désert, tu survivras également ce jour. Ton destin ne fait que commencer. Va mon garçon. Nous serons toujours avec toi.

 

            Le cœur déchiré, le jeune homme se leva et se rapprocha de Duncan. Le garde des ombres inclina la tête devant les parents du jeune Arborien.

 

— Je te le confie, Duncan. Prends-en soin.

 

— Je le ferais avec honneur.

 

            Sans un regard vers le couple Cousland, Duncan se retira hors du cellier. Nelfaïm hésita encore un instant. Déchiré en deux, il voulait tellement tenter de sauver ses parents.

 

— Va, fils.

 

            Avec un gémissement, le jeune homme recula vers la sortie sans quitter ses parents du regard. Tout le temps qu’il les regardait, Bryce et sa femme l’observaient également en souriant et parfaitement serein. Il secoua la tête. Il avait envie de hurler, mais au lieu de cela, il se retourna d’un coup et rejoignit rapidement le garde des ombres. Tout le long du chemin vers le passage secret, il eut une forte envie de se retourner, mais il ne le fit pas.

 

            Il obéissait à la dernière volonté de ses parents. Il vivrait. Et si un jour, il a la possibilité de se venger, alors il le ferait sans la moindre hésitation, sans aucun regret. Il ferait en sorte de vivre pleinement pour cette famille qu’il aimait plus que tout.